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Légende de la mode,

On pouvait le croiser, plus rarement l’approcher. Aussi courtisé que Mick Jagger ou que la reine d’Angleterre, le « kaiser » était ultra-protégé. Mais sitôt les filtres franchis, séduction instantanée

FRANCK LECLERC Publié le 20/02/2019 à 10:29, mis à jour le 20/02/2019 à 10:29
« Je n’ai jamais d’estime pour ce que j’ai fait », disait Karl Lagerfeld, même si travailler était pour lui « aussi naturel que de respirer ».
« Je n’ai jamais d’estime pour ce que j’ai fait », disait Karl Lagerfeld, même si travailler était pour lui « aussi naturel que de respirer ». Charly Gallo

La disparition de Karl Lagerfeld, à l’âge de 85 ans, inattendue et brutale, laisse dans l’univers de la mode un vide sidéral. Sur le Rocher aussi, où il était presque naturel de le croiser.

Mars 2014. Karl Lagefeld est à Monaco pour régler les derniers détails du 60e Bal de la rose, dont il signe la scénographie. Star de la haute couture et de la Salle des Étoiles. Ambiance constructiviste en hommage au suprématiste Malevitch, homme austère, artiste révolutionnaire.

À force d’e-mails et d’appels, l’entourage a donné son accord. Dix minutes d’interview, pas une de plus. C’est évidemment une faveur et il convient de mesurer cet honneur. À l’heure dite, un signe de la main. L’aréopage s’évanouit, reste Karl, royal, chevelure argent, catogan, mitaines en cuir, bijoux baroques à tous les doigts. Et ce sourire à peine esquissé qui semble inviter, tout en tenant à distance.

 

On se lance. En effeuillant très vite les poncifs sur le paraître pour essayer de sonder l’être. Assez facilement KL se livre, ou fait mine de le faire, en prenant toujours soin de minimiser son talent.

« La mode, ce n’est pas être une star. La mode, c’est du boulot », prévient-il en comparant sa silhouette avec une marionnette dont il tirerait lui-même les ficelles. « Ce décalage, je n’y peux rien. Ce n’est pas une espèce de marketing que je ferais autour de ma personne », jure Lagerfeld en saupoudrant ses accents de sincérité de quelques toniques germaniques.

Un boulot, donc. « Et encore… Un vrai travail, c’est d’être à l’usine pendant huit heures d’affilée, ce qui est une chose horrible. Dans mon cas, travailler me paraît aussi naturel que de respirer. J’ai la chance d’avoir une occupation que j’adore et qui me prend tout mon temps. Mais je n’ai jamais d’estime pour ce que j’ai fait. »

« Irresponsable »

 

Sans génie, selon lui, la mode consiste à pratiquer avec sérieux un « art mineur » en inventant de nouvelles variations « pour ne pas se stériliser ». On lui rappelle que, la veille, dans un théâtre au complet, il citait avec drôlerie et férocité une styliste oubliée qui alléguait avec imprudence que ses robes n’allaient qu’aux femmes intelligentes. « Eh bien, elle a fait faillite ! », persiflait Lagerfeld, faussement honteux d’avoir ainsi déclenché des fous rires. « Il ne faut pas prononcer ce genre de phrase. C’est beaucoup trop prétentieux et dangereux. Notre rôle, c’est de proposer. Pas d’imposer un diktat. »

De la prescription au diktat, il n’y aurait pourtant qu’une pointure d’escarpin. « Une tendance, c’est quelque chose qui se répand. Donc, très vite, tout le monde est tendance. C’est le dernier stade avant le ringard. » Voilà les fashionistas rhabillées pour l’hiver.

Son quotidien ? Un chat, Choupette, comme seule compagnie acceptable. « Et puis, j’ai les livres. S’ennuyer, c’est un crime ! » Nulle famille autour du « kaiser », pas l’ombre d’un enfant. « Petit, déjà, je savais que je ne voulais rien de tout ça. Je suis un mauvais exemple. Je suis improvisé, capricieux. Je n’ai aucun principe. Et surtout, je fuis les responsabilités. Oui, je suis un irresponsable ! C’est ce qui me permet de travailler sérieusement, loin des carcans et des obligations. »

Icône warholienne

Plutôt discret sur ses inclinations infantiles, Karl Lagerfeld donnera, ce jour-là, une interprétation plutôt brutale de sa vocation. « À cinq ans, j’apprenais le piano. Ma mère m’a jeté le couvercle sur les doigts et m’a dit : dessine, ça fait moins de bruit ! Elle avait raison… »

 

Sur le tard, il dessinait encore avec frénésie, se disant d’ailleurs l’un des seuls à le faire : « Mes confrères ont des assistants ou des computers. Mais je jette 97 % de ce que je fais. »

Sans fausse modestie, il était inconcevable pour ce photographe émérite de se comparer aux artistes qu’il admirait, tels Matisse et Picasso. Même s’il avait lui-même été le héros d’un film d’Andy Warhol, Amour (en français dans le titre), tentative sans écho largement tournée dans son appartement parisien. Warhol, l’un des premiers créateurs à s’inspirer des publicitaires pour accélérer la diffusion de son œuvre : « Ce n’est qu’après sa mort que j’ai réalisé qu’il avait changé ma façon de voir le monde. »

Toute sa vie, il aura été « enchanté par l’instant ». Et fidèle à ce vieux proverbe juif allemand : « Pas de crédit sur le passé. » Lagerfeld, nourri à l’air du temps, n’aura jamais dérogé à cette autre devise : se conformer à l’opinion générale… d’une seule personne. La sienne, naturellement.

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