Un véritable trésor: comment des restaurateurs d’art ont mis à jour 600m² de fresques au Palais princier de Monaco

Neuf avant après le lancement du projet de restauration des façades de la maison souveraine et de leurs décors peints, les chercheurs ont mis à jour plus de 600m² de fresques inattendues. Comment sont nées ces peintures datant de la Renaissance? Qui en sont les artistes? On vous dit tout sur ce véritable trésor.

Cédric Verany Publié le 17/08/2022 à 10:00, mis à jour le 17/08/2022 à 18:33
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Les chercheurs ont restauré 600m² de fresques Photo Jean-François Ottonello

Ça ressemble à une chasse au trésor. Mais dans cette aventure, les chercheurs sont des restaurateurs d’art, et l’or convoité: des fresques oubliées. C’est l’histoire qui se joue depuis 2013 au cœur du Palais princier où l’expertise et le travail d’une équipe de spécialistes a permis de mettre à jour déjà près de 600 mètres carrés de fresques sur les murs décorés du Palais princier, datant du XVIe siècle. Un travail de la Renaissance oublié et recouvert au fil des années par les décors et les couches de peinture successives qui ont emprisonné les fresques originales.

Au plafond de la Salle du Trône, la fresque centrale restaurée est une scène de la vie d’Ulysse que des scientifiques génois ont permis de déterminer. Photo Jean-François Ottonello.

Depuis le 1er juillet et jusqu’au 15 octobre, le grand public peut profiter de ces trésors retrouvés à l’occasion de la reprise des visites publiques des Grands Appartements, qui marque une étape dans les travaux de restauration de la maison souveraine. Des travaux entamés par un hasard qui a bien fait les choses. En 2013, au lancement d’un projet de restauration des façades de la maison souveraine et de leurs décors peints, personne ne s’attendait à pareille découverte.

En s’attaquant d’abord à la galerie d’Hercule, surplombant la cour d’honneur, l’intuition des experts a été qu’un décor différent était dissimulé sous les couches de peintures héritées de diverses restaurations et notamment celle opérée au XIXe siècle. Cette intuition, "c’est le moment de bascule", se souvient Christian Gauthier, coordinateur des travaux de restauration des Appartements princiers depuis huit ans. Une bonne année de réflexion a été nécessaire pour investiguer et le souverain a donné son accord, une fois les premiers sondages faits, pour dégager les décors existants. Et entamer la chasse au trésor afin de retrouver les éléments initiaux du sol au plafond, recouverts par les siècles.

Derrière un plafond en restauration, un deuxième plafond apparaît aux décors extraordinairement bien conservés. Photo Jean-François Ottonello.

La touche de Granello

Bâti en 1215, le Palais princier était une forteresse médiévale jusqu’au XVIe siècle, où des travaux sont entrepris pour transformer les lieux en demeure princière digne de ce nom et des seigneurs qui l’habitent. À cette époque, la galerie d’Hercule, surplombant la cour d’honneur, est créée. Dans un style génois opéré par des artistes venant de la cité ligure liée à l’histoire des Grimaldi.

 

Ces cinq dernières années: la galerie d’Hercule, la chambre d’Europe, l’antichambre verte et la Salle du Trône sont passées entre les mains des experts qui y ont découvert ces décors Renaissance exécutés au XVIe siècle.

Sous les couches de peinture, grattées centimètre par centimètre, les fresques de la Renaissance apparaissent progressivement. Photo Jean-François Ottonello.

Confortés par une certitude: un document conservé dans les archives du Palais, en l’occurrence une quittance de gratification pour services rendus adressée en 1547 au peintre génois Nicolosio Granello, disciple de Raphaël, dont on reconnaît la main et la touche dans les décors mis à jour. Les spécialistes génois mandatés pour expertiser les fresques révélées en attestent.

Ce sont eux qui ont guidé aussi l’équipe pour comprendre le sens de l’immense décor au plafond de la Salle du Trône. "On pensait à un événement lié à Alexandre le Grand ou à Jason. Il s’agit en fait d’une thématique sur Ulysse", confirme Christian Gauthier, et plus précisément l’épisode de la Nekuia où Ulysse se rend au pays des morts pour trouver les moyens de défendre sa cité.

Des personnages mi-humains, mi-animaux peuplent la frise de la Chambre d’Europe, première à avoir été mise à jour. Photo Jean-François Ottonello.

À l’extérieur, la galerie d’Hercule comme son nom l’indique, rend hommage à un autre héros mythologique. Et parmi les saynètes peintes dans l’enduit frais à l’époque, certaines ont perdu leurs motifs. Pour ne pas laisser des parties manquantes, décision a été prise de placer sur la partie vide une plaque d’aluminium poursuivant le dessin en imaginant le motif de la fresque. Un travail visible à l’œil qui donne une cohérence à l’ensemble achevé au printemps.

Au scalpel

Les travaux - suspendus pour l’été - reprendront en septembre dans les Grands Appartements. Si les découvertes sont spectaculaires, elles sont le fruit d’un travail d’orfèvrerie. Il faut, en effet, gratter centimètre par centimètre les sédiments du passé sur les murs pour arriver à la couche de la Renaissance.

 

Une production très lente assurée par une armada d’experts de toute l’Europe qui déroulent la stratégie engagée. Outil idéal : le scalpel à même le mur un peu humidifié. Les équipes ont aussi un laser pour appréhender les motifs sous les couches de peintures avant de décroûter, sans produit toxique

Les restauratrices installées sur des sièges adaptés au plus pratique pour être à portée de main des plafonds à raviver. Photo Jean-François Ottonello.

La technologie devrait permettre aussi de trouver une solution pour conserver un pan de plafond richement décoré, découvert derrière une voûte en cours de restauration.

Les reconfigurations des pièces au XIXe siècle ont sacrifié une partie de cette fresque majeure extraordinairement bien conservée à l’abri de la lumière et qui demeure quelques centimètres sous le plafond actuel, lui aussi remarquable.

"Détériorer une fresque au profit d’une autre? Déontologiquement on frise le scandale, souligne Christian Gauthier en quête d’une solution équilibrée pour conserver ce plafond enseveli depuis 500 ans. Nous pouvons peut-être trouver un robot araignée pour photographier ce plafond et le reproduire ailleurs au Palais, à la manière des grottes de Lascaux".

Ce sera au souverain de trancher, bien décidé à poursuivre ce projet hors normes.

Dans la galerie d’Hercule, les décors originaux sont ravivés. Des dessins ont été apposés sur des plaques d’aluminium pour assurer les parties manquantes. Photo Jean-François Ottonello.

"On peut essayer de développer le plus possible de techniques. On a l’expérience, on voit les retours, continue Christian Gauthier. Des zones sont plus dures à travailler que d’autres, on ne peut pas anticiper là-dessus. Si vous me demandez combien de temps nous allons mettre pour finir, je n’en sais rien. C’est tout l’attrait de ce chantier et du support du souverain. Sur un chantier fixe avec un budget fixe, ce ne serait pas possible. Le prince Albert II a compris l’importance de ce qu’on fait, il s’est engagé dans la protection de son patrimoine, et il nous suit".

Le prince Albert II a été attentif à tout le processus du chantier dans les Grands Appartements. Photo Jean-François Ottonello.

Le regard "embelli" porté par le souverain sur sa demeure

"On croit connaître l’endroit où on habite, mais il peut y avoir des surprises extraordinaires", glisse le prince Albert II en contemplant le plafond restauré de la Salle de Trône.

Si chaque ère a été marquée sur les murs du Palais par l’intervention des souverains qui s’y sont succédé, son règne marquera le retour de ces décors originaux du XVe siècle sous les couches du temps.

Et le souverain a fait montre de "sa grande satisfaction" de voir réapparaître ces fresques liminaires grâce "au travail très méthodique, très vigoureux des équipes de restauration dans une démarche durable".

"Je laisserai quelques recommandations à mon fils"

À la question de savoir si ces changements ont modifié sa perception du Palais où il a grandi et vit depuis toujours, le souverain répond par la négative. "Mais ça n’a fait qu’embellir le regard que je lui porte, avec une autre appréciation, une autre dimension. Et l’exceptionnel travail des équipes de restauration prouve qu’avec une certaine démarche, on peut arriver à un très bon résultat en restant fidèle à ce que les artistes avaient prévu. Mais vite et bien vont très rarement ensemble, pour ce genre de travail il faut savoir prendre le temps".

Ce patrimoine mis à jour appelle désormais à de nouvelles questions de préservation et de conservation pour le garantir pérenne. "Si on veut rester fidèle à une certaine philosophie, il y aura évidemment d’autres restaurations car l’altération du temps est inévitable", estime le souverain qui souhaite que ce soit fait "dans le même esprit, avec la même exigence de fidélité le plus possible aux fresques originales. Je laisserai quelques recommandations à mon fils en ce sens", prévient-il.

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