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TEMOIGNAGES. Ils ont vécu le blocus de Monaco en 1962

Mis à jour le 02/03/2021 à 14:59 Publié le 02/03/2021 à 18:55
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TEMOIGNAGES. Ils ont vécu le blocus de Monaco en 1962

Annexer Monaco, bloquer ses approvisionnements, contrôler ses frontières par des check-points… toutes ces options guerrières ont été envisagées par la France du général de Gaulle. En arrière-plan son exaspération pour le privilège fiscal de la Principauté.

Relancer un dossier sur le blocus de 1962 à l’heure où la crise sanitaire a bien failli se transformer en crise diplomatique entre la France et la Principauté ? Mais quelle idée nous a pris ! Loin de là l’idée de vouloir mettre de l’huile sur le feu, on a juste voulu redonner la parole à celles et ceux qui ont vécu ces quelques semaines de 1962 historiques.

Oui la situation actuelle nous y a fait penser.

Oui, à bien des égards, elle est aussi farfelue que celle de 1962.

Oui encore, elle peut attiser des propos malveillants sur les réseaux sociaux, une gueguerre entre Français et Monégasques complètement dingue.

Oui enfin cette crise sanitaire nous fait décidément perdre la raison.

"Le 1er Monégasque à m’inscrire comme étranger à la Préfecture"

René Croesi se rappelle que cette autorisation provisoire de résidence avait provoqué la fureur du prince Rainier.
René Croesi se rappelle que cette autorisation provisoire de résidence avait provoqué la fureur du prince Rainier. Photo DR

C’était quelques mois avant le blocus d’octobre 1962. Les relations entre la France et Monaco s’étaient déjà un peu tendues.

Nous sommes alors en mai 1962. René Croesi, directeur administratif du Philharmonique de Monte-Carlo, aujourd’hui en retraite, se souvient: "À l’époque, j’étais étudiant au Conservatoire de Paris. J’habitais à la Maison de Monaco, à la Cité universitaire. A mon grand étonnement, j’avais été convoqué pour m’inscrire à la préfecture de police de Paris et obtenir une autorisation de résidence en France. J’étais considéré comme un vrai étranger, au même titre qu’un Allemand, ou un Italien. J’avais ensuite été reçu par le prince Rainier. Je me reverrai toujours lui montrer ma nouvelle carte. Cela l’avait beaucoup contrarié."

Alors âgé de 24 ans, René Croesi ambitionnait d’intégrer l’Opéra de Paris en tant que chef d’orchestre. "J’avais passé le concours, que j’avais réussi. Malheureusement, en tant qu’étranger je n’ai pas pu être reçu."

Le voilà donc de retour sur le Rocher, où il intègre l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo.

"Je suis rentré au moment du blocus. Je me rappelle que lorsque je passais la frontière en voiture, je me faisais arrêter. La douane nous demandait nos papiers.  Aujourd’hui, j’en garde un souvenir amusé, sans aucune rancœur. C’était plus symbolique qu’autre chose.

Personne n’a véritablement souffert de ce blocus même si les autorités prenaient les choses très au sérieux à l’époque. Des études avaient été menées, pour dessaler l’eau de mer notamment, au cas où le blocus durerait et que le pays devrait devenir autonome. Mais la situation s’est rapidement arrangée."

Le couple princier lors de la réception du général de Gaulle et son épouse.
Le couple princier lors de la réception du général de Gaulle et son épouse. Photo DR et archives Nice-Matin
Six douaniers débarquent à la frontière

12 octobre 1962. Minuit. Sur la Basse Corniche, six douaniers français se posent à la frontière monégasque. Dans un sens comme dans l’autre plus personne ne passe. En France, le président de la République, le général de Gaulle, vient de décider du blocus de la Principauté.

À l’origine de cette crise diplomatique, le conflit autour de la chaîne monégasque Télé Monte-Carlo qui vient de passer sous contrôle de la Sofirad, une société de droit français qui détient aussi Radio Monte-Carlo (RMC). Le 14 janvier 1962, le prince Rainier publie une ordonnance permettant à la société monégasque « Images et sons » de reprendre le contrôle de TMC.

Derrière cette brouille qui a été l’étincelle du conflit, il y a surtout l’exaspération plus large du général de Gaulle contre ce paradis fiscal qui attire les grandes fortunes de France, qui récupère les avoirs des riches pieds-noirs en train de quitter précipitamment l’Algérie, qui fait venir à lui les entreprises les plus dynamiques…
Dans la nuit du 24 janvier 1962, Émile Pelletier, ministre d’État, demande une audience au prince Rainier pour réclamer l’abrogation de l’ordonnance qui permet de récupérer Télé Monte-Carlo.

Rainier proteste et crie à l’ingérence française.

Selon certaines versions, Rainier aurait alors giflé le ministre d’Etat. Dans ses mémoires, Traversée d’une époque, Émile Pelletier dément: "La conversation s’écartait du sujet même de la réunion, se transformant en une vive altercation (sans voies de fait comme certains ont voulu le présenter !), et ma conclusion fut rapide : ‘‘Monseigneur, je quitte cette maison où vous ne me verrez plus!"

Le prince rétorqua: "Vous voulez dire ce palais!" et j’acquiesçais en quittant le salon où nous étions réunis."

Le général de Gaulle n’en reste pas là. Il demande la renégociation de tous les accords fiscaux avec Monaco, mais les discussions n’aboutissent pas. Dans la nuit du 12 au 13 octobre 1962, la France décide alors d’un blocus de Monaco et envoie des douaniers et des gendarmes mobiles établir un contrôle à la frontière. Les 200 hectares du territoire monégasque sont entourés d’un cordon douanier.

"Pour faire le blocus de Monaco, il suffit de deux panneaux de sens interdit", ironise alors le Général.

Le 13 octobre, Nice-Matin titre sa Une: "Contrôle douanier aux frontières de Monaco depuis hier minuit".

Des contrôles qui ne font finalement que ralentir les automobilistes de la Côte d’Azur. Même si les Monégasques redoutent que la France leur coupe l’eau, le gaz, l’électricité, bref, les assiège !
Ce premier soir de blocus, sur la Basse Corniche, on aperçoit même certains Monégasques qui agitent des drapeaux blancs. En guise de pacification?

Finalement, l’affaire se règle pacifiquement au bout de quelque mois. Des conventions (de voisinage, fiscale, douanière, postale, téléphonique, pharmaceutique…) sont signées en bloc le 18 mai 1963.

Un impôt sur les bénéfices pour les sociétés qui réalisent plus de 25% de leur chiffre d’affaires hors de Monaco est instauré. Les Français vivant dans la principauté sont soumis à l’impôt, sauf s’ils peuvent justifier de cinq ans de résidence au moins au 13 octobre 1962.

Entre-temps, Monaco est devenu une monarchie constitutionnelle, le 17 décembre 1962.

Dans le contexte des drames de l’époque (guerre d’Algérie, crise des missiles de Cuba, premiers morts du mur de Berlin…), la crise entre le Rocher et Paris semble finalement une aimable comédie. Elle fit néanmoins couler beaucoup d’encre.

Des journalistes de toutes nationalités et quelques dizaines de curieux qui avaient bravé la pluie diluvienne pour assister à un instant historique la nuit du 12 octobre 1962.
Des journalistes de toutes nationalités et quelques dizaines de curieux qui avaient bravé la pluie diluvienne pour assister à un instant historique la nuit du 12 octobre 1962. Photo DR
"J’agitais fièrement mon drapeau monégasque"

Jacques Boisson avait 22 ans à l’époque, il étudiait le droit à la Faculté de droit et des Sciences économiques d’Aix-en-Provence.

"Ce blocus me choquait profondément car il était fondamentalement contraire aux principes fondamentaux du droit international que j’étudiais avec conviction, explique le Monégasque. Je me souviens qu’en arrivant en voiture d’Aix-en-Provence, je fus arrêté à Cap-d’Ail, juste avant la frontière, par des douaniers français qui me posèrent des questions sur ma provenance et mes raisons de venir à Monaco.

Je fus autorisé, après un temps qui me parut interminable, à rentrer chez moi. Je ressortis aussitôt un drapeau monégasque à la main pour aller me poster à cette même frontière de Cap-d’Ail, côté monégasque.

Là, j’agitais fièrement mon drapeau, face aux policiers et douaniers français interloqués. Nous avons été plusieurs, y compris des enfants français du pays, à narguer les forces françaises tous les jours aux différentes frontières. Nous en conservons un souvenir amusé de combattants pacifiques, sincèrement animés de l’amour du pays.

La presse de l’époque s’était d’ailleurs très rapidement mise à railler l’attitude française et à déplorer le chantage dont notre petit et bien inoffensif pays était l’objet."

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Illustration Photo JFO et archives Nice-Matin
"Traverser la frontière pour aller à l’école"

"C’était marrant, se souvient Richard Projetti, ancien technicien de Radio Monte-Carlo et fondateur de Monte-Carlo Story. J’avais 16 ans et j’allais à la frontière voir les douaniers qui arrêtaient les voitures. La presse était là. Tout le monde était là. Il se passait quelque chose d’incroyable, d’inimaginable. C’était un événement."

Un spectacle, du folklore presque, pour les jeunes de l’époque. Même si, "on entendait que la France allait nous couper l’électricité, l’eau, le gaz. C’était un peu le pot de fer contre le pot de terre."

Aussi, Richard Projetti souhaite faire la différence avec la situation actuelle. "Aujourd’hui on remet les barrières douanières, certes, mais les raisons sont tout autres que celles de l’époque."

"Je vivais ce blocus comme une trahison"

"J’avais 16 ans en 1962 et, en tant que Français de Monaco, je voyais ça comme une espèce de trahison de la part de mes nationaux." Ancien journaliste à la retraite, Jean-Marie Fiorucci tempère aujourd’hui ses impressions de jeunesse. "Avec l’âge, j’ai vu les choses autrement. Mais à l’époque, je vivais ce blocus plutôt mal. Pour moi c’était une aberration."

Les contrôles, il s’en rappelle. "Je garde en mémoire ces images des soirs où nous allions en voiture chercher mon père qui travaillait au journal à Nice. Nous nous faisions arrêter par la douane. Nous devions présenter nos papiers. On sentait une certaine rigueur lors des contrôles mais je crois que c’était surtout pour nous faire perdre du temps."

Et l’ancien reporter de relater: "Au marché de la Condamine on racontait qu’un détaillant qui allait s’approvisionner aux MIN cachait des médicaments sous les cagettes de fruits et légumes pour approvisionner les pharmacies de Monaco qui ne l’étaient plus".

Le faux douanier belge

Ceux qui vivaient en Principauté à l’époque se rappellent de lui: Georges Antonini. "C’était un personnage farfelu de Monaco, qui se déguisait souvent pour faire des canulars", se rappelle Richard Projetti.

De nombreux témoins qui ont pris part à ce dossier racontent la même histoire.

"Il avait beaucoup d’uniformes chez lui, dont celui de la douane belge, se souvient Alain Simonneau, retraité de la Sûreté publique. Il s’était alors déguisé pour se poster à la frontière."

C’est là que, pour singer les contrôles des autorités françaises, Georges Antonini s’était mis lui aussi à arrêter les voitures. 

"Il contrôlait les automobilistes français qui voulaient entrer en Principauté. Il avait même arrêté des douaniers qui venaient prendre la relève à la frontière. C’était un marrant."

Et une des nombreuses frasques qui lui valent d’être encore célèbre aujourd’hui dans l’esprit de nombreux Monégasques.

"Traverser la frontière pour aller à l'école"

Gisèle avait 14 ans au moment du blocus.

"J’habitais la première maison côté France, juste avant ce que nous autres enfants, appelions “la douane”. Pour pouvoir aller en classe à Monaco, nous devions donc passer “la frontière”. Ce qui nous amusait beaucoup.

Nous ouvrions nos cartables, où trônaient un petit pain et une barre de chocolat pour notre goûter, sous l’œil amusé des douaniers qui ne nous avaient rien demandés, trop occupés à procéder aux contrôles.

À 72 ans j’en garde encore un souvenir amusé. Souvent lorsque je viens dans ce quartier de Saint-Roman et que je vois les contrôles actuels, j’ai un petit moment de nostalgie, en attendant les jours meilleurs qui reviendront."

"En tant que douanier, je suivais les ordres"

Avant de faire carrière à la Sûreté publique de Monaco, Claude Gastaud était agent des douanes en France, basé au pont Saint-Louis, à la frontière entre Menton et l’Italie.
Au moment du blocus de la Principauté, il avait été envoyé un soir participer aux contrôles du côté de la frontière avec Cap-d’Ail.

"Nous devions contrôler tous les véhicules monégasques qui sortaient de Monaco et leur demander s’ils avaient quelque chose à déclarer. Personnellement, je ne demandais même pas les papiers", précise le Mentonnais, qui ajoute: "C’était surtout pour enquiquiner les Monégasques mais on ne prenait pas ça au sérieux. Mais je suivais les ordres.
Il n’y a jamais eu d’incident. Les gens qui se faisaient arrêter prenaient aussi ça à la rigolade, même s’il y avait quelques grincheux."


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