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"Que peut-on rebâtir sur des cendres?": trois mois après son arrivée sur la Côte d’Azur, on a pris des nouvelles de cette famille de réfugiés ukrainiens

Lubov, Gendaii, leurs deux filles, Katia et Anna ainsi que leurs petites-filles Sofiia-Nikol et Kristina, sont arrivés sur la Côte d’Azur il y a près de 3 mois. Ils ont quitté Marioupol, Kiev et l’Ukraine grâce à un ami, venu les chercher à la frontière, quelques jours après le début de la guerre. Nous les avions rencontrés alors qu’ils occupaient un logement saisonnier à Villeneuve-Loubet. Aujourd’hui logés au Rouret, comment se sentent-ils? Quel regard portent-ils sur leur exil? Trouvent-ils leurs marques? Qu’envisagent-ils pour la suite?

Gaëlle Belda Publié le 23/05/2022 à 20:00, mis à jour le 26/05/2022 à 18:52
reportage
Anna, Denis (l'ami qui est allé les chercher en Ukraine), Lubov, Gendaii, Katia. Ne manque que les filles de Anna. Elles sont déjà "à la maison", au Rouret. Photo Gaelle BELDA

Il suffit de les regarder rire, pleurer et s’aimer pour comprendre que l’instinct de vie est d’une puissance infinie. La famille Mankha a tout laissé derrière elle il y a presque trois mois pour rejoindre la Côte d’Azur. Les parents, Lubov et Gendaii, vivaient à Marioupol, leurs filles jumelles, Anna et Katia, étaient installées à Kiev avec leurs maris. L’aînée des deux petites-filles, Kristina, était à Lviv avec son compagnon. Ils ont essayé, se sont déplacés mais aucun des trois sites ne pouvait leur offrir un abri sûr.

A 30 kilomètres de la frontière, plusieurs longues heures après le début de la guerre, leur ami Denis les attendait. Une voiture comme un eldorado. La promesse d’un refuge en France. Et une décision cruciale à prendre.

C’est le déchirement.

 

Les maris des jumelles restent. Le petit ami de la grande aussi, même si sa nationalité danoise l’autorise à passer la frontière de l’Ukraine - il le fera quelques semaines plus tard. Ils traversent l’Europe les joues mouillées et le coeur chaud. Les gestes de solidarité, tout au long du chemin, la générosité et l’humanité des peuples a colmaté ce qui était en train de se fissurer en eux. L’engagement de Denis, sa dévotion, ont fini de les rassurer pleinement. Pendant trois jours et trois nuits, dans la voiture, ils ont même trouvé la force de sourire.

Poser les premiers jalons

Sofiia-Nikol, 14 ans et sa grande soeur Kristina, 18 ans. Photo DR.

Le 3 mars, ils arrivent en France, sont momentanément logés à Villeneuve-Loubet. Denis est Ukrainien aussi mais il vit ici depuis un peu plus de 20 ans, alors il sait où chercher des solutions, des docteurs, démêler les soucis administratifs et accueillir la douleur aussi. 

Sofiia-Nikol a 14 ans et est rapidement inscrite au collège. Une étape importante. Anna, sa maman, raconte: "Elle était timide, stressée mais dès son arrivée, une jeune fille de son âge est venue la chercher… elle lui a fait un câlin et l’a invitée à la suivre. Le lendemain, elle lui a offert un petit porte-clé et tous les jours, elle et ses camarades demandent à ma fille comment elle se sent, si ça va." La maman est émue. Aux larmes.

Son ado faisait du cheval, de l’escrime. Elle allait à la pêche, s’amusait avec ses amis. Elle a le coeur en miettes. 

Katia prend le relai, le regard tout aussi embué:

On n’imaginait pas pareil accueil. Les Français font vraiment tout ce qu’ils peuvent. C’est au-delà de ce que nous pouvions imaginer." 

Les parents acquiescent. Silencieux et dignes. Et puis Lobov, 61 ans, nous glisse: "On adore la France, nous venions ici régulièrement voir Denis et sa famille et nous étions impatients de revenir… mais pas comme ça. Pas dans ces conditions."

Larmes.

Sofiia-Nikol a 14 ans. Elle aime passionnément l'équitation. En Ukraine, elle pratiquait aussi l'escrime. Photo DR.

Ils venaient depuis 2013. Leur rencontre avec Denis? Éclats de rire. L'Azuréen d’adoption raconte: "Je suis fan de boxe et Sergey, le mari de Katia est un boxeur très connu en Ukraine. Je le suivais, j’adore. Un jour, il est venu pour une rencontre à Monaco et je suis allé le voir. J’ai fait connaissance avec le couple et nous sommes devenus amis en une minute. Avec Katia, on a eu un fou rire au moment où son mari devait se concentrer pour le match… on nous disait d’arrêter mais on ne pouvait pas!"

 

Il marque une pause. Katia rit. Clin d’oeil de Denis: "Bah, il a perdu le match mais ça, c’était parce qu’il était mal entraîné, pas à cause de nous."

Tous les jours, elle pense à lui, elle pleure.

Sergey a pris les armes. Le visage de Katia s’assombrit. "Il a perdu sa mère en début de conflit. La ville était assiégée et il n’a même pas pu aller la voir, l'enterrer. Il était déjà fou de colère alors quand il y a eu ça… Mon mari, il fonce, il a un fort tempérament." Pas le genre à rester caché. Denis enchaîne: "Tous les jours, elle pense à lui, elle pleure." 

Quand je me lève, je me demande si c’est vraiment arrivé…

Pour le moment, les contacts sont quotidiens avec les maris des jumelles. D’autres ont disparu de la circulation. Le neveu militaire, le frère, les amis… Ceux qui survivent envoient des photos. Les images de leur maison de famille laminée défilent. Leur grande et belle ville de 500.000 habitants a brûlé. 

 

Ils lancent la vidéo d’un parc fabuleux inauguré il y a quelques mois à Marioupol. Jeux de lumières, de couleurs, immenses allées complantées d’espèces variées, musique. Ils attendaient le printemps pour aller le découvrir et s’y promener. Tout a été détruit.

Les yeux bleus de Lubov se remplissent d’eau. "Chaque matin, quand je me lève, je me demande si c’est vraiment arrivé… Je ne peux pas y croire."

Tout à réapprendre et à réenchanter

Rires et larmes. Photo Gaelle BELDA.

Il y a deux semaines, grâce à l’amie d’une amie d’un ami, ils ont pu emménager au Rouret. Ils occupent une petite maison provençale dans le jardin fleuri d’un couple adorable. "Ils ont 92 ans et le coeur sur la main", souffle Katia. "Ils nous ont raconté qu’ils sont arrivés d’Italie il y a longtemps et qu’ils avaient eux aussi été accueillis et soutenus." Lubov fait un coeur avec ses doigts. 

Anna poursuit, enthousiaste: "Ils sont tellement gentils, ils font attention à nous, ils nous envoient des baisers avec la main dès qu’ils nous voient. Le monsieur cueille des roses à sa femme, il faut toujours qu’elle en ait dans son vase. Et elle lui donne un baiser, comme ça, tout tendrement." Les jumelles sourient. "C’est un couple comme au cinéma! Il n’y a vraiment qu’en France qu’on veut voir ce genre d’amour-là!"

Elles rient encore. 

Gendaii regarde ses filles avec tendresse. "Quand elles étaient petites, elles étaient comme ça. Enjouées, rieuses. Quand leur maman venait me chercher pour que je les gronde parce qu’elle n’y parvenait pas - elle ne pouvait pas garder son sérieux face à elles - j’avais pas le temps d’arriver qu’elles étaient dans leur petit coin à se raconter des histoires et à rire. Que faire?" 

On adorerait travailler dans le domaine de la fleur.

 

 

 

Elles ont 42 ans et si la guerre blesse durablement, elle n’élime pas ce qu’elles sont. C’est dire si elles ont de la ressource. Mais où vont-elles maintenant?

"Nous n’arrivons pas à nous projeter. C’est très difficile. Tout ça nous paralyse. On sait que L’Ukraine, c’est fini. Que peut-on faire dans des cendres?" Alors la suite doit se construire en France. Anna était dans l’immobilier, elle pourrait envisager de trouver quelque chose d’équivalent ici, une fois la langue maîtrisée, mais depuis son arrivée, elle s’est découvert une nouvelle passion… pour les fleurs. 

Quelque chose que leur transmet aussi le couple qui les accueille au Rouret. Et également le jardinier qui intervient chaque semaine. "On veut l’aider, nous rendre utile mais il nous dit de juste profiter!"

"On adore le parfum des fleurs, les travailler… Pourquoi ne pas trouver un travail dans ce domaine?" Katia enchaîne: "On peut aussi coudre et broder des vêtements traditionnels d’Ukraine." Elle fait défiler des photos. Des étoiles dans les yeux.

Un océan d’émotions contrastées

Quand une manifestation est organisée à Nice, la famille y participe. Photo DR.

Cette alternance d’enthousiasme et de profonde tristesse rythme leurs jours. Et puis il y a cette colère qui, régulièrement, les traverse. Ce besoin de raconter l’horreur et de souligner la générosité. De dire le pire pour essayer de ne retenir que le meilleur. A terme.

 

"C’est dur. On en est à ne plus vouloir parler russe alors que là où nous vivions, c'était comme ça", lâche Katia, qui glisse aussi qu’elle "n’aime pas les tatouages" mais qu’elle est prête à s’en faire un aux couleurs de l’Ukraine. "Là-bas, si tu es tatoué avec le symbole de Marioupol par exemple, tu passes pour un nationaliste et les Russes ne te font pas de cadeau… Ils peuvent te tuer sur place." 

En attendant, elle a accroché un foulard jaune et bleu à son sac et manifeste à Nice, avec toute la communauté Ukrainienne et ses soutiens, dès que cela est possible. 

A Cannes, on a été tellement touchés de voir notre président à l’écran.

Anna explique: "On nous a proposé d’aller à l’ouverture du festival de Cannes. On a été tellement touchés quand notre président est apparu à l’écran." Sa gorge se noue. Elle sourit puis reprend: "Et quand Sofiia-Nikol a vu passer la patrouille de France, elle n’a pas compris. Elle m’a dit:

Huit avions de chasse pour un acteur? Comment c’est possible? En Ukraine, on aurait bien besoin de ça.

"Je ne sais pas." "Bonjour!" "Merci beaucoup." "Je ne comprends pas." Les jumelles se remettent à rire et déroulent tout ce qu’elles ont acquis de vocabulaire en quasi trois mois. 

 

Denis les regarde surfer avec courage et habileté sur leur océan d’émotions contrastées.

Lubov se redresse, lumineuse. Elle aura les trois mots de la fin: "Ça va bien."

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