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A Monaco, l'explorateur Jean-Louis Etienne exhorte "à sortir de cette civilisation carbone"

Jean-Louis Etienne, premier explorateur à atteindre le pôle Nord en solitaire en 1986, est présent à l'exposition choc "Mission polaire" à Monaco. Santé des pôles, nouvelle exploration... L'infatigable défenseur de la planète fait le point.

Thibaut Parat Publié le 03/06/2022 à 11:55, mis à jour le 03/06/2022 à 10:33
L’explorateur et médecin Jean-Louis Étienne pose à côté de la maquette du Polar Pod, ce navire vertical qu’il a pensé pour recueillir des données dans l’Océan austral. Photo Jean-François Ottonello

L’un des cinq espaces thématiques de l’exposition propose un face-à-face avec les grands noms de l’expédition polaire qui, par leurs découvertes et travaux, ont permis d’affiner la connaissance des pôles, ces zones extrêmes considérées comme régulatrices du climat.

On retrouve les pionniers, à l’instar de Jean-Baptiste Charcot ou Matthew Henson. Et des explorateurs plus contemporains: Jean Malaurie, Frederik Paulsen et… Jean-Louis Étienne, présent ce mercredi soir lors de la visite de l’exposition par le prince Albert-II.

Infatigable défenseur de la planète, l’ancien directeur général de l’Institut océanographique (entre septembre 2007 et octobre 2008) a été, au terme de 63 jours, le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire en 1986.

En 1989 et 1990, il mène et réussit la plus longue traversée de l’Antarctique jamais réalisée. En sept mois, il avale 6.300 km en traîneaux à chiens. Depuis, ce médecin de profession a multiplié les expéditions pour servir la recherche.

 

Depuis douze ans, c’est Polar Pod qui occupe son quotidien. Dès 2024, et pendant trois années, cet immense navire vertical se laissera porter par le courant circumpolaire de l’Océan austral. Tel un satellite marin en orbite autour de l’Antarctique, le Polar Pod recueillera pour les experts de précieuses données dans cette zone de tempêtes, véritable puits de carbone, où les scientifiques ne s’y aventurent pas toute l’année.

Entretien avec un passionné.

Pourquoi dit-on que de la bonne santé des pôles dépend l’équilibre de la planète?
Les régions polaires sont des éléments essentiels de régulation car la machine climatique est un échange entre la chaleur des tropiques et le froid des pôles.
Ils sont aussi les témoins de l’histoire du climat. Dans les carottes de glace, où des analyses sont réalisées à grande profondeur en Antarctique et au Groenland, on observe qu’il y a eu des périodes glaciaires et d’autres plus chaudes. Nous sommes actuellement dans une phase de réchauffement, très lente, sur des milliers d’années. Les analyses nous montrent que, depuis 150 ans, il y a une accélération très rapide du CO2 et de la température moyenne. Ce sont les signatures sonores de la dérégulation du climat par l’humain.

Ces zones sont de plus en plus fragilisées. Entre 1986, année où vous avez atteint le pôle Nord en solitaire, et maintenant, qu’est-ce qui a changé?
Entre mars et mai 1986, lorsque je tirais mon traîneau au pôle Nord, il y avait une banquise assez compacte sur l’ensemble du parcours. Je l’ai survolé il y a dix ans, début avril, et je me suis rendu compte qu’il y avait d’immenses étendues d’eau libre. En Antarctique, les 600 premiers kilomètres de plateforme de glace sur lesquels nous sommes passés avec nos chiens ont disparu. On ne pourrait pas refaire l’intégralité de la traversée de 1989.

"L'arctique
se réchauffe bien
plus vite"

 

Vous utilisez souvent l’expression "On a ouvert les portes du frigo". Qu’entendez-vous par là ?
L’Arctique se réchauffe beaucoup plus vite que les autres régions du monde car elle change de couleur. Elle était blanche et le blanc réfléchit le soleil. Avec le réchauffement, des sols sont devenus sombres et captent la chaleur. Donc, cela provoque un phénomène d’accélération.

Depuis douze ans, vous préparez une expédition Polar Pod dans l’océan austral. Racontez-nous la genèse de ce projet?
Le premier navire que j’ai construit, Antarctica devenu Tara, a servi à étudier l’Arctique, un océan difficile d’accès car recouvert de banquise une bonne partie de l’année. Avec Polar Pod, on va aller dans l’Océan austral, dans les fameux cinquantièmes hurlants. Ce sont des zones de tempêtes, très peu fréquentées à part par les marins du Vendée Globe tous les quatre ans. Il y a une attente de la communauté scientifique pour faire des mesures, dans la durée, sur cet océan.

Vous avez donc construit un navire très spécifique capable d’évoluer dans ces zones ventées…
C’est un grand flotteur vertical avec 80 mètres de tirant d’eau, donc très stable, et trois tubes en surface pour que la mer passe à travers. Tous les essais montrent qu’il sera capable de tenir, même avec une vague cinquantennale de 38 mètres de haut.

"L'océan austral est le principal puits de carbone"

Quelles recherches allez-vous mener?
L’Océan austral est le principal puits de carbone océanique. A lui seul, il absorberait la moitié du CO2 absorbé par l’ensemble des océans. C’est un grand régulateur du climat. Les mesures sont attendues par ceux qui travaillent sur les modèles climatiques. L’autre volet concerne la biodiversité. Le Polar Pod est un navire silencieux, sans moteurs ni groupes électrogènes. Avec des hydrophones, on va pouvoir dresser un inventaire de la faune, à toutes les longitudes, à toutes les saisons. Pendant trois ans, on va faire deux tours du monde.

Comment le grand public pourra s’impliquer dans ce projet?
Avant de venir à Monaco, on était chez Accenture à Sophia Antipolis qui a mis en place un jumeau numérique. On va pouvoir partager en temps réel la vie à bord, les missions et les résultats. La présence sur le terrain nous donne la légitimité de faire des projets pédagogiques de grande qualité, avec les scolaires et le grand public.

"On ne possède pas d’aspirateurs
à CO2"

COP après COP, les rapports successifs du GIEC sont tout aussi alarmistes quant à l’état de la planète. Que doit-on faire?
Il faut sortir de cette civilisation carbone. Depuis 150 ans, celle-ci s’est développée avec beaucoup d’intelligences technologiques en exploitant facilement les énergies fossiles, peu coûteuses et très performantes. On pensait que les émissions de CO2 partaient dans le cosmos mais non ça reste dans la troposphère. En 2020, on a envoyé 43 milliards de tonnes de CO2 ! On ne possède pas d’aspirateurs à CO2. L’océan et la nature captent en partie ce CO2. Arrêtons de détruire les arbres, donc, limitons le plus possible les émissions, faisons appel à des énergies non carbonées. On n’échappera pas au nucléaire qui est la formule E = mc2. Le nucléaire est mal né, on en a fait une arme de destruction massive. C’est insupportable. Si on avait continué à travailler avec l’atome pacifique, on serait allé beaucoup plus loin dans la culture de l’énergie nucléaire.

 

L’ennemi numéro 1, c’est le charbon?
Oui. Pour la même quantité d’énergie produite, il émet deux fois plus de gaz carbonique que le gaz. Il y a longtemps qu’on aurait dû passer au gaz mais la politique de l’instant fait que… L’Allemagne, après être sortie du nucléaire, est repassée au charbon. C’est dramatique. Le circuit politique, pour des raisons électoralistes, est souvent trop court. L’énergie demande un investissement sur la durée.

"L'océan austral est le principal puits de carbone"

Votre définition de l’explorateur?
C’est un terme général. Il y a peu, lors d’une conférence, des médecins m’enviaient. Je leur disais de ne pas rêver de ma vie car elle n’est pas faite pour eux. Je dis aux gens : soyez des explorateurs engagés dans vos domaines. La passion, c’est comme le feu, ça s’entretient avec des bûches. Explorer, c’est enrichir son existence. Chaque expédition est une entreprise nouvelle.

Quand vous pensez aux générations futures, vous êtes plutôt optimistes ou pessimistes?
Il faut qu’elles prennent la main. Elles nous alertent dans la rue, elles ont raison. La dose de CO2 atmosphérique est telle qu’il faut faire quelque chose rapidement. Il faut clôturer cette civilisation carbone au plus vite. La solution est comportementale. On a besoin de solutions technologiques pour passer des moteurs thermiques aux électriques et produire cette électricité. C’est un changement total de civilisation. On a besoin de la jeunesse, de leurs cerveaux, de gens inspirants. Prenez votre part dès aujourd’hui.

"êter acteurs
de la solution"

On dit de cette jeunesse qu’elle est la seule à pouvoir sauver cette planète. N’est-ce pas trop de pression?
Il y a de l’enthousiasme à faire ça. Je dis à chaque citoyen d’être des acteurs de la solution : mettez des panneaux solaires sur le toit, ça rapporte beaucoup plus que la Caisse d’épargne en France. En ayant une voiture électrique, vous ferez le plein avec le soleil. Devenez des acteurs de la solution. Se lamenter, c’est bien, mais ça ne mène à rien.

Offre numérique MM+

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