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ENQUÊTE. Comment les Alpes-Maritimes essaient de sortir de la liste des départements les plus touchés par les violences conjugales

Mis à jour le 03/09/2019 à 14:28 Publié le 02/09/2019 à 14:05
Illustration.

Illustration. Photo Franck Fernandes

ENQUÊTE. Comment les Alpes-Maritimes essaient de sortir de la liste des départements les plus touchés par les violences conjugales

La jeune fille battue à mort dans la nuit de vendredi à samedi et dont le corps a été retrouvé abandonné non loin de la gare SNCF est le 100e féminicide de l'année 2019 en France. Nous republions une enquête sur les violences conjugales déjà parue en mars 2019.

Les Alpes-Maritimes figurent parmi les départements les plus touchés de France par les violences conjugales, malgré de nombreux dispositifs mis en place. Les professionnels s’interrogent mais veulent continuer à développer de nouveaux axes pour endiguer le phénomène.

>>RELIRE Si vous n’avez rien suivi au meurtre de la jeune femme battue à mort à Cagnes-sur-Mer, on vous explique ce qu’il s’est passé ce week-end

"Une épidémie silencieuse." Des affaires qui "marquent à vie". Ils sont rompus à la brutalité et l’horreur, pourtant pour les travailleurs sociaux, avocats, psychologues qui travaillent au contact des victimes de violences conjugales, les mots ne paraissent jamais assez forts pour nommer ce qu’ils voient au quotidien.

>> LIRE AUSSI. Les violences faites aux femmes atteignent un niveau exceptionnel dans les Alpes-Maritimes

En 2018, 7 femmes sont mortes sous les coups de leur compagnon ou ex-compagnon dans les Alpes-Maritimes (1). Presque chaque année, le département se hisse parmi les départements les plus touchés par le phénomène. En 2014, les Alpes-Maritimes détenaient même le triste record national de femmes tuées par leur conjoint: 13...

>> LIRE AUSSI. En France, 130 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-compagnon en 2017

#metoo et libéralisation de la parole

"Ça a diminué" tempère Natacha Himelfarb, déléguée au Droit des femmes et à l'égalité à la préfecture des Alpes-Maritimes. "Entre 2008 et 2014, on figurait parmi les trois premiers départements de manière systématique. Puis on a eu une baisse en 2016 (deux morts) et après cela, on est à nouveau remonté dans le classement."

 

Paradoxalement, le nombre de plaintes, lui, a baissé. Environ 1.300 femmes ont porté plainte en 2017, contre une moyenne de 1.700 les autres années. Une bonne nouvelle? Pas vraiment. Ces chiffres ne signifient pas qu’il y a moins de violences.

L’effet #metoo ou #balancetonporc pourrait y être pour quelque chose. "C’est une hypothèse, avance Natacha Himelfarb, mais je pense que cette libéralisation de la parole des femmes victimes de violences leur a permis de se sentir reconnues comme telles, et peut-être ont-elle moins ressenti le besoin de judiciariser ce qui leur est arrivé."

Une hypothèse appuyée par une augmentation du nombre de femmes accueillies dans les centres d’aide du département de 30%.

Les chiffres évoluent, mais les violences conjugales ne reculent pas dans les Alpes-Maritimes. Elles ne reculent pas non plus au niveau national. En France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon.

"Quelle que soit la politique publique menée, le chiffre reste le même. C'est une régularité glaçante" déclarait Marlène Schiappa le 1er octobre 2018 sur RTL, après avoir annoncé 5 mesures de lutte contre les violences conjugales

"Ça reste un mystère"

Une simple consultation de nos archives de 2018 a permis d’isoler une quinzaine de cas de violences conjugales ou de jugements dans le département. Ce ne sont que ceux dont nous nous sommes fait l’écho dans nos pages. Loin de la totalité des faits judiciarisés, et encore plus loin de tout ce qui a pu se passer sans franchir les murs des foyers violents.

>> LIRE AUSSI. Agnès, Valérie, Maria, Anan... la terrible rétrospective des victimes de violences conjugales dans les Alpes-Maritimes

Pourquoi des chiffres si catastrophiques? La question donne des sueurs froides aux professionnels du secteur.

"Ça reste un mystère, lâche Maître Olivier Giraudo, avocat niçois qui intervient dans le droit de la famille et aux côtés des victimes. "Il n’y a pas de défaut de prise en charge. Les parquets de Nice et Grasse essaient d’apporter les réponses les plus adaptées. L’obligation de formation des professionnels harmonise le discours et la prise en charge des victimes. Avant, une victime qui rentrait dans un commissariat pour porter plainte pouvait entendre des discours tels que 'Vous avez bien réfléchi, vous vous rendez compte que vous pouvez l’envoyer en prison?' Ce n'est plus le cas, grâce à la présence d'un référent violences conjugales au sein de chaque commissariat et à l'intervention des assistantes sociales de commissariat et gendarmerie qui apportent leur aide et guident les victimes.."

Le pénaliste ne s’explique ces mauvais scores, que, peut-être, par la densité de population dans les Alpes-Maritimes. “En général, nous arrivons après les départements parisiens…"

La préfecture assure que le réseau est efficace. "On est l’un des départements où il y a le plus de dispositifs mis en place", appuie Natacha Himelfarb.

Mutualisation des compétences

Le département, mais aussi la ville de Nice, les associations, les commissariats, gendarmeries, les hôpitaux… Tous travaillent ensemble pour apporter une prise en charge et un accompagnement les plus fluides possibles, à travers des conventions, un partenariat entre l'Etat et le conseil départemental et un schéma de lutte contre les violences conjugales signé le 8 mars 2018 par la préfecture.

Les centres d'hébergement d’urgence pour les femmes victimes de violences sont l'un des dispositifs clé. "Aujourd’hui, les victimes de violences conjugales représentent 40% des places en accueil d’urgence, c’est comme ça qu’on a réussi à faire baisser le nombre de décès dans les Alpes-Maritimes", continue Natacha Himelfarb. 

Le département a également expérimenté le téléphone "grave danger" dès 2015. L’appareil dispose d’une touche spéciale qui permet de mettre en relation la victime, lorsqu’elle se sent en danger, avec Mondial assistance. Il renvoie sur un dispositif d’urgence et déclenche l’intervention de la police ou de la gendarmerie en moins de 10 minutes. Le dispositif, initié par l’association Harjès, était distribué à 16 femmes en janvier. Jusqu’à présent, une cinquantaine de victimes ont pu en bénéficier, pour les cas les plus graves.

La lutte contre les violences conjugales passe aussi par le travail minutieux du tissu associatif.

L’association Montjoye, basée à Nice, est l’une des structures en première ligne pour défendre les victimes. "On propose à des victimes, qu’elles aient porté plainte ou pas, de les accompagner tout le temps de la procédure et on les informe sur leurs droits", explique Samira Adda, chef de service pour l’aide aux victimes au sein de l’association. La structure propose également un accompagnement lors des comparutions immédiates avec un bureau d’accueil au tribunal. 

"On travaille aussi avec un réseau de partenaires. On va par exemple orienter vers le Centre d’Information des Droits des Femmes et des Familles (CIDFF) de Nice quand on est confronté à des femmes qui ne savent pas si elles sont prêtes à passer la porte d’un commissariat. La réciproque est vraie aussi."

comment endiguer le fléau?

Le partenariat. La mutualisation des compétences. Un concept clé pour la plupart des intervenants. "Les choses sont loin d’être parfaites, mais il y a un élan très fort pour qu’on s’améliore, reconnaît Samira Adda. Il faut surtout qu’on continue dans la coordination et la complémentarité."

La coordination et la complémentarité, c'est le moteur de l'observatoire départemental chargé de comprendre le phénomène et d'y répondre avec les meilleurs outils. "C'est un groupe de travail où l'on mutualise les connaissances avec l'Etat, les commissariats, les parquets, les médecins, les associations..." précise Maty Diouf, adjointe au maire de Nice et déléguée aux droits des femmes.

En France, moins d’une victime sur cinq porte plainte après avoir subi des violences conjugales. La faute à plusieurs facteurs: l’emprise psychologique du partenaire rend le départ compliqué, l’incertitude de l’issue, la peur de briser son foyer, sa stabilité émotionnelle et financière… La perspective d’être perdu parmi les démarches et les interlocuteurs peut aussi être un frein.

"II y a aussi une problématique géographique, abonde Maître Giraudo, il faut s’attendre à un parcours du combattant à partir du moment où on pousse la porte d’un commissariat. Certains partenaires sont excentrés et ça peut épuiser la victime."

Une femme sur dix est victime de violences conjugales.
Une femme sur dix est victime de violences conjugales. Photo A.L.

Pour étoffer son maillage territorial, le département a ouvert une nouvelle permanence à Plan-du-Var avec des juristes spécialisés, et propose un système de visio-rencontre pour que toutes les personnes des vallées puissent avoir accès à un soutien et des conseils prodigués par des professionnels.

Une simplification des démarches est aussi à l’étude. "On aimerait créer une permanence d’orientation directement au CHU de Nice, poursuit Natacha Himelfarb, et que les victimes puissent déposer plainte au sein du CHU."

Et encore et toujours, continuer à développer la formation et la sensibilisation des personnels, parmi les forces de l’ordre, mais aussi l’aide sociale à l’enfance et chez les professionnels de l’hébergement. Des conventions sont signées avec des taxis pour emmener les victimes sur les lieux d'hébergements d'urgence. Le développement de conventions avec des hôtels et des gîtes est également sur la table.

Des dispositifs suffisants? Pour Maty Diouf, le chemin reste encore long. "J'aimerais bien qu'on bénéficie des mêmes subventions que pour les campagnes onéreuses de sécurité routière. Marlène Schiappa a beaucoup fait, mais ce n'est pas assez. Il faut aller plus loin. L’argent, c'est le nerf de la guerre, mais il faut éduquer les mentalités aussi. Si on met des milliards sur la table et qu’on n’éduque pas…"

"Pour diminuer les violences, il faut diminuer les récidives" martèle Natacha Himelfarb.

Depuis 2015, le Département propose des stages de responsabilisation pour les auteurs de violences. "Ça concerne les premières violences, la première gifle. Ça diminue la récidive, pour les auteurs qu’on a suivis."

Une prise en charge individuelle et collective des auteurs de violence dans le cadre judiciaire, et de manière volontaire, est également expérimentée depuis deux ans, via les associations Arpas à Cagnes et Parenthèse à Antibes. Le nombre d'individus reste cependant faible, et tourne autour de 5 à 6 cas par an.

Enfin, l’accueil et la prise en charge des victimes de violences sexuelles, qui découle de la loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes Belloubet-Schiappa, est un axe fort de 2019.

Le gouvernement a mis en place le 27 novembre dernier une plateforme de signalement de violences sexistes ou sexuelles. Des policiers et gendarmes formés aux violences sexuelles et conjugales sont disponibles pour répondre en direct aux victimes via un tchat.

"On bénéficie des dispositifs mis en place après le 14 juillet"

"Ça ne demande pas les mêmes choses. Les prélèvements doivent être faits dans des délais courts. Les réquisitions pour aller voir les médecins légistes doivent être rapides. Les gendarmes et la police doivent être formés et poser les bonnes questions pour que le parquet puisse instruire. Les victimes doivent être orientées vers des associations spécialisées. On bénéficie des dispositifs mis en place après le 14 juillet. On est pointu, sur la prise en charge du psycho traumatisme", indique Natacha Himelfarb.

L’attentat de Nice, un triste précédent qui a permis d’enrichir les compétences? Charles Delord est psychologue référent dans l’un des centres d’hébergement d’urgence de Nice.

"Après cet attentat, il y a eu des vagues de formations de spécialisations proposées dans tous les corps de métier, ce qui profite de manière générale aux professionnels qui seront mieux formés et aux victimes qui seront mieux prises en charge. On fait un lien malheureux, mais sûrement oui, il y a eu un effet levier sur la formation générale des professionnels du social."

Et le professionnel de continuer. "Une femme victime de violences se trouve au croisement de plusieurs problématiques. Il se pose la question du judiciaire, des violences physiques, de l’hébergement." Les enfants sont également concernés. Aujourd'hui, ils sont 300 à être suivis dans le département car dans 50% des cas de violences conjugales, ils sont victimes directes de violences physiques.

"Dans une région où c'est une ressource rare, la Ville de Nice fait des efforts au niveau de l'hébergement. Il faut continuer à expérimenter et oser être innovant, garder l'innovation psychosociale pour accueillir ces personnes." Et tenter de faire reculer le nombre de morts chaque année.

Le classement des Alpes-Maritimes pour 2017 et 2018 n’était, pour l'heure, pas connu… faute de chiffres concordants avec le ministère de l’Intérieur.


La spécificité du traumatisme d’une victime de violences conjugales

Amélie Le Dall est psychologue clinicienne à l’Espace d'Information et d'Accompagnement des victimes de Nice (EIA-Association Montjoye)

"Accompagner des femmes est souvent un parcours très long à cause de la relation d’emprise du partenaire. Elles ont besoin de nous faire confiance. Ce n’est jamais très clair pour elles. Elles ne savent pas si elles ont vraiment besoin de se défaire de cette relation. Le traumatisme se caractérise par la peur de mourir sous les coups, c’est toujours une confrontation avec la mort ou une confrontation sexuelle."

Maître Olivier Giraudo, avocat

"J’entends toujours le même discours: 'Moi, à sa place, je serais partie'. Mais c’est beaucoup plus compliqué: l'emprise, le sentiment de honte ou la culpabilité... Le coupable alterne entre phases de violence et phases 'lune de miel', où il s’excuse et fait rejaillir la responsabilité sur l’autre. Monsieur souffle le chaud et le froid. Malgré tout, il y a souvent des sentiments et c'est compliqué de mettre fin à la relation. Un auteur de violence avec une première compagne le sera encore plus avec les suivantes. Dans les dossiers d’assassinat, la victime des faits les plus graves n’est souvent pas la première."


les contacts

- Le 3919: numéro d'écoute national, anonyme et gratuit, à destination des femmes victimes de toutes les violences (conjugales, sexuelles, au travail, etc.). Il propose des informations, des conseils, et renvoie vers les dispositifs locaux.

-Les associations locales: Montjoye, Harjès, l'Abri côtier et le CCAS, le CIDFF, Accueil femmes solidarité, Parcours de femmes, Parenthèse, Arpas...


(1) Selon les chiffres du parquet d’Aix-en-Provence arrêtés au 30 novembre 2018


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