Le bestiaire imaginaire du céramiste Jacky Coville

Installé depuis 1976 à Biot - dans la maison où Fernand Leger et Roland Brice ont œuvré - l’artiste fait l’objet d’une exposition à ciel ouvert dans le village. A 86 ans, il crée toujours...

Propos recueillis par Margot Dasque Publié le 24/08/2022 à 17:25, mis à jour le 24/08/2022 à 18:12
Jacky Coville dans son atelier. Photo Patrice Lapoirie

Dompteur de songes. À la tête d’un bestiaire pop et cubiste, Jacky Coville a su donner terre à ses idées. À 86 ans, l’artiste céramiste vit au milieu de ses créatures, au bout d’une impasse à Biot. Cet ancien ingénieur aéronautique n’a jamais rêvé d’avions. Lui, il préfère les hydres et les griffons.

Votre parcours d’ingénieur vous sert-il dans vos créations?

Non. C’est surtout la rencontre avec le frère de Volti [N.D.L.R. Antoniucci Volti sculpteur Italien connu pour son travail autour du corps féminin] qui travaillait dans le même secteur que moi qui a été importante. Il m’a proposé de reprendre le four de son frère qui s’en débarrassait. À cette époque je n’avais pas de moyens, j’ai préféré économiser pour ça plutôt que de manger. Je l’ai payé 280 francs.

À partir de là, votre travail d’autodidacte a commencé. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le corps humain?

 

Principalement la femme. Pour ses formes.

Vous avez représenté énormément d’animaux: pourquoi?

Je les adore. Des têtards, des oiseaux, des chats beaucoup - on m’a demandé si c’était ma manière de me représenter, on peut dire ça, je leur fais à certains une petite barbiche - des serpents…

J’ai vu des chats et des poissons chez vous: vous avez toujours vécu avec des animaux?

À un moment on en avait une quarantaine, oui! Tous ceux qu’on croisait et qui étaient blessés, on les ramenait à la maison. Il y avait de tout: des chats, des couleuvres, un fennec…

 

Attendez: un fennec?

(sourire) Oui, un renard des sables! C’était un de nos voisins qui nous avait montré l’animal planté devant chez lui. Il n’avait pas l’air très en forme. On l’a recueilli. Au départ il se cognait dans les murs, les meubles… Alors on a posé de la mousse partout dans la maison. Mais il semblait souffrir d’une commotion cérébrale. On l’a emmené chez le vétérinaire qui nous a donné deux options: soit l’euthanasie, soit la veille constante de l’animal jour et nuit à devoir lui poser des compresses d’eau froide sur la tête…

Vous avez fait quel choix?

Le deuxième pardi! Et il s’en est sorti! On l’a appelé Ganoush. Il est parti partout avec nous, on l’emmenait en vacances en Espagne!

Sur son trône, digne du roi des songes, Jacky Coville continue à 86 ans de vivre dans son monde fait d’imaginaire. Photo Patrice Lapoirie.

Il y a des animaux qui ne vous inspirent pas?

Oh bah oui les tout petits chiens là vous voyez? Bon… [sourire] Ce n’est pas facile à styliser.

Vos pièces préférées?

 

Toutes les grandes. [Il regarde à travers la fenêtre de son bureau celles qui occupent son jardin]

Le four permet de cuire des pièces de deux mètres sur 1,5mètre: c’est une rareté.

Oui, le tout à 1300 degrés. D’ailleurs c’est aussi pour cela que j’aime les formes géométriques. Les formes courbes sont plus difficiles à assembler dans le monumental. Mais lorsque vous avez plusieurs surfaces planes…

Et pourquoi le monumental?

Pour se confondre avec la nature, pour se confronter aux bâtiments. Si on n’est pas à la hauteur: à quoi ça sert? (sourire)

Et il y a cette idée de résistance au temps dans les deux sens du terme non?

Ah vous pouvez les laisser l’hiver, ça ne gèlera jamais. Leur cuisson empêche l’eau de rentrer. Et l’émail est résistant.

 

C’est vous qui fabriquez vos émaux?

J’ai dû en faire des centaines. Mais en vrai je n’en utilise que deux ou trois…

Votre couleur préférée?

(il jette un coup d’œil à la ronde)

Le rouge?

On dirait bien. Pourquoi?

C’est le sang, c’est la vie.

Quels conseils pouvez-vous donner aux jeunes artistes?

 

Il faut être persévérant. Parce que ce ne sera pas facile. Il faut trouver son style aussi.

Comment vous l’avez trouvé le vôtre?

Ah. Eh bien je ne faisais que de l’utilitaire. C’était ce qui faisait vivre ma famille. Mais je n’aimais pas vraiment ça. Un jour, ma femme a été hospitalisée. Je me suis retrouvé seul, ça a été un déclic. J’ai commencé à faire des corps de femme. La première: La Plongeuse [N.D.L.R. une femme nue en forme d’équerre en 1987]. Quand ma femme est rentrée à la maison, elle était paniquée. Elle a appelé le médecin et mon galeriste, Alain Gabel, en leur disant que j’étais devenu fou, que je faisais des créations pornographiques!

Qu’est-ce qu’il s’est passé ensuite?

[sourire] Devant Alain j’écrasais des flacons. Il me disait: "Non, arrête, je peux les vendre!" Et au final, on m’a laissé faire.

Vous avez fait des bouddhas, des anges: vous êtes croyant?

Pas du tout. On n’a pas besoin de croire pour avoir la force d’un Bouddha (sourire).

Et les anges?

J’en ai beaucoup fait, c’est vrai. Je continue aussi en ce moment. En petit.

 

Et les démons?

Il y en a un. Qu’il faut que je répare d’ailleurs. Mais c’est vrai que j’ai plus de mal à les représenter.

Ça veut dire quelque chose selon vous?

P’têt bien. (sourire)

Fondée en 2020, l’association "Les amis de Jacky Coville" a pour ambition de transformer la maison de l’artiste - où ont créé Fernand Leger et Roland Brice - en un musée dans le village de Biot. Un espace où il pourrait continuer de vivre et en même temps d’accueillir des visiteurs. Mais pour ce faire, des fonds sont nécessaires. L’entité est à la recherche de mécènes pou r pouvoir mener à bien ce projet.

 

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