Rubriques




Se connecter à

Comment la dette de Bernard Tapie a (un peu) fondu cet été grâce à ses anciens biens dans la région

La vente de la villa tropézienne La Mandala marque une accélération dans la liquidation des biens de Bernard Tapie. Une dette vertigineuse a survécu à l’homme d’affaires. À terme, la moitié pourrait être récupérée, en partie dans la région.

E.M. Publié le 03/08/2022 à 07:00, mis à jour le 03/08/2022 à 09:19
Bernard Tapie en novembre 2108 à Nice. Photo doc F. F.

Le décès de Bernard Tapie, le 3 octobre 2021, n’a pas mis fin à "l’affaire". Le Consortium de réalisation – l’organisme public chargé de solder le passif de l’ancien Crédit Lyonnais (la banque a été privatisée à la fin des années 90) – revendique le règlement d’une dette de 600 millions d’euros. Et compte bien obtenir le fruit de la liquidation, en cours, des biens de l’ancien ministre et homme d’affaires...

À ce titre, la vente de La Mandala, ex-propriété tropézienne de Bernard Tapie, est considérée comme l’un des "volets principaux" de ce déstockage. La cession du groupe de presse régional La Provence, à Marseille, en est un autre. Dans une moindre mesure, près de deux millions d’euros sont gelés sur un compte ouvert dans une agence bancaire à Saint-Tropez, et quelques autres à Monaco.

"C’est quand même l’argent du contribuable", plaide-t-on du côté du CDR, qui lorgne également sur les avoirs saisis à Paris comme à l’étranger. À terme, près de 300 millions d’euros pourraient être récupérés.

La revanche du phénix

En cause, c’est l’arbitrage qui était censé mettre un terme à un contentieux ancien, lié à la vente de l’équipementier Adidas en 1994. Ruiné, Bernard Tapie estimait que sa banque (une filiale du Lyonnais) l’avait arnaqué en réalisant une plus-value dans son dos. Et la justice lui avait même donné raison sur le fond (lire par ailleurs).

 

L’État, organisme de tutelle du CDR, avait consenti à choisir la voie d’un arbitrage. En 2008, le CDR a dû se résoudre à débourser environ 400 millions d’euros, dont au moins la moitié serait revenue à Bernard Tapie. Jet privé, méga yacht, immobilier, média... Le "phénix" semblait tenir sa revanche.

La situation s’est retournée quand il est apparu que les conditions de cet arbitrage étaient frauduleuses. Infiltré, le tribunal a été manipulé. Une escroquerie à 392.623.082,54 euros, a calculé la cour d’appel de Paris. "Ce produit a été en partie remployé par M. Tapie et [son groupe de sociétés] à partir de 2009 via divers comptes bancaires, soit directement, soit au moyen de prêts adossés au produit de l’infraction", ont souligné les juges.

Un acompte de 65 millions d’euros

Les protagonistes de ce détournement ont été condamnés en novembre, à l’exception de Bernard Tapie, décédé innocent entre-temps. Faute de condamnation pénale, la justice n’a pas confisqué les avoirs saisis à "l’homme aux mille vies".

Les créanciers de Bernard Tapie, au premier rang desquels le CDR, sont donc poussés à saisir les juridictions au cas par cas. "Tout est prêt pour demander la mainlevée sur la saisie de La Mandala", sans quoi la vente ne se fera pas.

 

Pour l’heure, l’organisme public aurait notamment obtenu "un acompte" de 65 millions d’euros sur la vente de l’hôtel de Cavoye, à Paris, la résidence historique de Bernard Tapie dont le mobilier et les éléments de décoration ont été vendus aux enchères au début de l’été.

Crédit Lyonnais: le feuilleton interminable

Comment le compteur de la "dette Tapie" a-t-il pu atteindre des centaines de millions d’euros? Un compteur qu’on a laissé tourner des années durant alors "qu’un commerçant lambda aurait été mis en faillite bien plus rapidement", s’étonne aujourd’hui encore un fin connaisseur du dossier.

Des prêts bancaires vertigineux

L’histoire de cette dette faramineuse commence au début des années 90 quand le Groupe Bernard Tapie (GBT) fait l’acquisition de l’équipementier allemand Adidas. L’opération est financée à 100% par un pool bancaire piloté par la Société de banque occidentale (SDBO), une filiale du Crédit Lyonnais. Montant total des sommes prêtées: 1,6 milliard de francs, soit 373 millions d’euros (1).

Alors que Bernard Tapie se lance en politique – il a été ministre éphémère de François Mitterand et surtout député –, il charge la SDBO de revendre Adidas. Il s’agit pour Bernard Tapie d’apurer ses dettes bancaires (achat d’Adidas, restauration du yacht de luxe Phocéa, etc.). Le prix minimum de la cession de l’équipementier est fixé par Tapie à 768,5 millions d’euros (1).

Adidas est vendu le 12 février 1993 au prix convenu à huit acquéreurs. En parallèle, le Crédit Lyonnais, qui encore une entreprise publique, est confronté à une crise (placements hasardeux, retournement de conjoncture, etc.) qui conduira la banque au bord de la faillite.

Une banque déloyale

De son côté, Bernard Tapie ne parvient pas à assumer ses engagements bancaires, qui devaient notamment être réalisés par la cession des quatre entreprises encore dans son escarcelle (La Vie Claire, Testut, Terraillon et la Scaime). Les sociétés du groupe sont placées en redressement judiciaire. Le couple Tapie est personnellement mis en liquidation judiciaire dès le 14 décembre 1994.

Le 22 décembre 1994, Adidas est de nouveau revendu, cette fois pour 768,5 millions d’euros (1). Il apparaîtra que le principe de cette revente avait été acté dès la cession du 12 février 1993. Bernard Tapie criera au complot. C’est le début du litige entre Tapie et le Crédit Lyonnais dont la filiale SDBO, unique bénéficiaire de la plus-value, est accusée de déloyauté.

Le contentieux s’étale sur des années. Le 7 novembre 1996, la SDBO a été condamnée une première fois à verser une provision de 126,8 millions d’euros (1) aux entités du groupe Tapie – désormais entre les mains de liquidateurs.

En appel, près de dix années plus tard, la cour d’appel confirme la version de la banque déloyale. Le CDR (l’organisme public qui a repris les actifs pourris du Crédit Lyonnais pour faciliter sa privatisation) et le Lyonnais sont condamnés à débourser 135 millions d’euros.

En 2006, cet arrêt a été annulé par la cour de Cassation à cause d’une erreur d’interprétation. Un an plus tard, les parties signent un accord pour qu’un arbitrage soit rendu.

Des intérêts énormes

Le 7 juillet 2008, un tribunal arbitral impute deux fautes à la SDBO, dont un défaut de loyauté, et condamne le CDR à régler la somme de 240 millions, outre intérêts, mais aussi les frais de liquidation judiciaire (8,4 millions d’euros) et à abandonner une créance de plusieurs dizaines de millions d’euros. Le préjudice moral des époux Tapie est fixé à 45 millions d’euros. Pour le CDR, la facture totale est d’environ 400 millions d’euros.

C’est désormais le montant de la "dette Tapie", après que l’arbitrage a été annulé (2017) par la justice et jugé frauduleux (2021) à cause de manœuvres obscures (un arbitre était en situation de conflit d’intérêts). Une somme à laquelle s’ajoutent les intérêts revendiqués par le CDR, soit un total de 600 millions d’euros à retrouver, selon une estimation en juillet 2022.

1. Toutes les sommes en francs ont été converties en euros actuels..

Repères

29 septembre 2011

La Mandala est acquise au prix de 49 millions d’euros. Le bien est grevé par une hypothèque (près de 30 millions d’euros) au profit de la banque UBS de Monaco.

28 juin 2013

La propriété fait partie des avoirs saisis par la justice dans le cadre de l’enquête sur l’arbitrage "Tapie-Crédit Lyonnais".

24 novembre 2021

La cour d’appel de Paris juge que l’arbitrage était frauduleux. Les biens saisis ne peuvent toutefois pas être confisqués, leur propriétaire étant entretemps décédé.

La maquette du Global express XRS Bombardier, ancien jet de Bernard Tapie. (Photo DR).

Le mobilier de l'hôtel particulier à Paris dispersés aux enchères

Le jet privé de Bernard Tapie figurait parmi les signes d’une richesse retrouvée quand l’homme d’affaires, renfloué par le fameux arbitrage de 2008, avait fait l’acquisition de cet aéronef. Il avait dû s’en séparer en 2014, alors que l’étau judiciaire se resserrait autour de ses avoirs et qu’il lui fallait financer ses activités dans la presse.

L’ancien patron de l’OM avait néanmoins conservé une reproduction miniature de cet avion à son domicile parisien, l’hôtel de Cavoye, dans le 7e arrondissement. Cette maquette symbolique comptait parmi les 177 lots dispersés dans le cadre d’une vente aux enchères réalisée le 6 juillet à Paris, dans le cadre de la liquidation judiciaire dont Bernard Tapie faisait l’objet à titre personnel.

Chefs-d’œuvre et beau mobilier

La "collection Bernard Tapie" a permis de récolter plus de 4,5 millions d’euros. L’une des pièces maîtresses de la vente est un tableau de Joseph Vernet

Le Matin, 1753 – adjugé 571.400€. Un lustre (classé monument historique) du château de La Roche-Guyon, attribué à André-Charles Boulle, a été emporté pour 462.834€. Deux belles commodes datant du XVIIIe siècle ont coûté 377.124€ à leur acquéreur, tandis qu’un chef-d'œuvre du peintre flamand Paul de Vos – Le Triomphe de Neptune, XVIIe siècle – s’est envolé à 325.698€...

La pièce la moins onéreuse de la dispersion des éléments de décor de l’ancien hôtel particulier de Bernard Tapie est une statuette chinoise, du XXe siècle, représentant une femme debout (114€).

Quant à la maquette du jet privé de Bernard Tapie, qui était estimée à moins de 400 euros, elle s’est vendue à 5.714€.

Offre numérique MM+

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.