Rubriques




Se connecter à

Emmaüs 06, fondation éponyme... 15 ans après la mort de l'Abbé Pierre, ces Azuréens font vivre ses combats

Prêtre, résistant, député, il fut le symbole d'une solidarité sans frontière, notamment grâce à son mouvement Emmaüs. Il est mort le 22 janvier 2007. Dans les Alpes-Maritimes, le poids de son héritage est immense.

Félicien Cassan Publié le 22/01/2022 à 12:00, mis à jour le 21/01/2022 à 21:19
reportage
A Saint-André-de-la-Roche, l'Abbé Pierre veille sur les compagnons et les bénévoles. Photo Eric Ottino

Qu'il s'agisse du très beau graffiti ornant l'entrée du site de Saint-André-de-la-Roche, ou de cette vitrine poussiéreuse pleine d'objets et de livres à sa gloire dans la boutique de Mouans-Sartoux, l'Abbé Pierre est partout chez lui à Emmaüs Côte d'Azur. Ce frêle moine capucin rebelle et jamais résigné, à l'image encore intacte, a vu tout un pays l'ériger en presque Saint, malgré quelques polémiques le long de la route.

Car on sent bien que, pour les "enfants" de cet "insurgé de la bonté" et de Dieu, son omniprésence au cœur de la double communauté des Alpes-Maritimes est davantage celle d'une boussole rassurante, comme un phare dans la nuit, plutôt qu'un héritage écrasant que l'on se doit d'honorer à tout prix. Au-delà des reliques, de la canne et du béret iconiques, les idéaux toujours vivaces et, malheureusement, des priorités tellement actuelles et urgentes.

"C'est une figure très respectée, encore aujourd'hui", abonde Christiane Roussel, présidente d'Emmaüs 06. "Il nous ouvre toujours des portes dans les mairies, tous les élus nous traitent avec respect, en partie grâce à son aura", analyse-t-elle. "Je ne vois pas qui, au sein de l'association, remettrait en cause ses préceptes. Emmaüs et toutes ses composantes souhaitent que perdure l'image de l'Abbé Pierre."

De fait, on ne devient pas la personnalité préférée des Français seize fois sur un malentendu (le commandant Jacques-Yves Cousteau, plébiscité pendant vingt ans, détient le record, tandis que les "petits jeunes", Jean-Jacques Goldman, Yannick Noah ou encore Sophie Marceau, sont loin derrière. L'abbé avait même fini par demander à ne plus figurer sur la fameuse liste annuelle).

 
Plusieurs bénévoles posent devant le portrait de l'Abbé Pierre, à Saint-André-de-la-Roche. Photo Eric Ottino.

"L'hiver 54", point de départ

Dès 1949, l'Abbé Pierre (né Henri Grouès en 1912) fonde la première communauté Emmaüs, qui fait construire des maisons d'urgence en Ile-de-France, poussant les pouvoirs publics à réagir pour financer plus largement les logements des familles les plus pauvres.

Avec le toit, le pain et les vêtements... Un mois après l'appel radiophonique à la solidarité qui rendit célèbre ce prêtre lyonnais, personne n'aura plus jamais oublié les crocs glacials du terrible "hiver 54" et ses enfants morts de froid dans les rues des villes françaises. Déclenchant une solidarité nationale immense, il était devenu aussitôt une figure très populaire. Les dons avaient alors afflué, et il avait fallu commencer à les trier et les stocker. La première vraie communauté de "chiffonniers", cocréée avec Georges Verpraet, naîtra très vite à Paris, suivie par celle de Wambrechies, dans le Nord.

Lorsqu'il rachète le château classé des Thaon de Revel, à Saint-André-de-la-Roche en 1963, l'ancien résistant, qui avait pour habitude d'effectuer des pèlerinages au sanctuaire de Notre-Dame de Laghet (à La Trinité), cherchait donc un troisième lieu pour ses communautés déjà bien établies, et dont les deux crédos, "Viens m'aider à aider" et "J'ai essayé d'aimer", n'ont pas changé d'un iota depuis presque soixante-dix ans. Compagnons et bénévoles les portent aujourd'hui en étendard.

Les compagnons et les bénévoles travaillent main dans la main à la boutique. Photo Eric Ottino.

"Quand on vient dépenser de l'argent ici, on vient surtout aider"

Sans-abri, réfugiés, avec ou sans papiers... "L'accueil inconditionnel" qu'il dure une journée ou toute une vie, n'est pas un slogan politique entre ces murs. Alors que les boutiques où l'on vient faire de bonnes affaires sont les vitrines les plus connues, l'économie solidaire qu'elles soutiennent ne peut pas être invisibilisée.

"On est libre d'accrocher ou non à ses valeurs", estime Zack, co-responsable des trente-cinq compagnons hébergés et nourris sur place à Saint-André-de-la-Roche, "mais il faut parfois rappeler aux clients qu'ils ne le viennent pas simplement pour remplir leurs salons et acheter des objets. La solidarité fait partie de l'ADN. Quand on vient ici, on vient aider les plus démunis".

 

Pour l'Abbé Pierre, la valeur travail comme condition d'une existence d'homme était presque aussi importante que les principes chrétiens. Sans pour autant avoir d'objectif de résultats, l'insertion par le labeur est donc au cœur du projet Emmaüs. Compagnons, bénévoles, responsables... Cette trinité est ainsi vouée à vivre en équilibre, et toujours de façon laïque. Ainsi, dix-neuf nationalités (et plusieurs religions) se côtoient actuellement à Saint-André-de-la-Roche. Le prosélytisme n'est pas le bienvenu, le respect est maître. "L'Abbé Pierre fut à l'origine d'un mouvement de fond remarquable", commente une bénévole.

"On donne des coups de main aux gens pour qu'ils s'en sortent, point", résume Zack. Lui-même ancien compagnon, il a grimpé dans la hiérarchie, et est désormais salarié d'Emmaüs France. "On reçoit tout le monde, tant qu'on a de la place", dit-il. "D'un point de vue personnel, plus j'ai appris à connaître l'Abbé Pierre, plus j'avais l'impression d'avancer dans la vie", s'étonne-t-il encore. "Il est vraiment unique, on n'en trouvera pas d'autres comme lui."

La boutique de Saint-André-de-la-Roche propose tous types d'objets... toujours dans un but d'économie solidaire. Photo Eric Ottino.

L'incendie du 18 juillet toujours pas indemnisé

"On prépare en quelque sorte les gens à la vie extérieure, à ce qu'ils retrouvent une place dans le système social", décrit Marie-Noëlle, bénévole qui partage ses quelques jours de temps libre hebdomadaires entre deux communautés, une dans la région niçoise en hiver, l'autre près de Paris l'été. Face à une précarité en augmentation depuis la crise de la Covid-19, les compagnons ont pourtant tendance à rester plus longtemps sur place, sédentarisés par les difficultés économiques. Face aux besoins grandissants, l'arrivée de nouveaux bénévoles est toujours la bienvenue.

En refusant les subventions publiques ("pour pouvoir dire non quand il faut dire non", selon la légende), Emmaüs France s'impose quelques contraintes. Toutefois, le réseau, devenu international, vit bien. Localement en revanche, c'est parfois plus délicat. Un incendie a notamment ravagé un entrepôt de stockage, le 18 juillet 2021, à Saint-André-de-la-Roche. Six mois plus tard, la communauté n'a toujours par été indemnisée par les assurances. Une épreuve douloureuse, qui va sans doute précipiter un déménagement prochain.

"Ici, on est très excentrés, et il nous faut davantage de place. Les options sont ouvertes, pourquoi pas la Plaine du Var ou la zone industrielle de Carros? Nous verrons", décrivait en octobre dernier la présidente dans nos pages. Le château, classé, ne laisse personne indifférent...

Christiane Roussel, présidente d'Emmaüs Côte d'Azur. Photo Eric Ottino.

"Je connaissais vaguement l'Abbé Pierre"

A Mouans-Sartoux, où vivent cinq compagnons et s'affairent une vingtaine de bénévoles, la communauté, située dans la zone industrielle Tiragon, tourne à plein régime ce mercredi de janvier. Madani, un Tchadien de 40 ans, est responsable de la boutique depuis six mois. Son rapport à l'Abbé Pierre dénote quelque peu par rapport à certains de ses camarades. "Je le connaissais vaguement avant, c'est l'assistance sociale qui m'en a parlé", lance-t-il. Depuis, il porte avec fierté "son héritage, dans la prolongation de tout ce qu'il a fait avant nous".

Monique, nouvelle vice-présidente de cette petite antenne (qui dépend de la communauté de Saint-André), rappelle la genèse d'Emmaüs. "Viens m'aider à aider, la fameuse philosophie pratique qui a défini les fondations de l'association, c'est en fait la parole qu'il aurait adressée au premier bénévole, en 1949. Un certain monsieur appelé Georges, qui sortait de prison et pensait à se suicider".

 

Depuis, la dimension religieuse n'a que peu d'importance: "solidarité, bienveillance, bientraitance, partage, attention à l'autre... c'est cela qui meut les deux équipes", dit Monique. "Je suis athée", intervient Frédéric, un septuagénaire bénévole. "C'est la solidarité qui nous lie (...) L'Abbé Pierre était sans doute un mystique, mais il a créé une œuvre laïque car il pensait sans doute que l’Église catholique n’avait pas le monopole du combat contre la misère." "Ces communautés sont magiques, d'une richesse folle", conclut Marie-Noëlle, à St-André.

A la communauté Emmaüs de Saint-André-de-la-Roche, près de Nice. Photo Eric Ottino.

La marque "Abbé Pierre", une manne financière

Emmaüs International, l'une des branches de la galaxie léguée par le plus célèbre prêtre de France, veille aujourd'hui sur l’usage de la marque déposée "Abbé Pierre" en France et dans le monde, expliquait en 2017 le journal La Croix. "Il existe des tee-shirts Abbé Pierre, mais il n’y aura jamais de tapis de souris ou de porte-clés", y détaillait alors Sabine Benjamin, responsable à l'époque du département "mémoire et communication" au sein d’Emmaüs International. Le logo de la Fondation Abbé-Pierre, vieillot, a par exemple été redessiné en 2016.

"L’idée n’est pas de rentrer dans un culte de la personnalité, ou de faire de l’Abbé Pierre une effigie. Tout notre travail de communication doit viser à faire le lien avec ses combats." C'est également ce que l'on s'attache à démontrer au sein de la communauté des Alpes-Maritimes.

L'Abbé Pierre, biographie express

Août 1912: naissance de Henri Grouès, à Lyon.

1938: il est ordonné prêtre.

1944: il s’engage dans la Résistance sous le nom d’Abbé Pierre.

1949: création d’Emmaüs. Le nom du mouvement est tiré d’un site situé à quelques kilomètres de Jérusalem, où le Christ réssuscité aurait croisé deux disciples sur la route.

1er février 1954: appel radiophonique à “l’insurrection de la bonté”, qui déclenchera un mouvement de solidarité nationale.

1971: fondation d’Emmaüs International.

1980/1987: fait Officier, puis Commandant de la Légion d’honneur.

1996: polémique autour des écrits négationnistes de Roger Garaudy, qu’il soutient par amitié.

22 janvier 2007: mort à Paris

Florent Houdmon, président de l'agence Paca de la Fondation Abbé Pierre. Photo DR.

Trois questions à Florent Houdmon, directeur de l’agence Paca de la Fondation Abbé Pierre

Créée à Marseille en 1987, la Fondation Abbé Pierre poursuit le combat initial de son inspirateur: lutter pour trouver des logements décents aux plus défavorisés. Son rapport annuel, très commenté, donne la marche à suivre aux décideurs publics.

Comment honore-t-on un héritage aussi marqué que celui de l’Abbé Pierre?

Le logement était son combat depuis la lutte de l'hiver 54, que ce soit pour les sans-abri, les familles mal logées, et surtout la production de logements, avec comme projet politique le fait de pousser les pouvoirs publics à agir. A chaque décision que nous prenons, nous nous demandons "qu’aurait fait l’Abbé Pierre?" Sa vie et ses combats irriguent toutes nos décisions. Notre particularité, à la différence d’Emmaüs, qui passe par l’insertion par la valeur travail, c’est que la fondation dépend entièrement d’une multitude de petites donations privées.

Les politiques publiques en matière de logement sont-elles satisfaisantes dans les Alpes-Maritimes et le Var?

Malheureusement, la région Paca, et plus particulièrement les Alpes-Maritimes et le Var, est l’une des régions les plus touchées par le mal-logement. Dès les années 80 pourtant, l'Abbé Pierre se battait déjà contre la ghettoïsation et pour la mixité sociale. Mais avec des loyers qui augmentent, une part des logements sociaux réduite, tout cela alors que nous sommes dans une région où le taux de pauvreté est supérieur à la moyenne, cela aboutit à l’un des principaux problèmes de ces deux départements, le surpeuplement. Les gens vivent entassés.

Notre constat régional montre que le taux d’effort des ménages locaux (rapport entre la somme des dépenses liées à l’habitation principale et les revenus, ndlr) était le plus élevé de France. Même Paris ou Lille ont pris des mesures d’encadrement des loyers, mais pas Nice, alors qu’ils augmentent encore plus vite ici. C’est bien simple, en termes de logements sociaux, alors que la loi en impose 25%, les plus mauvais élèves sont dans les Alpes-Maritimes: Menton et Nice, avec 8 à 9%.

Après deux ans de crise de la Covid, le rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre, qui sortira le 2 février, s’annonce-t-il encore plus pessimiste que les précédentes années?

On sait déjà qu’il y a en moyenne 4 millions de mal-logés en France, c’est-à-dire de personnes qui vivent dans des conditions dégradées (chauffage, eau, surpeuplement…). Le bilan que nous dressons depuis 2021 ne s’est pas arrangé avec la Covid, qui constitue une double, voire une triple peine pour les plus précaires. Accéder à la vaccination, par exemple, est plus difficile pour les personnes marginales. La nouveauté structurelle, c’est que dans les années 70, la pauvreté se retrouverait surtout chez les personnes âgées en milieu rural, pour résumer grossièrement. Aujourd’hui, des actifs urbains n’arrivent plus à se loger décemment.

Offre numérique MM+

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.