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Un employé du Super U de Grasse licencié pour avoir partagé "trois pizzas périmées" avec des collègues, il raconte

Nathan K., employé du Super U Plascassier de Grasse, avait pour mission de jeter à la poubelle les invendus périmés. Après avoir voulu partager des pizzas avec des collègues hôtesses de caisse en février dernier, il a été licencié pour avoir cassé la chaîne du froid et déplacé des denrées alimentaires. Opposé aux habitudes de gaspillage de la grande distribution, il témoigne en exclusivité sur Nice-Matin.

F.C. Publié le 29/07/2021 à 12:00, mis à jour le 29/07/2021 à 17:19
exclusif
Nathan K. a été licencié par son employeur, le Super U Plascassier de Grasse, pour avoir partagé des pizzas qui allaient périmer avec ses collègues. Photo F.C.

"Je n'ai pas envie de devenir un 'fiché S de la grande distribution', et que cette affaire me porte préjudice quant à mes prochains jobs, donc je n'irai pas en justice." L'homme qui parle est Nathan K., un jeune habitant de Peymeinade. 

A 27 ans, celui qui s'apprête enfin à décoller du nid familial après avoir retrouvé un emploi stable, a eu la mauvaise expérience, en février dernier, d'être licencié sans ménagement par les gérants du Super U Plascassier de Grasse, dans lequel il venait pourtant de signer un CDI.

La raison invoquée? La direction a estimé qu'il avait tenté de "voler" trois pizzas périmées pour sa consommation personnelle, alors que le règlement interdit formellement de casser la chaîne du froid et de se servir dans les produits dont la date limite de consommation a été atteinte, destinés à être détruits. Sauf que, s'il a décidé de ne pas attaquer son ex-employeur pour ne pas compromettre son avenir professionnel dans la région, Nathan K. (qui veut rester discret) tient à donner une tout autre version de l'incident. Selon lui, il aurait pris les pizzas, plat qu'il "n'affectionne pas particulièrement", pour les poser dans l'open space où quelques collègues, des hôtesses de caisse, allaient se sustenter.

S'il souhaite médiatiser sa mésaventure, ce n'est pas par revanche personnelle ("je suis passé à autre chose", promet-il), mais pour lutter contre les habitudes de gaspillage largement admises dans le fonctionnement des grandes surfaces, encouragées par des lois absurdes. "Mes parents m'ont éduqué ainsi, dans ma famille on ne jette par la nourriture à la poubelle!", affirme-t-il, avant de retracer pour nous son ultime soirée au Super U Plascassier. "Je travaillais au rayon charcuterie, et tous les soirs je devais trier les produits qui allaient périmer le soir-même, afin de les jeter. Au bout de trois mois, j'en ai eu marre et quand j'ai croisé le manager avec mes trois pizzas sous le bras, je lui ai expliqué qu'elles étaient pour mes collègues."

 

Toutefois, le ton monte vite côté management, et Nathan est aussitôt accusé d'avoir voulu dérober lesdites pizzas. Convoqué dans le bureau du directeur en l'absence de deux témoins qui quittaient leur poste au même moment, il est acculé. "Ils m'ont enfermé dans un bureau et m'ont fait déclarer ce qu'ils voulaient entendre", affirme aujourd'hui le jeune homme, rencontré à Peymeinade.

Parole contre parole

D'abord mis à pied, il recevra sa lettre de licenciement dix jours plus tard. "Je pensais vraiment que j'allais avoir droit à un avertissement, et je l'aurais très bien compris. J'aurais aimé pouvoir m'expliquer à nouveau", dit-il. Face à la fin de non-recevoir des instances du Super U, Nathan K., à l'époque désemparé, contacte Hugo Clément, le journaliste-star de France 5, militant de la cause animale et qui a fait de la lutte contre le gaspillage alimentaire l'un de ses chevaux de bataille. Ce dernier, très suivi sur les réseaux sociaux, partage l'histoire de l'Azuréen sur ses comptes Instagram, Twitter et Facebook, laquelle est reprise par Le Figaro et quelques journaux nationaux.

Dans le tweet d'Hugo Clément, on peut lire en entier la lettre de licenciement lapidaire de la direction du Super U, qui, tout en confirmant les dires de son ex-employé, se montre inflexible. "L'ensemble de vos agissements s'apparente à du vol, et est donc contraire à vos obligations professionnelles (...) Par ailleurs, ceci est pénalement répréhensible", assènent-ils. La chaîne de magasins affirme également qu'il "n'a jamais demandé l'autorisation pour détourner de la marchandise". Deux témoignages, deux versions.

Si Nathan reconnaît aujourd'hui à demi-mot s'être déjà servi une ou deux fois dans les plats périmés et être en tort pour avoir cassé la chaîne du froid et déplacé des denrées (difficile ainsi de prouver un éventuel "licenciement abusif" devant la loi), il fustige les méthodes managériales de la grande distribution, milieu dans lequel il a continué à travailler pendant quelques mois après ce licenciement, avant de jeter l'éponge. "Ce sont eux qui recrutent le plus dans la région, et en plein confinement, je n'avais pas trop le choix si je voulais travailler. Mais ils abusent clairement de leur position: on y travaille 6 jours sur 7, avec énormément de contrats à temps partiel très précaires, ils pourraient au moins faire un effort sur les invendus du soir." Il tient aussi à rappeler que cette histoire date de l'époque où le couvre-feu empêchait quiconque de faire ses courses à la sortie du travail.

"Le gaspillage, ce fléau de la grande distribution"

Concernant le volet gaspillage, les produits "auraient été remis à Veolia pour leur valorisation dans une filière de méthanisation" explique Système U dans Le Figaro, pour justifier son action définitive. Un processus de valorisation des déchets que Nathan affirme ignorer. "Ils se défendent comme ils peuvent après ce début de polémique, c'est de bonne guerre", reconnaît-il, fair-play. Cependant, s'il croit désormais savoir qu'il est "en tort", Nathan redouble d'énergie quand il s'agit de parler gaspi: "ça me tient réellement à cœur, il y a plein de gens qui n'ont pas les moyens de se payer à manger, donc il faudrait vraiment que la loi évolue, ou que les habitudes changent". 

 

D'abord amer d'avoir été débarqué alors qu'il travaillait sans rechigner et venait de signer un contrat à durée indéterminée, il ajoute: "Ma responsable à Super U ne pourrait pas affirmer que je n'étais pas un bosseur, à chaque fois qu'il y avait des heures supplémentaires à faire, je les ai prises." Interrogé sur les raisons d'une action aussi forte et définitive de la part de son ex-employeur, Nathan ne parvient toujours pas à rassembler les morceaux du puzzle. "J'avais remarqué que mon manager ne m'aimait pas beaucoup, mais rien de bien grave. Ils voulaient peut-être se débarrasser de moi... Ceci dit, ils auraient pu au moins virer quelqu'un qui ne bossait pas bien, parce que là, ça reste un mystère." 

Son nouveau contrat, loin de la grande distribution, débutera en septembre. En attendant, l'une des collègues qui avaient assisté à la scène en ce soir de février a quitté l'entreprise Super U, "dégoûtée par la mentalité".

Le Super U réagit

"La personne licenciée ne l’a pas été parce qu’elle avait emprunté des produits périmés qu’elle destinait à d'autres, comme cela est indiqué dans les messages relayés sur les réseaux sociaux, mais bien parce qu’elle volait des produits (et à plusieurs reprises de son propre aveu) pour son propre compte. Cela a été constaté par le délégué du personnel
lui-même. Lors de l’entretien préalable, le salarié n’a exprimé aucun regret et n’a pas semblé comprendre que son comportement pouvait poser un problème, ne serait-ce que par équité vis-à-vis des autres salariés.
Que rétrospectivement, il justifie son geste auprès d’un influenceur par une volonté de lutter contre le gaspillage alimentaire ou de distribuer les produits à d’autres salariés n’est pour nous qu'une façon de s'exonérer de sa
responsabilité. C'est la rencontre opportuniste entre un ancien salarié peut-être désireux de se venger et un acteur des réseaux sociaux en quête de sensationnel.
Ce salarié n’a par ailleurs pas jugé utile de se saisir du tribunal des prud’hommes.
Nous regrettons que l'affaire soit réduite sur les réseaux sociaux à opposer une grande distribution inhumaine et vendue aux intérêts financiers à un individu animé de sentiments altruistes et généreux. C'est tout simplement faux.
Ici, à Plascassier, nous allons continuer malgré tout à faire notre métier de commerçants, en proposant des produits de qualité et locaux à notre fidèle clientèle et en défendant un commerce responsable qui lutte au quotidien contre le gaspillage alimentaire. Nous n’avons pas attendu cette exposition malheureuse pour bien gérer notre magasin, pour donner à des associations les invendus (les associations du pays de Grasse viennent quotidiennement récupérer la marchandise), pour mettre en place un bac zéro-gaspi avec des produits soldés, pour monter un partenariat avec Too Good To Go afin de donner une dernière chance aux produits et enfin pour valoriser par une filière de
méthanisation les derniers produits invendus.
Ces multiples initiatives sont vérifiables en magasin. Et elles ont été indiquées et détaillées auprès du journaliste au cours de nos échanges sans qu'il juge utile de les mettre en avant.
Nous sommes fiers d'être devenus le premier magasin de France certifié Great Place To Work en 2019, label que les salariés donnent à leur employeur via un questionnaire anonyme.
Nous nous efforçons de bien faire notre travail, modestement et honnêtement, pour faire avancer notre entreprise et faire grandir nos équipes, au service de nos clients.
Nous pouvons témoigner combien il est difficile d'affronter le tribunal médiatique et les réseaux sociaux. Nous déplorons les insultes, les amalgames, les raccourcis, les leçons de morale, les dénonciations et même des menaces de mort. Nous appelons donc à la raison, au calme et à la responsabilité de chacun.
Si vous êtes allés au bout du message, nous vous remercions. Vous avez fait l’effort d’essayer de comprendre la situation dans sa globalité et c’est indispensable pour contrer toute forme de manipulation.
Pour nous il est important de laver notre honneur et de réaffirmer nos convictions."

Offre numérique MM+

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