Le Théâtre des Muses fête ses 10 ans à Monaco : "Le théâtre doit résister comme un château fort"

Anthea Sogno, comédienne et directrice artistique, lance sa dixième saison au Théâtre des Muses. Au programme : 25 pièces pour adultes et 15 pour enfants. Entretien.

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Joëlle Deviras Publié le 07/11/2022 à 12:15, mis à jour le 06/11/2022 à 17:04
Anthéa Sogno lance sa dixième saison au Théâtre des Muses, à Monaco. Pierre Loury

Avez-vous voulu donner une ligne ou un esprit particulier à cette 10e édition ?
Tout d’abord, rester totalement fidèle à notre credo : une programmation éclectique, uniquement constituée de mes coups de cœur. La thématique qui ressort, c’est le « théâtre dans le théâtre », grâce à trois pièces : Labiche Répétita, la pièce du grand vaudevilliste Eugène Labiche. Ensuite Ma vie en aparté, durant laquelle Bérengère Dautun, l’une de nos plus grandes comédiennes, indique le rôle de Phèdre à une élève. Là, c’est le sublime du théâtre, le mystère de l’incarnation. Et enfin Les vilaines, nous entraîne dans les coulisses d’un grand music-hall, style Lido ou Crazy horse.


Y aura-t-il des spectacles « spécial anniversaire » ?
Oui, les miens, puisque je reprendrai avec bonheur Victor Hugo, mon Amour et Sacha Guitry intime qui fêtera sa centième, là où la pièce a été créée.


Quels seront les temps forts de cette saison ?
Le premier spectacle Le Roi des Pâquerettes, épopée sur les prémices de l’aviation, puis nos retrouvailles avec Sophie Forte, alias Françoise Dolto, énorme succès parisien. Puis, la trilogie Alphonse Daudet, interprétée par le plus grand des comédiens, jouant seul en scène, Philippe Caubère. Il reprendra La Chèvre et La Mule déjà jouée l’an dernier, et le troisième volet, Les étoiles, qui n’avait pas encore été donné au Théâtre des Muses.

"Le covid a fait beaucoup de mal au spectacle vivant !"


Vous allez certes conseiller de voir tous les spectacles programmés… Mais si le public monégasque ne devait en retenir que cinq, lesquels serait-ce ?
Oh, là, là, mais c’est impossible ce que vous me demandez là, je les aime tous !
Je mettrai en avant ceux qui semblent les moins évidents parce que plus profonds. Darius, ou le combat d’une mère prête à tout pour le bonheur de son grand fils. Euridyce aux enfers, adaptation du mythe mais cette fois inversé, puisque c’est elle qui tente d’arracher son amant au monde des morts. Dolto et Chanel, deux parcours de vie incroyables ! Pour la comédie : Un Cadeau particulier, qui est vraiment génial.


Vous êtes directrice de théâtre depuis dix ans à Monaco. Considérez-vous que le public a évolué dans son approche et sa perception de l’art dramatique ?
Oui, je le crois, il y a une appétence plus grande maintenant. Mais paradoxalement, le covid a fait beaucoup de mal au spectacle vivant ! Il a rendu plus ténu encore l’intérêt du public jeune qui vit plus facilement courbé sur son smartphone et les séries en streaming qu’au contact de comédiens bien présents. Ça me désole et m’effraye complètement. Et à Paris, le théâtre privé a fini la saison dernière à moins 40 %. En cette rentrée, on est à moins 30 % par rapport à l’avant Covid.

"C’était important pour nous de conserver les mêmes prix"


De plus, c’est l’heure de l’inflation. Avez-vous augmenté les prix des spectacles ?
Non, c’était important pour nous de conserver les mêmes prix. D’abord, parce que c’est notre dixième anniversaire et que c’est une manière de faire un cadeau aux spectateurs pour les remercier de leur fidélité et puis symboliquement aussi, c’était important que le théâtre fasse de la résistance, alors que tout augmente. Le théâtre, qui est pour moi le symbole de l’idéalisme, la représentation laïque de l’amour de son prochain, lui, doit résister comme un château fort, un endroit magique qui, en dépit de toutes les difficultés, demeure toujours aussi accueillant et accessible au plus grand nombre.

"L’image de Sacha Guitry, cet homme qui aimait tant les femmes, est malheureusement et injustement ternie par une réputation totalement imméritée de misogyne"


Vous venez de vous produire à Paris dans votre pièce Sacha Guitry intime. Qu’est-ce que cela fait de revenir à Monaco pour reprendre vos activités habituelles ?
À vrai dire, ça a été difficile de jouer les dernières représentations en déclinant la possibilité de rebondir immédiatement dans un autre théâtre dont la programmation a été moins fructueuse et en quête d’un succès. C’est comme ça que j’avais joué 700, 800, 600, 500 représentations de mes précédentes pièces dans ma vie d’avant les Muses. Quitter Paris, alors que mon spectacle jouait à guichets fermés depuis deux semaines grâce à une presse unanimement élogieuse et un excellent bouche-à-oreille, effectivement, ça fait mal au cœur. C’est tellement difficile de faire un succès au théâtre ! C’est tant de travail et de temps pour réussir une gageure pareille : adapter les mémoires d’une inconnue, la secrétaire de Sacha Guitry, qui lui-même, l’est maintenant quasiment tout autant qu’elle auprès des jeunes, puisqu’il n’est pas étudié en classe, même de Lettres. De plus, l’image de cet homme qui aimait tant les femmes, est malheureusement et injustement ternie par une réputation totalement imméritée de misogyne. Quand on ne dit pas de lui qu’il fut collabo ! Alors, constater chaque jour que, grâce à ce spectacle, ma passion pour lui contribuait à faire changer les gens d’avis, c’était fantastique pour moi !
Mais voilà, diriger un théâtre, c’est comme s’occuper d’un enfant qu’on aime profondément ; la question ne s’est donc même pas posée. Il fallait rentrer et jouer un autre rôle, celui d’animatrice et de médiatrice culturelle, une autre manière de servir le théâtre en vivant ma vocation, et en plus, dans mon pays.


Si vous n’étiez pas limitée par les contraintes budgétaires, quel serait votre rêve pour le Théâtre des Muses ?
Pouvoir inviter tous ceux qui pensent ne pas aimer le théâtre, soit parce que ça ne fait pas partie de leur culture ou parce qu’enfants, ils ont été dégoûtés par une mauvaise pièce. Ou bien, parce que perdu dans un grand théâtre, à vingt mètres de la scène, ils n’ont pas ressenti ce qui se passait réellement entre les comédiens et le public. Or, aux Muses, la présence des acteurs, l’amitié qui se dégage d’eux, la qualité des pièces données dans l’intimité de cet écrin magique est susceptible de convertir même les plus récalcitrants. Une bonne pièce est une parenthèse enchantée, durant laquelle les spectateurs et même les adultes se reconnectent à leur cœur et leur âme d’enfant. Jamais la parole de Victor Hugo n’aura été plus juste qu’aujourd’hui : « Si le Théâtre n’est pas le pays du réel, c’est le pays du vrai. »

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