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"On m'a surnommée Gizmo à cause de mes oreilles décollées": victime de harcèlement au collège, Noémya raconte son enfer

Mis à jour le 08/11/2018 à 08:32 Publié le 08/11/2018 à 06:38

"On m'a surnommée Gizmo à cause de mes oreilles décollées": victime de harcèlement au collège, Noémya raconte son enfer

Ce jeudi 8 novembre, c'est la journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire. Noémya Grohan a 28 ans, victime de harcèlement lorsqu'elle était au collège, s'y rend maintenant pour faire de la prévention. Elle a créé une association pour aider les victimes, Generaction Solidaire.

Souvent, elle recoiffe ses cheveux en arrière. Elle les replace avec précaution, avec les deux mains, au-dessus de ses oreilles. A son poignet, un bracelet orange en plastique. En lettres blanches, on lit "Gener’action", le nom de l’association qui vient en aide aux victimes de harcèlement scolaire. Noémya Grohan en est la présidente. Elle a 28 ans. Elle nous a reçu chez elle, à Villeneuve-Loubet. (1)

Elle a été victime de harcèlement pendant 4 ans. Quatre années au collège de Vence, le collège de la Sine. Elle l’a rebaptisé: "Le collège t’assassine".

C’était une semaine après la rentrée en sixième, à la sortie d’un cours de mathématique. Deux filles attendent qu’elle passe la porte. Elles pouffent déjà, féroce joie d’humilier, elles lui ont choisi un surnom, ce sera "Gizmo", comme le personnage des Gremlins. Toute la classe l’adopte.

"Ce surnom, je le devais a priori à mes oreilles décollées et à ma mâchoire quelque peu décalée, du fait d’un accident de voiture", écrit-elle dans De la rage dans mon cartable (Hachette Témoignages), un livre de témoignage en forme de testament, adressé à sa mère. "Je voulais laisser une trace si jamais je ne m’en sortais pas."

"A ce moment-là, Je suis incapable d'en parler"

Exclusion, insultes, moqueries, racket. Quand elle déroule son histoire, Noémya raconte tout, en bloc et en détail. Le sentiment de "bête traquée" et le sol, celui qui se dérobe sous ses pieds. Celui qu’elle fixe. "Je n’étais plus capable de regarder les gens".

Le harcèlement est surtout moral, parfois physique. Noémya n'a pas oublié les petits coups qu’elle recevait à l’arrière du crâne dès sa montée dans le bus. "Je n'étais pas juste embêtée par quelques meneurs, beaucoup d'autres les avaient imités et c'est devenu permanent. J’ai essayé différentes stratégies de défense, d’abord: ignorer. Je fais comme si cela ne me touche pas, sauf que ça ne fonctionne pas. Puis répondre." Enfin, Noémya cesse de répliquer et se replie sur elle-même.

"La professeur était deux rangs devant moi, elle ne peut pas ne pas le voir, mais elle n’a pas réagi."

"Ça va se répéter chaque année, même si ce n’est pas la même classe. Je me retrouve avec une étiquette de victime sur le front", poursuit la jeune femme. L’équipe éducative ne bouge pas.

"C’est en cours de musique, je suis en troisième. Une fille se lève pour me coller de la patafix dans les cheveux. La professeur était deux rangs devant moi, elle ne peut pas ne pas le voir, mais elle n’a pas réagi. Du coup ça a légitimé le sentiment que j’avais, que je devais être coupable, responsable de cette situation."

Alors, Noémya ne dit rien. Multiplie les stratagèmes pour éviter d’aller au collège. Un thermomètre collé contre le radiateur, la température grimpe. 38,2°, c'est "l'idéal. Suffisamment pour ne pas aller en cours, pas assez pour finir à l'hôpital" et c’est une matinée de moins à observer la chaise vide à côté d’elle et froisser les mots d’insultes qu’on lui fait passer en gloussant. 

"A ce moment là, je suis incapable d’en parler. Plus je vais mal, plus à la maison j’ai le sourire. Je ne veux surtout pas qu’on me pose des questions sur le collège."

 Un jour pourtant, lorsqu'elle était en sixième, Noémya a été convoquée par la CPE avec sa mère pour ses absences répétées. Elle finit par craquer. Deux de ses harceleuses sont convoquées. Menacées de deux heures de colle, elles s'excusent. Deux jours plus tard, tout recommence. "Tous les adultes ont été à côté de la plaque. Moi j’étais incapable d’aller vers l’adulte, mais je m’attendais qu’une chose, c’est que l’adulte vienne vers moi."

le boulet et la dépression

Au lycée, le harcèlement cesse. Noémya se fait des amies, croit qu'elle est libérée. "J’ai vécu les effets du harcèlement en décalé. Je me retrouve en dépression au lycée quand tout va bien." En échec scolaire, aussi, se sentent dénigrée par le corps enseignant qui lui répète qu'elle n'aura jamais son bac. "Au collège, j’ai appris à m’isoler, à me réfugier dans mes pensées, à faire le vide. Je m'aperçois que je suis devenue incapable de me concentrer en cours", reprend la jeune femme qui redoublera sa seconde. 

"Le harcèlement, c’est un choc traumatique. Je pensais m’en être débarrassé et pourtant j’avais ce boulet. Ça laisse une trace dans la confiance en soi, ça chamboule totalement le cours d’une vie". En classe de première, elle finit par parler à une psychologue. Sa mère, directrice d’école maternelle, tombe des nues.

De la rage dans mon cartable, écrit quelques années plus tard, s’adressera à elle. "A l'époque, j’ai écrit beaucoup de textes de rap, de slam. C’était pour moi beaucoup plus facile que de parler."

Le harcèlement scolaire ne fait pas encore l'objet d'une circulaire du ministère de l'Education nationale. On en parle à peine. "C’était avant le suicide de Pauline, de Marion… [qui avaient vécu des situations similaires, NDLR]." 

Le suicide, Noémya y a pensé. "Bien sûr!, lâche-t-elle. Pour que tout s’arrête. Le harcèlement, c'est ça. C’est pointer la différence de l’autre jusqu’à ce qu’il craque." Elle l’a même tenté, à 22 ans.

A ce moment-là, elle étudie à la fac. Les premières années se succèdent, les projets avortés s’accumulent. "J’ai essayé médecine, psycho, puis une formation d’éducateur spécialisé. À chaque fois, j’avais l’impression d’avoir trouvé ma voie, mais au bout de trois mois, je tombais en dépression, avec une estime de moi au plus bas et le sentiment d’être complètement foutue. Je ne voyais pas l’intérêt de continuer."

Un jour, Noémya clique sur une page Internet encore en construction, l'APHEE, l'association pour la prévention des phénomènes de harcèlement entre élèves. Un professeur de philosophie, Jean-Pierre Bellon, et un CPE de Clermont-Ferrand en sont à l'origine. Ils ont compilé des témoignages et proposent des solutions. "Ça m'a sauvé."

"Si vous rigolez vous êtes complices"

Grâce à eux, Noémya a appris à parler. Il y a cette expression qu’elle répète "mettre des mots sur mes maux". Comme une ponctuation, un repère qui rassure. C'est plus facile de raconter toujours la même histoire, elle finit par nous devenir étrangère. Aujourd'hui, Noémya parcourt les CDI des collèges de France, partage sa vie d'avant avec des centaines d'élèves, harcelés et harceleurs. "Je n'ai pas les émotions qui remontent, ni les images, c’est presque comme si je parlais de quelqu’un d’autre."

Elle intervient le plus souvent hors du département des Alpes-Maritimes. Pas par choix, ce sont les établissements scolaires qui la sollicitent. "La plupart du temps, ceux qui me contactent sont déjà sensibles à la problématique du harcèlement. Dans d’autres c’est la politique de l’autruche et on entend des commentaires inacceptables du style 'Chez moi, il n’y a pas de harcèlement'. Mais le problème, c’est que je n’ai pas accès à eux. Malgré toutes les campagnes qui existent aujourd'hui... " Parfois, elle est aussi interpellée par des parents d'élèves, qui jugent qu'une situation n'est pas suffisamment prise au sérieux. C'est pour ça qu'elle a créé "Gener'action solidaire" il y a deux ans.

"Si on réagit au tout début, on peut régler très rapidement ces situations."

"Aujourd’hui, le fait de pouvoir parler de harcèlement à l'école, de l'avoir nommé, c’est un grand pas. A partir du moment où il y a un terme, on peut plus facilement en parler", juge la jeune femme. Ses sessions libèrent la parole, certains élèves se rendent compte de ce qu’ils font vivre à d’autres,  d’autres encore viennent la voir à la fin de l’heure pour raconter ce qu’ils vivent. "Je sens que les élèves se sentent touchés, il y a beaucoup d’échange. Je pointe du doigt le rôle des témoins. c’est eux qui peuvent faire changer la situation. Si vous rigolez ou si vous gardez le silence, vous êtes complices."

Noémya Grohan regrette ce qu'elle juge être un manque de volonté de l'Education nationale: "Tous les professionnels de l’Education nationale devraient être formés. Ce n’est absolument pas le cas, je le vois quand je fais le tour des collèges. Il y a beaucoup de blabla. Il faut voir quelles sont les priorités. Si on réagit au tout début, on peut régler très rapidement ces situations."

En 2009, Noémya a envoyé un message sur Facebook à Julie, l'une de ses tortionnaires du collège. Elle commence: "Sans doute as-tu oublié, moi je n'ai pas oublié..." Effectivement, Julie ne se souvient "plus très bien". Mais elle répond. Et présente ses excuses. "J'étais jeune et débile", justifie la jeune femme. A Noémya qui lui demande si le karma s'est occupé d'elle, Julie répond que son père est mort lorsqu'elle avait 10 ans. Juste avant la rentrée en sixième.

"Dans un autre contexte, on aurait pu être amies. Il y a des adolescents qui perdent la vie à cause d’autres adolescents avec qui ils auraient pu être amis. C’est terrible."


(1). Reportage publié pour la première fois, le 20 mai 2016.


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