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"Si on n'a plus ce train, on n'a plus rien." De Nice à Tende, ils témoignent

Lycéenne, chef d'entreprise, guide, employé, ils vivent ou travaillent le long de la ligne Nice-Cunéo. Ils racontent leur attachement et leurs attentes. (Publié le 10 octobre 2021)

Gaëlle Belda, Célia Malleck et Clara De Antoni Publié le 12/10/2021 à 18:30, mis à jour le 12/10/2021 à 00:19
Illustration Chloé Woirgard

Laurence Sarfati: "C'est ma ligne de vie"

Laurence Sarfati a choisi Tende il y a 25 ans, séduite par la ligne, justement. Un souvenir à bord du train Nice-Tende-Cuneo? Ses week-ends de liberté. Ceux où elle pouvait "aller au musée à Turin le samedi, et se promener le dimanche à Nice", sa ville d’origine. Un train "toujours rempli", à bord duquel "ça parlait français, italien, nissart, occitan''. On avait le sentiment qu’on pouvait aller partout".

Mais il y a un an, Laurence a décidé de déménager à Breil-sur-Roya, un peu plus bas dans la vallée parce que la fréquence des trains ne satisfaisait pas ses attentes. 

Laurence Sarfati : "tant qu'on dépendra de la route ce sera l'angoisse." Photo Eric Ottino.

Engagée, Laurence Sarfati n’a jamais hésité à se mobiliser pour cette ligne. Il y a 10 ans, alors que la portion italienne de la ligne Nice-Cuneo menace de fermer, une grande manifestation a lieu à Tende. S’ensuit la création du Comité franco-italien pour la défense et le développement de la ligne ferroviaire. Elle devient community manager de la page Facebook du comité. C’est elle qui relaie les informations aux passagers habituels ou occasionnels, elle aussi qui reçoit régulièrement des messages d’usagers mécontents.

"Pour moi, ce n'est pas une question de patrimoine, d’histoire. C’est ma ligne de vie. Et plus que jamais depuis la tempête."

 

 

 

Pourtant, la tempête Alex a démontré que le train était plus que jamais nécessaire. Alors que les routes et ponts sont coupés, cette ligne de train devient le seul moyen de se déplacer et de ravitailler la vallée.

Dans la Roya, nombreux sont les habitants qui comptent sur ce train pour leurs déplacements quotidiens. Depuis Breil, la fille de Laurence emprunte tous les jours la ligne pour se rendre au lycée René-Goscinny, à Drap. D’autres descendent travailler à Nice. Et quand vient l’hiver, familles et groupes scolaires prennent le train des neiges, qui les emmène au ski à Limone. Pour Laurence, la survie de la vallée dépend de la survie de cette ligne.

Des familles ont déjà quitté la Roya à cause des problèmes de mobilité. "Tant qu’on dépendra de la route, ce sera l’angoisse. On a eu les convois, maintenant avec l’automne qui arrive on a tous peur. Dès qu’il pleut, c’est la panique. On a besoin du train."

Aujourd’hui, elle n’attend qu’une chose: "Que les différentes parties impliquées dans la gestion de cette ligne s'assoient autour d’une table, et se mettent d’accord." Afin que cette ligne ne soit plus considérée comme "franco-italienne", mais "européenne".

Emmanuelle Bouvier : "Si on n'a plus ce train, on n'a plus rien"

Emmanuelle Bouvier: "Ils pourraient mettre des trains plus longs aux heures de pointe." Photo Cyril Dodergny.

Voilà un an qu’Emmanuelle Bouvier a délaissé la voiture pour le train. Chaque matin, depuis son domicile de L’Escarène, elle emprunte la ligne ferroviaire Tende-Nice pour aller travailler au syndicat des chirurgiens dentaires. "Pendant 40 minutes, je suis dans ma bulle, je lis." Et elle contemple la vue.

"Le paysage est sublime, on a un point de vue exceptionnel sur le village de Peille, accroché dans la montagne."

 

 

 

Un moment qu’elle décrit comme bien plus reposant que les embouteillages de l’heure de pointe dans la vallée.

Les embouteillages, ils ont été l’élément déclencheur pour Emmanuelle. Ajoutez à ça le coût et l'entretien du véhicule, et l’instauration récente des vignettes Crit’Air… Elle ne reviendrait pour rien au monde à la voiture.

Petite-fille de cheminot, Emmanuelle est une habituée du rail. "J’ai toujours pris le train." Sur sa portion, le train fonctionne plutôt bien. Elle raconte qu’il est même plein à craquer aux heures de pointe. "Ils pourraient mettre des trains plus longs sur ces horaires clés", suggère-t-elle. Seul point noir: le dernier train part à 19h20. Or, il lui arrive de finir sa journée de travail à 20h. Ces jours-là, Emmanuelle anticipe et prend sa voiture.

Ce train, elle l’utilise aussi pour rejoindre la vallée de la Roya, lorsqu’elle veut rendre visite à sa meilleure amie, qui vit à Tende. Comme beaucoup de ses usagers réguliers, elle décrit cette ligne comme "une véritable ligne de vie". "Si on n’a plus ce train, on n’a plus rien. On est isolé."

Kamel Khelif: "Il faut augmenter la fréquence"

Kamel Khelif, agent d'entretien à la SNCF à Sospel et Breil-sur-Roya: "C’est la voie la plus rapide pour accéder à la vallée." DR.

C’est une ligne qui le fait vivre, littéralement. Kamel Khelif, 27 ans, est agent d’entretien à la SNCF. Il travaille dans les gares de Breil-sur-Roya et Sospel.

"J’utilise la ligne pour mon travail, pour mes rendez-vous médicaux ainsi que mes loisirs, liste le Breillois. C’est la voie la plus rapide pour accéder à la vallée. Le train et les paysages sont agréables. Et elle représente une ligne de vie notamment depuis la tempête Alex."

Kamel rembobine. La nuit du 2 au 3 octobre 2020, il était chez lui quand le ciel a grondé et que la Roya a débordé. "J’ai ressenti de l’angoisse et de la détresse, confie-t-il. J’ai été isolé, désemparé… mais j’ai eu un sursaut en aidant les sinistrés."

 

Il a donné un coup de main pour nettoyer les maisons, les commerces et les terrains de ses voisins. Son souvenir le plus fort? "L’arrivée des trains depuis Nice et le déchargement de marchandises pour venir au secours des sinistrés." 

C’est un lien social auprès des habitants et tous les villages qu’elle traverse.

C’était quelques jours après le déluge. La Roya était encore coupée du reste du monde. Seuls les hélicoptères de l’armée, de la sécurité civile et de la gendarmerie apportaient de l’eau et des vivres aux habitants esseulés. C’est à ce moment-là que la ligne ferroviaire s’est affirmée comme une ligne de vie.

Pour lui, elle a participé au sauvetage de la vallée. À sa cohésion. "C’est un lien social auprès des habitants et tous les villages qu’elle traverse." Et à sa propre survie, puisqu’elle souffrait d’un manque d’investissements italiens depuis plusieurs années. Une nouvelle convention d’exploitation a été signée. Désormais, les régions Ligurie, Piémont et Paca financeront l’entretien de la ligne ferroviaire en fonction du nombre de trains en circulation.

"Il faut augmenter la fréquence des trains et faire des aménagements pour qu’on puisse aller de Vintimille jusqu’à Cuneo sans problème", estime Kamel Khelif. Pour l’avenir de la ligne et celui de la Roya.

Léa, 17 ans: "Je l'utilise tous les jours pour aller au lycée"

Léa, lycéenne breilloise: "Sans cette ligne, je ne pourrais pas me déplacer." DR.

Léa connaît la ligne par cœur. "Ma mère a toujours pris le train pour se déplacer. La première fois que je suis montée dedans, j’avais cinq ans. Je ne garde pas beaucoup de souvenirs, parce que j’étais petite. Mais je me souviens d’une fois où le train à vapeur était passé. C’était il y a deux ans. C’était magnifique à l’intérieur: tout était en bois."

Le train des Merveilles est son moyen de transport privilégié. "Je l’utilise tous les jours pour aller au lycée Goscinny à Drap. Et même avant pour aller au collège à Saint-Dalmas-de-Tende." Pour la Breilloise de 17 ans, la ligne Nice-Tende-Cuneo est "essentielle". "Sans elle, je ne pourrais pas me déplacer."

 

Léa n’a pas de véhicule. Et, à choisir, la lycéenne préfère les rails à la chaussée. "Le train est pratique, sécurisé et rapide. On peut aller en France ou en Italie. Il fonctionne même quand il neige."

Et d’ajouter: "Et on a bien vu à quel point il était important après la tempête Alex. C’est vraiment une ligne de vie. Sans elle, je ne me verrais pas habiter dans la vallée de la Roya."

C’est pourquoi il faut "plus de trains en journée pour faciliter les trajets des habitants" et "que la ligne soit plus tournée vers l’international pour faciliter l’accès à l’Italie."

Et de conclure: "On en a besoin."

Stéphanie Cornil: "Je rêve de voitures panoramiques"

Stéphanie Cornil, guide-conférencière: "Une voie exceptionnelle, efficace,  à la richesse patrimoniale inestimable."  Photo Dylan Meiffret.

Aucun site remarquable du département n’a de secret pour Stéphanie Cornil, 62 ans: elle est guide-conférencière depuis une trentaine d’années. Et depuis environ dix ans, elle commente tout le circuit du train des Merveilles. "Une voie exceptionnelle, efficace,  à la richesse patrimoniale inestimable." En saison, elle grimpe dedans quotidiennement. Un pur plaisir: "On n’est pas au summum du confort, il y a plein de tunnels mais tellement de points de vue exceptionnels. Je pense aussi à la boucle hélicoïdale de Berghe, c’est à chaque fois incroyable..."

Ce qui la touche le plus? "L’émerveillement des passagers. Les voir observer, découvrir et se laisser séduire, c’est vraiment magnifique. Même les habitués ont les yeux qui brillent! Je vois qu’ils apprécient vraiment toute la valeur de cette ligne." Pas mal, même, se positionnent de manière à encore écouter les commentaires de Stéphanie. 

Le rêve? "Un train avec des voitures appropriées, panoramiques. Comme en Suisse. Un vrai train touristique, avec un parcours encore plus ajusté. Avec des ralentissements à certains endroits pour laisser le temps de regarder."

Le  train de la Roya est un train touristique mais il est aussi un TER, avec ses contraintes. "Sans basculer complètement dans le train touristique - puisque l’engin a une utilité avérée pour le transport de passagers et la tempête Alex l’a nettement démontré -, il y a des choses que l’on pourrait quand même imaginer, en accord avec le conducteur et les services."

 

Nadège Pastorelli: "Internationaliser franchement la ligne"

Nadège Pastorelli, patronne du Buffet de la gare à Breil: "On est à Nice en 1h: c’est bon pour nos économies, pour l’écologie et pour notre état de fatigue." Photo Eric Ottino.

Nadège Pastorelli est née à Breil il y a 47 ans. Pendant des années, étudiante à Nice, chaque week-end, elle montait dans le train pour rejoindre Breil. Puis ça a été pour aller travailler à Nice. Aujourd’hui, la chef d’entreprise, s’est offert le luxe d'exploiter un établissement installé sur les rails: Le buffet de la gare, à Breil. Un luxe parce qu’elle est viscéralement attachée à son village et à ces rails. 

"C’est une vraie ligne de vie. On est à Nice en 1h: c’est bon pour nos économies, pour l’écologie et pour notre état de fatigue. La tempête Alex aura eu ça de positif: elle l’a véritablement sauvée."

Un souvenir? Elle rit: "Tous les samedis midi, avec les copines, on prenait le train pour monter à Breil. On trouvait quasiment toujours les mêmes gens. On s’installait toujours près de la même famille: on était au spectacle tout le trajet! Les gosses étaient hyper turbulents, on adorait. Le dimanche soir, évidemment, on s’asseyait et on faisait toutes la gueule." Jamais elle n’aurait manqué un trajet. "Ma mère me proposait parfois de me remonter en voiture mais je refusais! Je voulais prendre le train!"

Elle martèle que le train de la Roya a du potentiel: "Cette ligne est capitale, elle devrait être exploitée à l’international. On devrait même y voir circuler le TGV! On peut aller à Milan, à Venise… Il faut l’exploiter à 300%." Elle a une vision claire des choses: "Soit on y met un train à plus grande vitesse, soit on internationalise franchement. Soit on garde le même train mais on booste à fond l’aspect touristique." Elle parle de voiture avec un toit panoramique, d’un train à vapeur le week-end.

"Il faut donner envie. On a les paysages, oui mais il faut y mettre encore de la saveur. C’est ce que j’ai voulu faire avec le Buffet de la Gare: apporter un style, une personnalité, permettre aux visiteurs de s’y sentir bien. Pour la ligne, c’est pareil."

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