Il a été à la tête de l'Opéra de Monte-Carlo pendant 60 ans, retour sur l'immense carrière de Raoul Gunsbourg

Celui qui a battu le record de longévité à la tête d’un grand théâtre dans le monde doit sa carrière à un fait d’armes contre la Turquie. Plongée dans la vie d’un directeur unique.

Article réservé aux abonnés
André PEYREGNE Publié le 22/11/2022 à 14:26, mis à jour le 22/11/2022 à 14:26
Le portrait de Gunsbourg, directeur de l’Opéra de Monte-Carlo pendant 60 ans. DR

On le voyait marcher d’un pas décidé dans les rues de Monaco, portant chapeau et redingote. On l’entourait de révérence. On le saluait avec respect. Il était un roi - un roi de l’art lyrique : Raoul Gunsbourg, directeur de l’Opéra de Monte-Carlo.

Dans le genre, un autre homme l’égalait, qu’on entourait des mêmes égards - le roi des Ballets Russes : Serge de Diaghilev.

Gunsbourg, Diaghilev, deux êtres de légende! Mais c’est Gunsbourg qui a "duré" plus longtemps : soixante ans à la tête de l’Opéra de Monte-Carlo. Un record de longévité à la tête d’un grand théâtre dans le monde!

Un vie comme un roman

Son existence fut hors norme. Sans doute l’a-t-il enjolivée dans ses Mémoires parus aux éditions du Rocher en 1955. Mais n’était-il pas un homme de théâtre - donc d’illusion?

Retrouvons le à l’âge de 17 ans, à Nikopol, en Bulgarie, en pleine guerre russo-turque. Né en Roumanie, il a été engagé comme auxiliaire de la Croix Rouge. L’intrépide Raoul se porte à la tête d’un régiment qui a perdu son capitaine. Le voilà, en première ligne, qui prend d’assaut la forteresse! Il est blessé mais vivant.

 

A l’en croire, c’est lui qui a mis en déroute l’armée ottomane! Ce fait de guerre - même s’il fut plus modeste - exista réellement et son souvenir justifiera, plus tard, une intervention du tsar de Russie auprès du prince Albert 1er. pour faire engager Gunsbourg à la tête de l’Opéra de Monte-Carlo.

Car, entre temps, il s’est dirigé vers l’art.

Soigné de sa blessure au lazaret de Sistova, il a rencontré Warlich, chef de musique d’un régiment militaire, blessé lui aussi, qui l’a initié à la musique. En quelques semaines, il est devenu compositeur!

Une fois rétabli, sa mère trouve l’argent pour lui permettre de partir à Paris en vendant ses meubles.

Son manteau pour la tsarine

Il commence en France une carrière dans le théâtre qu’il poursuit à Saint-Pétersbourg.

 

Là, un jour d’intempérie, a-t-il reconnu l’épouse du tsar descendant de voiture, embarrassée pour traverser une flaque boueuse? Il se précipite, déploie sa pelisse sur le sol et invite la dame à traverser à pied sec. Cet exploit de galanterie lui attira les faveurs du tsar.

Celui-ci lui demande d’organiser une représentation de l’opéra de Saint-Saëns "Samson et Dalila". Qui sera le chef d’orchestre? Celui de de Monte-Carlo, Léon Jéhin. Voilà établie la connexion avec Monaco!

Raoul Gunsbourg y sera nommé à la tête de l’opéra monégasque en 1892, non sans avoir auparavant dirigé deux saisons à la tête de l’Opéra de Nice.

La famille Wagner se fâche

À Monaco, Raoul Gunsbourg va s’imposer en une seule soirée, le 18 février 1893, en réalisant la création scénique de la "Damnation de Faust" de Berlioz. Cet ouvrage a été repris dans une mise en scène moderne de l’actuel directeur Jean-Louis Grinda, pour la Fête nationale de cette année.

En 1893, Gunsbourg décide de programmer « Parsifal » de Wagner. Fureur de la famille du compositeur! Wagner n’a-t-il pas interdit, avant sa mort, qu’on joue son "Parsifal" en dehors de son théâtre de Bayreuth en Allemagne! La famille descend en rang serré sur la Riviéra afin d’interdire la représentation à Monaco. Il y a là la veuve de Wagner (qui n’est autre que la fille du grand compositeur Franz Liszt), son fils Siegfried, son gendre Stewart Chamberlain. Afin de ne pas séjourner en territoire ennemi, elle réside à Bordighera. Gunsbourg finira par capituler, se contentant de faire entendre l’ouverture de l’ouvrage - en présence de Nietzsche.

Un opéra avec Mata Hari

Grâce à Raoul Gunsbourg, les grands compositeurs se succèdent à l’affiche de l’Opéra de Monte-Carlo : Massenet (pour la création de "Don Quichotte" et le "Jongleur de Notre-Dame" avec Chaliapine, notamment), Saint-Saëns (pour "Hélène" avec l’illustre cantatrice Nelly Melba et "Déjanire"), Fauré (pour "Pénélope"), Ravel ( pour l’"Enfant et Sortilèges" sur un livret de Colette), Puccini ( pour la "Rondine"). On croit rêver!

Pour le "Roi Lahore" de Massenet, en 1906, Gunsbourg s’attache les services d’une danseuse qui ne passe passe inaperçu: Mata-Hari.

 

La présence des grands chanteurs sur scène n’était pas toujours simple. Faisant remarquer un jour à Chaliapine "qu’il ne se tenait pas bien au centre de la scène", le chanteur lui répondit: "Le centre de la scène est là où Chaliapine se trouve!"

La fidélité de Caruso

Durant la première guerre mondiale, en 1915, Raoul Gunsbourg obtint du grand Caruso, qu’il revienne d’Amérique (en passant par Naples et non le Havre pour éviter les bombardements du nord de l’Atlantique ) afin de relancer la saison lyrique monégasque. L’illustre ténor accepta de perdre un contrat de huit millions de francs en Amérique pour honorer la parole qu’il avait donnée à Gunsbourg de se produire à Monaco.

On ne refusait rien à Gunsbourg!

Beaucoup de femmes ne faisaient pas autrement. On le surnommait "Divan le Terrible".

Raoul Gunsbourg quitta son poste le 31 mars 1951, âgé de 91 ans.

Il mourut quatre ans plus tard, le 31 mai 1955. Le rideau tombait sur la vie d’un des plus étonnants directeurs que l’art lyrique ait connu.

Une exposition au Grimaldi Forum

Dans le cadre de la célébration des cent ans de la mort du prince Albert 1er , l’Opéra de Monte-Carlo, sous la direction de Jean-Louis Grinda, a organisé une exposition sur Raoul Gunsbourg au Grimaldi Forum. Des photos et documents d’archives sont présentés. Commissaire de l’exposition : Eric Chevalier, ex directeur de l’Opéra de Nice.

Une occasion de rappeler que Raoul Gunsbourg était également compositeur.

On lui doit:
- Le Vieil aigle, créé à Monte-Carlo le 13 février 1909, repris la même année à l’ Opéra de Paris.
- Ivan le Terrible, créé à Bruxelles en 1910.
- Venise, créé à Monte-Carlo le 8 mars 1913, repris à l’OPéra de Buxelles.
- Maître Manole, créé à Monte-Carlo le 17 mars 1918.
- Satan, créé à Monte-Carlo le 20 mars 1920,
- Lysistrata, créé à Monte-Carlo le 20 février 1923,
- Les Dames galantes de Brantôme, créé à Monte-Carlo le 12 février 1946.

Savoir+
Exposition jusqu’au 17 novembre. Entrée libre de 12h à 19h.

Gunsbourg dans la rue. Photo DR.

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.