"Il faut redonner la confiance aux mots": le philosophe ukrainien Constantin Sigov est l'invité des Rencontres philosophiques de Monaco

Accueilli en Principauté par les Rencontres philosophiques de Monaco, le penseur ukrainien Constantin Sigov mènera un échange autour de la question de la guerre, ce jeudi.

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Propos recueillis par Cédric Vérany Publié le 11/10/2022 à 14:30, mis à jour le 11/10/2022 à 11:11
Présidente des Rencontres philosophiques de Monaco, Charlotte Casiraghi a œuvré pour accueillir le philosophe ukrainien plusieurs semaines dans un atelier d’artiste en Principauté avec l’aide de Françoise Gamerdinger, qui dirige les Affaires culturelles, et de Danielle Cottalorda, responsable de la communication de la Croix-Rouge monégasque. Photo Cyril Dodergny

Guerre et philosophie. Les termes - qui peuvent paraître antinomiques - se rejoignent sur l’affiche des Rencontres philosophiques de Monaco qui ouvriront leur cycle, jeudi à 19 heures au théâtre Princesse-Grace autour de cette thématique. En invitant sur scène le philosophe ukrainien Constantin Sigov qui dirige le Centre européen à l’Université Mohyla de Kiev.

Francophone et francophile, Constantiv Sigov a tissé depuis trente ans des liens solides avec les personnages de la philosophie française, qu’il a contribué à faire connaître plus largement dans son pays, en publiant des versions ukrainiennes de leurs écrits.

Depuis plusieurs semaines, c’est à Monaco, dans un atelier d’artiste mis à disposition par la direction des Affaires culturelles qu’il est installé. Un refuge temporaire pour lui permettre d’écrire un livre de réflexion, avec le soutien d’une bourse versée par la Croix Rouge monégasque après la mobilisation au printemps dernier des entités culturelles du pays en faveur d’un projet culturel en lien avec l’Ukraine.

Cette parenthèse monégasque, le philosophe la conclura avec le public des Rencontres Philosophiques de Monaco à qui il tient à exprimer sa gratitude. Interview.

Quel a été votre quotidien pendant ces semaines à Monaco ?
Je suis étonné par la diversité des gens qui font partie des Rencontres philosophiques, de voir combien cette activité philosophique, cette intelligence des diversités est vécue et enracinée en Principauté. C’est une surprise positive. Et de voir qu’elle est adressée aux jeunes, c’est tout à fait unique. À mon avis, c’est l’avenir pour l’Europe d’articuler, de penser cela ensemble.

 

"Il faut se préparer à une victoire de l'Ukraine"

Dans votre ouvrage, vous évoquez la naissance d’une nouvelle Europe…
Je pense qu’après cette année 2022, on aura une nouvelle Europe. Et cette nouvelle Europe devra penser une solidarité nécessaire, au-delà des frontières de l’Union européenne stricto sensu. Je vois que les gens commencent à envisager comment l’Occident va vivre après Poutine. Il faut se préparer sérieusement et calmement à une victoire ukrainienne. Moralement et politiquement on voit déjà que l’Europe a gagné. Nous avons appris à ne pas avoir peur. Cette expérience est partagée à une échelle beaucoup plus grande, même si je comprends que 400 millions d’habitants en Europe redoutent le pire cet hiver.

La guerre est souvent qualifiée de point aveugle de la philosophie. Comment donner un chemin de pensée au travers des atrocités qui nous parviennent d’Ukraine?
Tout le monde suit l’actualité au jour le jour, on voit les atrocités que l’on découvre en libérant des villes. Ce n’est pas la peine d’insister là-dessus. Je ne veux pas multiplier les raisons pour être angoissé. Au contraire, c’est ce réveil de la mémoire de la Résistance qui m’intéresse.
Quand je fréquente vos musées et que je regarde les photos de Monaco libérée après la Seconde Guerre mondiale, j’imagine que je les regarde un peu différemment des autres touristes. Je vois ça comme l’actualité de Kharkiv, de Marioupol. Cette libération, cette reconstruction de la vie normale réveille des choses qui étaient claires pour les pères fondateurs de l’Europe et qui avait été complètement oublié. Leur expérience nous revient. L’Europe a été construite comme le socle de la paix. Je pense à la citation d’Emmanuel Levinas, "Après vous : cette formule de politesse devrait être la plus belle définition de notre civilisation".

En quel sens?
Emmanuel Levinas voyait dans les formules quotidiennes de politesse, quelque chose de beaucoup plus profond qui préserve l’humanité, qui permet l’humanité et qui indique comme une flèche sur quoi notre civilisation s’appuie. Comme si la formule "après vous" signifiait "nous sommes en train de vivre après vous". Et elle porte une profonde gratitude, condition sine qua non de notre existence. C’est pareil par rapport aux gens qui ont donné leur vie pour notre liberté. Je pense que pour Levinas, qui lui-même a vécu la Shoah, ça a été très présent.

"Le mensonge est un ouragan"

Comment faites-vous pour construire votre réflexion, prendre du recul et témoigner alors qu’en Ukraine, la guerre est encore une réalité qui se vit au quotidien?
Tous les jours, je lève les yeux vers ces montagnes, (il indique du doigt, à travers la fenêtre, le Mont Agel qu’il voit depuis son atelier). Je crois à l’idée profonde que c’est grâce à la parole avec autrui que l’on peut tenir au moment le plus dur où il y a un danger réel d’aphasie. C’est ce que j’ai commencé à sentir au mois de juin mais qui est devenu plus clair. Ce n’est pas pour rien que pas mal de gens après la Seconde Guerre mondiale n’ont pas pu témoigner. Je crois précisément que ce qui se passe à Monaco est une invitation à dire des choses que spontanément on préfère mettre en parenthèse.

 

On vous qualifie souvent de "bâtisseur de ponts entre les cultures". Des ponts pourront être à nouveau bâtis à l’avenir entre l’Ukraine et la Russie?
Une énorme folie a été jetée sur notre continent. Et le réveil de l’intelligence est absolument nécessaire pour penser ce qui se passe sans émotion, sans passion dans la mesure du possible. Parce que le mensonge est un ouragan qui a emporté beaucoup de choses, avec les fake news. Aujourd’hui il faut redonner la confiance aux mots que nous employons, c’est absolument nécessaire pour se retrouver, parler, avoir des choses en commun. Depuis vingt ans, je dirige d’ailleurs le Dictionnaire des intraduisibles [réunissant des notions et des termes de philosophie de toute l’Europe, N.D.L.R.]. Nous en sommes au cinquième volume de traduction en langue ukrainienne et en langue russe. Et le réseau de philosophes que nous sommes sur ce projet continue à œuvrer. Bien sûr, les gens qui y participent sont bousculés mais on travaille malgré tout pour baliser le terrain d’intelligence des mots. Et je crois que ce sont les grandes amitiés qui nous donnent la force d’aller au-delà des fissures, des soupçons.

La guerre, une question qui traverse l’histoire de la philosophie

La guerre et la philosophie, l’échange promet d’être fort avec Constantin Sigov aux Rencontres philosophiques de Monaco. À ses côtés, les philosophes Isabelle Delpa et Francis Wolff distilleront leurs points de vue et Robert Maggiori mènera l’échange.

"Cette question traverse l’histoire de la philosophie", estime Charlotte Casiraghi, qui préside les Rencontres philosophiques, "elle est prise dans l’actualité et quelque chose a changé. La guerre est en images tout le temps, un flot d’images difficiles nous parvient de façon tellement permanente que la plupart des gens pensent savoir ce que c’est la guerre. Mais ces images ont quelque chose d’hypnotique qui coupe le fait de pouvoir penser cette réalité qui est une déchirure pour nous tous".


Savoir+
Sortir des images et revenir à des philosophes qui ont pu en parler de la guerre pour protéger un espace de réflexion, voici le projet à partir de 19 heures, jeudi 13 octobre au théâtre Princesse-Grace. L’entrée est libre, la réservation est conseillée via le site www.philomonaco.com

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