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Il a travaillé pour Helmut Newton, Jean Marc Pharisien discret franc tireur de la photographie

Mis à jour le 12/06/2019 à 07:13 Publié le 11/06/2019 à 18:00
Jean Marc Pharisien

Jean Marc Pharisien Photo DR

Il a travaillé pour Helmut Newton, Jean Marc Pharisien discret franc tireur de la photographie

Installé depuis plusieurs décennies à Nice, il a réalisé les tirages photo en noir et blanc du célèbre Helmut Newton pendant près d’une vingtaine d’années. à 69 ans, il continue d’œuvrer. En toute discrétion, même si son nom circule constamment parmi les initiés appréciant le travail bien fait.

On le rejoint chez lui, dans le centre de Nice. Il nous attend dans une pièce aux volets clos, où des boîtes remplies d’archives cohabitent avec du matériel dernier cri et des petites figurines en plastique, comme celles que l’on trouve dans les Kinder Surprise.

Ici, c’est son antre, sa tanière. Là où toute sa vie est réunie, là où il bonifie les inspirations des autres depuis... un bail. "Ah, ne me demande pas les dates, j’en retiens aucune", prévient Jean Marc Pharisien. Se raconter? Pas trop son truc. Se la raconter? Encore moins. Sur le Web, on ne trouve presque rien à son sujet. Juste un site rudimentaire avec ses coordonnées et une consigne sur les rendez-vous, à prendre "à partir de midi".

Rien sur la vingtaine d’années passées au service d’Helmut Newton, une pointure connue pour ses photos de mode à l’érotisme provocant. "Je n’ai jamais mis en avant le fait que je travaillais pour lui. C’est un peu un piège à cons, ça. Après, tout le monde croit que tu es hors de prix. Non, si on veut me retrouver, il faut me chercher."

Tout noir ou tout blanc

Derrière sa barbe de dieu grec, il commence par jauger son interlocuteur. Le regard azur paraît fuyant. Puis devient perçant, sans crier gare. D’une intonation à l’autre, il bascule de l’ours mal léché au gosse espiègle. De quoi intimider le quidam, une sorte de sélection naturelle. "Jean Marc, on l’aime ou on le déteste", nous a-t-on soufflé avant le rendez-vous. Avec lui, pas de place pour la tiédeur ni les faux-semblants.

"Ceux qui veulent qu’on fasse quelque chose ensemble, il faut qu’ils viennent poser leur cul à côté de moi. On discute, on regarde. Comme les gens doivent se taper quatre étages sans ascenseur, ça aide déjà à faire le tri."

Bientôt septuagénaire, à l’abri côté porte-monnaie, il n’a plus vraiment besoin de s’user les yeux devant son écran, où il voit défiler des clichés plus ou moins soignés. "Mais bon, qu’est-ce que tu veux... Quand les gens sont sympas, tu ne peux pas les mettre dehors. Je continue pour m’entretenir. Et il faut quand même avoir une vie sociale, hein."

Drone artisanal, loukoum et produits chimiques

La sienne tourne beaucoup autour de l’image. C’est comme ça depuis son adolescence. Son père, employé à l’aérospatiale, avait été muté à Aix-en-Provence. Pharisien le Parisien avait atterri là, déboussolé. Alors, il embarquait ses avions miniatures et les regardait tournoyer dans le ciel. Une passion en a fait naître une autre.

"Pour gagner un concours photo, j’ai cherché un truc qui n’existait pas. J’ai pris un petit Instamatic et je l’ai installé sur un modèle commandé." Un drone artisanal qui lui a donné envie de pousser plus loin. Direction le photo-club du coin. Il affûte son œil, soigne ses cadrages.

"J’ai toujours fait de la photo. Jamais rien de vraiment passionnant, ceci dit. J’aime bien les détails anecdotiques. Plus c’est bête, plus c’est pour moi", glisse Jean Marc en faisant défiler une série de panneaux signalétiques et de distributeurs de préservatifs accompagnés de messages publicitaires cocasses.

"J’aurais aimé faire du portrait. Mais pour avancer, il faut être un loukoum, être dans le dialogue et je ne sais pas faire. Je veux quelque chose de précis. Ça me semble tellement évident que c’est compliqué à communiquer de façon cool. Certains font ça pour raconter des histoires. Moi, c’était plutôt pour avoir de la matière pour le labo."

Jean Marc Pharisien
Jean Marc Pharisien Photo DR

L’autodidacte, d’abord tourné vers la photogravure, a passé une grande partie de son existence dans l’obscurité, à Aix, Nice ou Monaco. En évoquant les effluves de produits chimiques, les cuves, les procédés de révélation et tout le cérémonial de rigueur du temps de l’argentique, on croit susciter la nostalgie chez notre hôte. Raté.

"Avec le numérique, toute cette partie fastidieuse a disparu. Aujourd’hui, des jeunes se remettent à l’argentique. Tant mieux s’ils y prennent du plaisir. Mais pour moi, c’est devenu une activité stérile. C’est le résultat qui compte."

Cet envahissant Monsieur Newton

Pendant deux ans, Jean Marc Pharisien a potassé afin d’être au point, de comprendre les subtilités du numérique, "un vent de liberté incroyable". Il avait définitivement bazardé tout son attirail traditionnel un peu plus tôt, "quand Newton est mort", en 2004. Newton, donc.

Il va et vient dans la discussion, comme un fil à démêler patiemment. Les deux hommes se sont rencontrés sur le Rocher. Après avoir tenu une boutique à Nice "dans les années 1980", rue Rancher, Jean Marc avait été embauché comme responsable de laboratoire chez Daniel Mille, qui comptait Helmut Newton comme client régulier.

L’Allemand, installé en Principauté afin de profiter de la douceur du climat et du régime fiscal, confiait une bonne partie de ses tirages commerciaux à l’entreprise monégasque.

"Un jour, il est venu avec un portrait de la princesse Caroline. Il le voulait dans toutes les tailles, en clair, en foncé, en contrasté… Il avait besoin de tout ça dans du papier fin, pour pouvoir découper dedans. Je lui ai proposé de m’en occuper, ça a commencé comme ça."

Au fil du temps, la star, au faîte de sa gloire, et l’anonyme, se considérant comme un ouvrier, ont amplifié leurs rapports. Jean Marc est reparti à Nice, afin de se dédier totalement à cette mission, depuis son appartement.

Quand il évoque l’Allemand, Pharisien utilise parfois le présent. Sans doute un lapsus révélateur, tant l’artiste a vampirisé ses journées. Et même plus. "À l’époque, je n’avais pas la clim’ ici. Pour avoir de l’air, l’été, il fallait tout laisser ouvert. Alors, je tirais la nuit. Parfois, quand Newton pensait à un truc avant de se coucher, il appelait."

Des années plus tard, notre homme semble encore s’étonner de la confiance qui lui était accordée. "Je crois avoir compris qu’il aimait bien certaines de mes prises de risques. Je n’étais pas le seul à qui il donnait du boulot, bien sûr. Mais il me laissait tous les tirages barytés", les plus précieux, en noir et blanc, destinés aux collectionneurs et aux proches.

De cette longue collaboration, Jean Marc a gardé peu de traces "visibles". Il n’a jamais pensé à poser en compagnie du grand Helmut. Celui-ci lui a tout de même offert quelques tirages dédicacés.

Tiens, là, derrière un amas de documents, on en distingue un. "Il a dû me donner trois ou quatre photos signées. Mais ça ne m’intéresse pas, je ne suis pas un collectionneur. Celle-là, elle représente une poupette italienne, une actrice. Ce n’est pas ma préférée, mais elle a un truc technique qui me plaisait." Décidément, son regard se pose toujours là où l’on ne l’attend pas.

Rens. mauricepharisien.wixsite.com/labo


Un remake de la mission héliographique

Les arènes de Nîmes.
Les arènes de Nîmes. Photo Jean Marc Pharisien

Quand il s’accorde des plages de repos, Jean Marc Pharisien est souvent sur les routes de France, avec "la patronne", comme il surnomme sa compagne. Ce qui guide leurs pérégrinations?

La photographie, encore et toujours. Il y a un bon moment déjà (on a essayé de fixer une date avec lui, en vain), Jean Marc s’est mis en tête de se glisser dans les pas des cinq photographes (Henri Le Secq, Gustave Le Gray, Auguste Mestral, Édouard Baldus et Hippolyte Bayard) mandatés par la Commission des monuments historiques afin d’inventorier en images 175 édifices du patrimoine national, en 1851.

"Mérimée s’était occupé du programme de cette mission héliographique. Les préfets lui faisaient remonter la liste des lieux qui leur paraissaient remarquables." Jean-Marc s’est particulièrement passionné pour Baldus, dont il a suivi la trace à trois reprises, de la Seine-et-Marne à la Provence, en passant par la Bourgogne. "C’était un Allemand à la vie bien réglée, humble. Tout le contraire de Le Gray, un courtisan qui était le photographe officiel de l’Empire."

Au gré des sauts de puces effectués afin de capturer une église, une porte ou les ruines d’un amphithéâtre avec une lumière appropriée, les kilomètres défilent par milliers. Rien, ou pas grand-chose, en comparaison aux écueils rencontrés par les pionniers du XIXe siècle.

"Ils trimballaient des bacs en porcelaine, ils n’avaient pas accès à l’eau courante. Et évidemment, les contraintes techniques étaient bien plus grandes. C’est comme ça que Baldus a eu l’idée de découper des négatifs avant de les assembler, pour pouvoir rendre compte de la taille d’un monument."

Jean-Marc Pharisien aurait aimé que ce clin d’œil à la mission héliographique ait un écho. Il a fini par se résigner: "J’avais commencé à gamberger, je voulais préparer une expo. Mais en fait, ça n’intéresse personne."

Sans doute pas suffisant pour l’empêcher de proposer une nouvelle virée à "la patronne".


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