"Ici, j'apprends à me sentir mieux": comment l'art-thérapie au CHPG aide Magdalena à surmonter ses traumas

Depuis deux ans, une fois par semaine, le mercredi, dans une salle de l’Unité de psychiatrie et de psychologie médicale de la Roseraie, un peu moins d’une dizaine de patients se retrouvent autour de l’art-thérapeute Sabrina Mazzola assistée d’un professionnel de santé du CHPG.

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Julie Baudin Publié le 08/12/2022 à 10:50, mis à jour le 08/12/2022 à 10:53
Magdalena a exprimé ses émotions et ses traumas dans ce dessin. Photo Jean-François Ottonello

Durant une heure et demie, par la création artistique, elle va accompagner chacun d’eux, mais de façon collective, pour les aider à ressentir et dire leurs émotions, leurs peurs et leurs envies.

"L’art est thérapeutique, mais pour cela il faut lui donner un sens. La différence avec un atelier artistique, c’est qu’ici les patients ne créent pas pour plaire à autrui, ils sont concentrés sur leur plaisir personnel. Ils ne sont pas là pour faire quelque chose de bien, mais pour être bien. Et pour cela il faut accepter de lâcher prise. Ce n’est pas toujours simple pour certains. Mais tout ne vient pas en une seule fois."

Un bagage émotionnel plus ou moins lourd

Pour cela, Sabrina Mazzola connaît l’histoire personnelle de tous ses patients et les raisons de leur présence ici. Des femmes et des hommes d’âges différents. De conditions sociales que l’on devine variées aussi. Et chacun avec un bagage émotionnel plus ou moins lourd et pesant.

Si la plupart ont tenu à rester anonymes et discrets sur leur parcours, Magdalena, 46 ans, a accepté de nous raconter un petit morceau de son histoire.

"Je suis Polonaise et je vis ici à Monaco avec mon mari. Tout le reste de ma famille est en Pologne et c’est très difficile pour moi pour plein de raisons… Cet atelier m’aide beaucoup psychologiquement. Il m’offre la possibilité de me défouler et d’exprimer des choses. Ça me fait beaucoup de bien. Et puis faire quelque chose de mes propres mains c’est très important pour moi. Ici, j’ai aussi appris à être bien avec les autres. Être en groupe, c’était difficile au début, j’étais très angoissée. Et puis j’ai vu qu’ils étaient gentils et avenants et qu’ils étaient là pour la même chose que moi. Ça fait maintenant deux ans que je viens ici, assez régulièrement ou bien par périodes. Et à chaque fois je me sens un peu plus soignée."

Ce mercredi-là, Sabrina a proposé à Magdalena et aux autres de sentir et de toucher des herbes aromatiques. "Dites-nous à quoi cela vous fait penser. Un souvenir, une peur, une personne, une sensation… Est-ce que cette odeur vous embarque dans le futur ou le passé?"

Ainsi pour Magdalena, l’odeur du romarin va la projeter en quelques secondes dans son adolescence en Pologne. On la sent bien. Le visage lumineux elle raconte: "Je suis avec ma meilleure amie et pour s’amuser on fabrique de fausses cigarettes avec le romarin. Qu’est-ce qu’on rigolait!"

"Vous voyez comment une odeur peut faire surgir un souvenir, vous faire penser à une personne, vous apaiser et vous redonner confiance, intervient l’art-thérapeute. Maintenant vous allez choisir une figurine parmi celles qui sont dans la boîte, la positionner sur une feuille et dessiner autour son environnement."

Magdalena retombe alors à nouveau dans son enfance. Elle choisit une petite princesse qu’elle positionne devant un miroir, autour un château avec une muraille. Elle décrypte ensuite devant le groupe. Étranglée par moments par sa propre émotion. "Mon personnage est serein dans cet environnement qui la protège. Elle danse devant son miroir elle est heureuse… Je crois que c’est moi." "Et toi Magdalena, lui demande la thérapeute, tu veux créer ton propre château qui te protège ? Comment est-il ? ». « Je crois qu’il y a beaucoup de chaleur, ma famille, mes racines".

"Vous avez vu comment l’art-thérapie c’est un moyen de parler de soi et de remonter dans ses souvenirs et ses traumas anciens, explique en aparté Sabrina Mazzola. Avec de l’aide le patient peut alors en changer le parcours et le ressenti. Et s’engager alors sur la voie de la guérison et du mieux-être."

Professeur Valérie Aubin, chef de service de la psychiatrie au CHPG: "Tous les patients ne sont pas capables de suivre ce type de séance"

De quand date l’art-thérapie?

C’est ancien et ça vient de la pédopsychiatrie où on a toujours utilisé et interprété les dessins des enfants car on savait que c’était chez eux un mode de communication important. Chez les adultes c’est venu avec l’essor de la psychanalyse depuis le siècle dernier.

L’art-thérapie part de l’idée du dessin comme mode de communication?

Il y a le dessin comme mode d’expression et l’atelier d’art-thérapie comme un lieu de liberté. C’est comme cela que les patients le ressentent : un lieu où ils peuvent créer sans jugement, où ils peuvent se sentir libres dans un espace qui leur appartient avec du personnel disponible, de la bienveillance.

C’est un atelier de psychanalyse?

Oui et tous les patients ne sont pas capables de suivre ce type de séance. Car l’art-thérapie ce n’est pas non plus un atelier culturel. Une séance d’art-thérapie ça va mobiliser des angoisses, des émotions extrêmement fortes et il faut que les patients aient une relative stabilité pour l’accepter.
À leurs côtés il y a toujours un art-thérapeute et à Monaco, je double toujours avec un soignant qui connaît les patients : une infirmière, une ergothérapeute, un psychologue qui est dans le quotidien des patients.

Qu’attend-on d’une séance d’art-thérapie?

C’est un espace de liberté pour le patient, une bulle à part et différente dans un lieu de soins. À la fin de la séance, l’art-thérapeute avec le soignant fait un retour aux équipes soignantes. Pas du travail mais de l’émotion du patient, de ce que cela lui a procuré. Mais il n’y a pas d’interprétation des dessins, le patient peut décider ou pas de garder son dessin et d’en parler avec un psychologue. Au CHPG nous n’utilisons pas le dessin, comme certains psychiatres ont pu le faire, comme un outil psychanalytique.

Qu’est-ce que cela apporte aux patients?

Cela leur permet de dépasser des blocages, de lâcher prise, de comprendre l’autre dans le cadre du groupe qui est une vraie valeur ajoutée, de comprendre ses propres émotions et celles de l’autre aussi et de les mettre sur papier.

Il y a des patients qui sont complètement réfractaires?

Il y a des patients qui ne sont pas intéressés car ils ont du mal à parler. Ensuite il y a des patients qui sont demandeurs mais pour qui on est obligés d’arrêter car cela libère chez eux trop d’émotions et cela ne leur convient pas.

Professeur Valérie Aubin, chef de service de la psychiatrie au CHPG Photo Jean-François Ottonello.

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