"J'ai créé ce que j'aurais aimé trouver": on a rencontré Johanna, l'institutrice-influenceuse aux 14.000 abonnés sur Instagram

Depuis trois ans, l’enseignante mentonnaise partage son quotidien et ses méthodes éducatives sur Instagram, où elle a réunit une communauté de professeurs et de parents curieux.

Margaux Boscagli Publié le 14/09/2022 à 15:05, mis à jour le 14/09/2022 à 15:12
Pour Johanna, ce partage "authentique" de sa vie d’enseignante permet aussi de lutter contre le "manque de considération" auquel sa profession fait face. Photo Cyril Dodergny

On trouve vraiment de tout dans la salle de classe de Johanna Deceuninck. Des jeux, une mappemonde, un microscope, un ballon de pilates… Ici, les élèves peuvent amener un oreiller pour être plus à l’aise sur leur chaise ou s’installer dans le "coin lecture", un espace aménagé au fond de la salle avec un tapis et une bibliothèque remplie de littérature jeunesse.

On n’est pas loin de la classe "flexible", ce concept qui vise à diviser la salle en plusieurs zones et à laisser les enfants s’y déplacer pour apprendre un peu partout, dans la position qu’ils souhaitent.

"J’aimerais tendre vers ça, j’ai fait la demande, mais ça coûte de l’argent", glisse Johanna. L’enseignante de 28 ans ne se voit pas exiger de ses élèves qu’ils restent assis six heures sur une chaise. "C’est impossible, moi-même je ne reste pas assise autant de temps!", ironise-t-elle. De même, elle ne travaille que "très peu" avec des manuels scolaires.

"Il y a tellement d’enfants différents"

Pour faire de ses élèves des "citoyens de demain", comme elle se plaît à dire, Johanna mise plutôt sur des ateliers ludiques, aux noms plus farfelus les uns que les autres: La croisière s’amuse, Illico presto, La maison des nombres, Le vendeur du mois, Le personnage mystère… Inspirés de jeux de société, piochés chez d’autres enseignants ou sortis tous droits de son imagination, ces ateliers permettent d’apprendre des notions de français, de mathématiques ou même de géographie en s’amusant. Et si ça ne marche pas, la jeune prof n’hésite pas à changer de méthode.

"Mon but, c’est de m’adapter à chaque enfant, explique-t-elle. Il y a des enfants qui adorent faire des fiches, d’autres qui vont préférer apprendre la même compétence sur un jeu. L’essentiel, à la fin, c’est qu’ils comprennent la notion. C’est pour ça que le premier truc que je dis aux parents quand je les vois en réunion, c’est: ne comparez pas les cahiers de vos enfants. Les parents adorent faire ça, mais ça ne sert à rien. Ici, il y a tellement d’enfants très différents, alors j’essaie de toucher à tout."

 

"Ici", c’est l’école Jeanne d’Arc Careï, à Menton, où Johanna enseigne depuis environ trois ans maintenant. Diplômée en 2016, elle s’était d’abord vue affectée à l’école de la Condamine, dans le bas Borrigo. Un environnement familier pour commencer sa carrière puisque c’est dans cette école que la Mentonnaise était scolarisée lorsqu’elle était enfant. "J’étais hypercontente, j’ai pu travailler avec mes anciens enseignants!", commente-t-elle. Après ça, elle sera envoyée comme remplaçante pendant une année à l’école Jean Moulin de Breil-sur-Roya - "une expérience géniale" - avant de rejoindre les rangs de l’école du Careï.

Enseignante, Johanna a toujours voulu l’être, aussi loin qu’elle s’en souvienne. "En CE2, j’ai eu un maître qui m’a marqué, retrace-t-elle. Il m’a donné ce goût, cette passion. Je me suis dit que je voulais être comme lui, donner envie à des enfants d’apprendre." C’est chose faite. Désormais, voilà que celle qui "détestait les fractions" et "faisait trois fautes par mots à chaque dictée" en fait faire à ses 25 élèves de CM1 tous les matins.

"J’ai créé ce que j’aurais aimé trouver"

En 2019, poussée par ses proches, Johanna a créé un compte Instagram pour partager sa passion pour l’école, et ses conseils aux aspirants professeurs. Méthodes d’organisation, matériel, idées de lecture, "journée type"… Aujourd’hui, la jeune femme partage son quotidien d’enseignante et les coulisses de son travail à un peu plus de 14.000 abonnés. Elle met également en accès libre, sur son blog, les ateliers qu’elle réalise avec ses élèves en classe.

"Il y a des enseignants qui ne savent pas ce qu’est une classe, en fait. La première année, on est juste jetés dans le bain, comme ça, alors je pense que c’est bien de pouvoir trouver des ressources sur les réseaux sociaux, justifie-t-elle. À mes débuts, j’en avais cherché, et je n’étais pas tombée sur ce que je voulais. Finalement, j’ai créé ce que j’aurais aimé trouver."

 

Pour Johanna, ce partage "authentique" de sa vie d’enseignante - et du temps qu’elle y investit - permet aussi de lutter contre le "manque de considération" auquel sa profession fait face.

"C’est ce qui me pèse le plus aujourd’hui dans mon travail, et qui me peine énormément, livre-t-elle. C’est un métier que l’on fait par passion, très important, tourné vers l’humain, et quand je vois certains commentaires, dans la vie ou sur les réseaux sociaux, la façon dont on parle de nous… Je me demande si j’arriverai à faire ce métier jusqu’à ma retraite. Et je ne suis pas sûre d’y arriver, en réalité. Pourtant, j’adore mon métier, je ne sais pas ce que je pourrais faire d’autres, mais à la longue, c’est épuisant. Alors sur Instagram, où il y a des enseignants mais aussi des parents qui me suivent, je suis contente si on peut voir que oui, je travaille pendant mes week-ends et mes vacances!"

Ateliers, jeux, "semaines à thème"... L’enseignante de 28 ans s’attache à employer des méthodes variées avec ses élèves, « pour s’adapter à chacun ». Photo Cyril Dodergny.

Les enfants sont en droit d’avoir des réponses à leurs questions

Convaincue qu’il faut parler de tout à l’école, Johanna a également lancé ces dernières années un concept innovant au sein de sa classe: les "semaines à thème". "La première a eu lieu après l’assassinat de Samuel Paty, il y a deux ans, relate-t-elle. Avec deux de mes collègues, on a voulu faire une semaine sur le thème des libertés pour parler de la liberté d’expression, et expliquer ce qu’il se passait car les enfants étaient très perturbés par cet événement. En le faisant, j’ai vu que ça fonctionnait bien alors on a continué."

Concrètement, une semaine à thème, c’est "une semaine sur laquelle on va traiter un thème en étudiant en moyenne trois ou quatre albums de littérature jeunesse", explique l’enseignante. "Les thèmes sont très variés : libertés, environnement, Saint-Valentin, réfugiés… Ce ne sont pas forcément des sujets faciles à aborder, mais en travaillant à partir de la littérature jeunesse, cela passe toujours mieux. Ces semaines me permettent ainsi de traiter tout ce qui relève de l’enseignement moral et civique, car oui, c’est au programme!", poursuit-elle.

"C’est un parti que je prends, je sais que ça ne plaît pas forcément à tout le monde, j’ai déjà eu des retours - pas de parents mais de collègues, qui me demandaient pourquoi je parlais de ces sujets avec mes élèves. Je leur réponds: pourquoi pas? Déjà, les enfants sont en droit d’avoir des réponses à leurs questions. Les réfugiés, par exemple, ils en entendent parler en permanence à la télévision donc c’est important, à mon sens, de leur expliquer ce que signifie être réfugié."

L’an dernier, lors d’une semaine sur le thème de l’homosexualité, "un élève a pris la parole pour dire que son oncle avait un amoureux", illustre encore l’institutrice.

"Cela montre que les enfants sont déjà touchés par tous ces sujets dans leur vie, en réalité, alors pourquoi ne pas en parler? Ils ont une tolérance bien plus grande que nous, et c’est important qu’ils aient leurs avis sur des sujets dont ils ont déjà connaissance qui plus est!"

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