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"Voir revenir les Talibans, ça fait mal..." L'Afghanistan racontée par d'anciens militaires varois et azuréens déployés depuis Fréjus

Attentifs au renversement de situation en train de s'opérer à Kaboul et à la défaite des Occidentaux, certains anciens militaires varois ou azuréens ont accepté de nous confier leurs réactions.

Pierre-Louis Pagès Publié le 25/08/2021 à 17:53, mis à jour le 25/08/2021 à 19:54
Plus d’une semaine après le retour triomphal des Talibans, des milliers d’Afghans cherchent toujours à fuir leur pays. Photo US Marine Corps via CNP/DPA/MAXPPP.

À l’automne 2001, bien décidés à venger la spectaculaire attaque terroriste du 11 septembre contre les tours jumelles de Manhattan, les troupes américaines intervenaient en Afghanistan, chassant du pouvoir ceux qui avaient accepté d’abriter Oussama Ben Laden: les Talibans. Les "étudiants en religion".

Dans le sillage des soldats US, au nom de l’article 5 du traité de l’Otan, l’armée française ne tarda pas à se lancer elle aussi dans cette guerre lointaine, incertaine. En un peu plus de dix ans de présence en Afghanistan, quatre-vingt-dix de nos soldats y laissèrent ainsi leur vie. Des centaines d’autres furent blessés.

Pourquoi? Pour assister, vingt ans après, au retour triomphal au pouvoir de ces mêmes fondamentalistes islamistes! Attentifs à ce renversement de situation, à cette défaite des Occidentaux, certains anciens militaires varois ou azuréens ont accepté de nous confier leurs réactions.

 
Le caporal "JC Reun’s" du temps où il était déployé en Afghanistan avec le 21e Régiment d’Infanterie de Marine de Fréjus de juin à novembre 2010. Photo DR.

"Tristesse et amertume"

Cela fait onze ans que "JC Reun’s" (c’est ainsi qu’il préfère se faire appeler) est rentré d’Afghanistan. Mais cet ancien militaire du 21e Régiment d’Infanterie de Marine de Fréjus n’a rien oublié d’un pays où il a servi pendant six mois, de juin à novembre 2010. "Six mois sous tension", confie-t-il. Six mois qui l’ont marqué à vie.

Aujourd’hui reconverti en forestier-sapeur dans les Alpes-Maritimes, JC Reun’s n’a rien raté des derniers événements en Afghanistan. Un retour au pouvoir des Talibans vécu "avec tristesse et amertume". Il s’explique. "Ceux qui ont servi en Afghanistan ont tous laissé une partie d’eux-mêmes. À la 4e Compagnie de combat, on y a même laissé des frères d’armes, le caporal-chef Panezyck et le capitaine Mezzasalma tués le 23 août 2010 dans une embuscade, dans la vallée de Bédraou. Alors, après tous nos efforts, nos sacrifices, nos peines, voir revenir les Talibans à Kaboul, ça fait mal".

"On a contribué à la paix"

Pour autant, JC Reun’s se refuse catégoriquement à dire que l’armée française est intervenue en Afghanistan pour rien, que 90 de nos soldats y ont laissé leur vie pour rien. Ne serait-ce que pour les familles de ces derniers. "Même si on est revenu à la case départ, je me raccroche à l’idée que pendant les dix années de présence française en Afghanistan, on a offert un répit à la population civile. Avec la construction de puits, d’écoles, de ponts dans le cadre des actions civilo-militaires, on a amélioré le quotidien des Afghans. On a contribué à la paix. Rien que pour ça, ça valait le coup".

Bien sûr, avec ses anciens camarades (avec qui il continue d’échanger), JC Reun’s se pose aussi des questions. Surtout en assistant à la déroute de l’armée nationale afghane. "Je ne comprends pas qu’ils ne se soient pas battus pour leur pays, leur liberté. Je suis triste pour eux. Triste pour nous".

 

Mais, encore une fois, il ne remet pas en question son engagement. "Quand j’ai été envoyé là-bas, j’avais à peine 23 ans. C’est jeune pour s’intéresser à la géopolitique. J’y suis allé sans réfléchir, parce que c’était ma mission. Depuis, je me suis beaucoup intéressé à l’Afghanistan. J’ai beaucoup lu. On ne pouvait pas laisser ce pays être le vivier d’Al Qaïda". Un pays complexe, "aux hommes rudes". Mais un pays d’une beauté "à couper le souffle".

Avant de devenir un civil de la défense à l’arsenal de Toulon, Eric Galiano a servi pendant plus de dix ans dans l’armée française. Et notamment au sein du 21e RIMa de Fréjus. Photo P.-L. P./Nice Matin.

"On n'a pas réussi dans la durée"

Même s’il a quitté l’institution depuis 2013, pas question pour le caporal-chef Eric Galiano, ancien du 21e RIMa de Fréjus, de remettre en question l’intervention française en Afghanistan. "Il fallait le faire. Il fallait aller combattre le terrorisme", affirme sans hésiter l’ancien militaire. Et puis, par respect pour l’engagement de ses camarades et de son ami - le sergent Sébastien Vermeille - tombés sous les balles des Talibans, Eric Galiano ne peut se résoudre à penser que ces soldats soient morts pour rien.

Bien sûr, avec la victoire des Talibans vingt ans après avoir été chassés de Kaboul, il conçoit que l’opinion publique résume l’intervention des armées occidentales à un cinglant "Tout ça pour ça". Mais lui reste convaincu que, "à l’instant T, notre combat contre le terrorisme a été un succès. Mais on n’a pas réussi dans la durée". Et d’ajouter: "J’ai le sentiment d’avoir servi à quelque chose. Je n’ai pas de regret de l’avoir fait".

Une armée afghane gangrenée par la corruption

Pour autant, Eric Galiano n’est pas vraiment surpris par le retournement de situation à l’avantage de ceux qu’on a appelés les "fous de dieu". Pour avoir approché de très près les officiers de l’Armée nationale afghane (dans le cadre de l’opération Épidote, il a été instructeur des officiers afghans), il n’est pas étonné qu’elle n’ait pas combattu. "On a pensé qu’en formant les officiers afghans, en partageant avec eux notre savoir-faire, l’armée afghane serait plus forte face aux Talibans. Elle a été inexistante, n’a même pas cherché à protéger le pays", constate-t-il froidement.

Une déroute, un abandon qu’il attribue "à la corruption importante qui mine le pays" et à "l’infiltration de l’ANA par les Talibans". Eric Galiano en sait quelque chose. "Programmé pour durer quatre mois, mon déploiement avait finalement été écourté après qu’un militaire afghan eut tué quatre formateurs français qui faisaient leur séance de sport".

 

Malgré ce sentiment de gâchis, il n’est pas opposé à l’évacuation des Afghans en danger par le retour des Talibans. Des fondamentalistes qui à ses yeux n’ont absolument pas changé. "Avec toutes les exactions que les Talibans ont pu commettre dans le passé, comment croire qu’ils aient pu changer?"

Lieutenant-colonel de l’armée de Terre à la retraite, Pierre Aubertin a servi en Afghanistan de septembre 2003 à janvier 2004. Sur la photo qu’il tient dans les mains, on le voit en compagnie de son interprète Naïm. Photo G.A..

"Il faut accueillir les Afghans"

En voyant les images de chaos sur le tarmac de l’aéroport international de Kaboul (KIA), Pierre Aubertin s’est "aussitôt retrouvé projeté dix-huit ans en arrière". À l’époque, de septembre 2003 à janvier 2004, cet ancien lieutenant-colonel de l’armée de Terre dominait la piste de KIA depuis son bureau de directeur administratif et financier du bataillon français en Afghanistan. Autant dire que des avions militaires français, il en a vus se poser et décoller. Mais il n’était pas question alors d’évacuation…

Avec les souvenirs, les yeux se sont un instant embués, confie-t-il presque gêné. Le nom de Naïm, son interprète attitré, est remonté à la surface. Et parmi d’autres objets ramenés de là-bas, dont un étui d’allumettes américain promettant une récompense à quiconque permettrait d’arrêter Oussama Ben Laden, Pierre n’a pas mis longtemps à retrouver une photo de lui et de son homme de confiance.

"Quand j‘ai vu au journal de 20 heures tous ces Afghans qui essayent de fuir leur pays, j’ai aussitôt repensé à Naïm, un homme dévoué, sans arrière-pensée. Déjà en 2003, alors que la situation était bien différente, il se sentait menacé et voulait quitter son pays pour la France", raconte l’officier français, depuis son domicile londais.

Un rêve de liberté qui s’écroule

Alors pour lui, la question ne se pose pas. "Les gens qui ont travaillé pour les Occidentaux sont en danger. Les Talibans ne vont pas leur faire de cadeaux. Il faut les accueillir chez nous. De même que tous ceux qui ne souhaitent pas vivre à nouveau sous le joug des fondamentalistes. Quand on sait tout ce qu’ils ont pu faire pendant les années où ils étaient au pouvoir, on comprend les Afghans qui cherchent à quitter le pays".

Cette empathie pour le peuple afghan, Pierre la tient peut-être de son engagement bénévole au sein d’une association qui aide les demandeurs d’asile. "J’y ai croisé des familles afghanes à plusieurs reprises. J’ai écouté leurs témoignages". Mais au-delà de ça, il déclare: "En chassant les Talibans en 2001, on a permis aux Afghans de rêver de liberté. Maintenant que tout s’est écroulé, on ne peut pas les abandonner. On doit faire des efforts".

 
Jean-Louis Bertolotti, ici avec deux enfants afghans dans la "rue des Potiers". Photo DR.

"C'est un pays ingérable"

Ancien du 1er Régiment de Hussards Parachutistes, le Niçois Jean-Louis Bertolotti le reconnaît lui-même: il n’est pas revenu indemne d’Afghanistan. L’homme n’est pourtant pas du genre "mauviette". En 22 ans d’armées, il affirme avoir toujours voulu être là où ça castagne. "Mais quand vous êtes pris dans les embouteillages à Kaboul, et qu’un gamin vous repère, sort un téléphone portable de sa poche et vous regarde en rigolant, ça glace le sang", raconte celui qui a pourtant connu la menace des snipers en Bosnie.

Volontaire comme toujours, le caporal-chef Jean-Louis Bertolotti est parti en Afghanistan par devoir, plus que par conviction. "J’avais signé un contrat. Il fallait faire le job". Pour le reste, il n’a jamais trop eu d’illusions sur l’efficacité de la présence française, sinon occidentale. "On savait très bien qu’on se retirerait, comme les Russes avant nous, et que les Talibans reviendraient. Quant au terrorisme islamiste, il avait déjà frappé en France".

Pour ne pas salir la mémoire de ses camarades morts ou sérieusement blessés là-bas, et tout particulièrement ceux de l’embuscade d’Uzbin le 18 août 2008, il concède finalement que "les militaires français ont été utiles… Un temps".

Mais n’a pas de mots assez durs pour dépeindre ceux qu’ils étaient venus aider: les Afghans. "C’est un pays ingérable. Avec leur barbe, leur pakol et leur shalwar kameez, leur tenue quotidienne, impossible de distinguer les amis des ennemis. Ceux qui vous saluaient le matin étaient capables de vous tirer une rafale de kalachnikov l’après-midi".

Il en veut pour preuve le témoignage de ses camarades engagés dans les Operational mentoring and liaison team (OMLT), dispositifs d’encadrement des soldats afghans. "Ces derniers n’étaient pas fiables du tout. Bien sûr, il y avait des mecs bien, mais combien ont foutu le camp au moment des embuscades pour ne jamais revenir". Alors au moment où les évacuations vers la France se multiplient, Jean-Louis Bertolotti est plus que partagé.

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