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“On n’a ni le temps, ni les moyens de baisser les bras”: deux mois après son arrivée sur la Côte d’Azur, on a pris des nouvelles de cette famille de réfugiés ukrainiens

Il y a deux mois, Viktor, Liudmila, leurs quatre enfants et la grand-mère fuyaient Mykolaïv, près d’Odessa avec l’aide de Denis. Ce dernier, ami d’enfance de leur fils aîné, vit en France depuis 20 ans. Il a roulé de Juan-les-Pins à la frontière ukrainienne, au second jour du conflit, pour aller sauver ses proches. Nous l’avions rencontré alors qu’il les aidait à démêler un souci administratif, à la préfecture de Nice. Où en est la grande famille depuis? Est-elle logée? Comment les enfants s’adaptent-ils à cette nouvelle vie? Trouvent-ils un peu de stabilité?

Gaëlle Belda Publié le 16/05/2022 à 20:44, mis à jour le 16/05/2022 à 21:49
reportage
Liudmila et Viktor, dans le local de l'association Happy Life Planet, boulevard de la Madeleine, à Nice. Photo Cyril Dodergny

Il en faut plus que trois ou quatre refus pour épuiser Denis. Le jour de notre appel, il essuie une énième fin de non-recevoir pour un logement qu’il destinait à des amis réfugiés ukrainiens qu’il loge, tant bien que mal, du côté de Juan-les-Pins. "C’est incroyable, dès que je dis qu’ils ont quatre enfants, les gens refusent. Je proposais de payer six mois d’avance de loyer, mais non. Ils ne veulent pas les héberger. Pourtant les enfants sont adorables, ils sont maintenant scolarisés… Le papa était quelqu’un de réputé en Ukraine, la maman est super, ce sont des gens vraiment biens."

Deux mois qu’il en est ainsi, ou presque. Deux mois qu’il court après la possibilité de stabiliser leur situation. D’offrir un peu d’air à cette errance involontaire. Deux mois qu’il se casse le nez.

Denis est Ukrainien et il vit dans les Alpes-Maritimes depuis 20 ans. Quand la guerre s’est déclarée, il ne s’est pas posé de questions. Il a pris un véhicule et est allé chercher ses proches, habitants de Mykolaïv, près d’Odessa. Il a fait deux aller-retours, passé plusieurs frontières, roulé des heures, a tremblé de fatigue et parfois de peur. "Je n’avais pas intérêt de passer en Ukraine, sinon je ne revenais pas." Il a 38 ans, trois enfants, une femme. Ici, il a une vie, un boulot à Monaco, un réseau et toute l’énergie qu’il faut pour sortir ses compatriotes de situations a priori inextricables. 

La veille de notre rencontre, la nouvelle tombe: Liudmila, Viktor, leurs enfants et la grand-mère vont pouvoir s’installer dans une maison, au vert, à Séranon.

 

C’est le soulagement.

Les enfants d’abord

Danilo, 15 ans, et sa soeur Oksana, 14 ans. Photo Cyril Dodergny.

Reconnaissance, peine, peur, courage, détermination, abnégation, colère: dans les yeux bleus-gris de Viktor, 70 ans, tout se mêle. En 2014, la guerre avait déjà sali leur quotidien. L’ingénieur géologue avait dû mettre ses six enfants en sécurité, en veillant à ne pas les arracher à leur terre. Ils avaient quitté Donetsk. Cette fois, il a vraiment fallu fuir. 

Ses deux aînés n’ont pas quitté le pays. Le fils - ami d’enfance de Denis - et sa famille sont dans une zone relativement calme. C’est moins évident pour la fille et les siens. Les visages s’assombrissent. Heureusement qu’il y a Whatsapp.

"J’adore les enfants", souffle le chef de famille. Son épouse abonde: "Les choix que nous faisons aujourd’hui, nous les faisons pour eux. Sans ça, je pense que nous ne serions pas partis."

 

Danilo, 15 ans, et sa soeur Oksana, 14 ans, écoutent en silence. Il y a de la tristesse sur leur visage. Et tellement de force. Leur journée au collège Sidney-Béchet? "Normale", répondent-t-ils en Français. Des nouveaux copains, des cours en Ukrainien, la langue française qui s’insinue "petit à petit" dans leur vie. Même Juliia, 11 ans et Anaiifa, 6 ans - encore à l’école au moment de notre entrevue -, trouvent doucement leurs marques.

Tout se passe bien. Et ça fait du bien.

"La journée, on parle de nos cours, de ce que l’on apprend, de ce que l’on aime. On parle aussi de l’Ukraine, de la façon dont on est arrivés en France et de comment on se sent ici…". Oksana rougit. Denis traduit: "Cela leur fait du bien d’en parler. Ils n’ont pas envie d’oublier."

Le père, le fils et le pays

A droite, Denis traduit chaque mot. Il vit et travaille en France depuis un peu plus de 20 ans. Photo Cyril Dodergny.

La guerre, ça laisse des traces indélébiles. Pas la peine d’essayer de gommer. Danilo peut en parler. Depuis 2014 et les premiers coups de feux, il sait exactement ce qu’il veut faire de sa vie. Il veut devenir militaire. Il veut défendre son pays. Il était déjà prêt à le faire. Porté par la colère et ce violent sentiment d’injustice. Mais à 15 ans, on ne peut pas encore prendre les armes. Quelque chose de difficile pour lui, il a dû suivre sa famille en France. 

Son père se redresse: "Maintenant que nous sommes là, je lui dis oui, tu vas devenir soldat si tu le souhaites. Mais tu vas le faire bien. Tu vas entrer à l’école militaire, tu vas te former. Tu vas recevoir une instruction ici qui va te rendre fort et te permettre de repartir en Ukraine avec le bagage nécessaire." Pas question d’improviser, d’intégrer une milice, de poser un pauvre casque sur sa tête et de se faire tuer au premier croisement.

Le jeune homme est d’accord.

Père et fils ne peuvent que se comprendre. Ils souffrent du même mal. Un trop jeune, l’autre trop âgé et une douleur tenace, jaune et bleue, dans la poitrine. 

Viktor aussi voulait offrir sa force et son coeur au lieu de passer la frontière. Pas le genre à détourner le regard de l’horreur. Mais à 70 ans, on n’est pas vraiment attendu sur la ligne de front.  Et puis, il y a ses enfants…

 

 

Avancer et travailler

Viktor note tout dans un carnet. Il veut apprendre et avancer. Photo Cyril Dodergny.

Le père de famille extirpe un petit carnet de sa poche. Des pages noircies par un stylo à bille avec lequel il note tout ce qu’il apprend en français. Tous les mots, toutes les règles, tous les calculs, les jolies phrases. Ce qui est utile, ce qui l’interroge. Denis sourit: "Il est déterminé, il veut s’impliquer apprendre. Il est comme ça. Il dit qu’il est tellement reconnaissant de ce qu’on lui donne. Il aimerait donner en retour… pour le moment, il ne sait pas bien comment. ll a proposé ses services, c’est un expert en Ukraine et même au-delà, il parle très bien anglais, mais ici on lui a dit qu’il était trop âgé pour travailler. Même pour enseigner."

Viktor fait la moue. "Dans le cadre du travail, on ne m’avait encore jamais parlé de mon âge." Il ne désespère pas. D’autant qu’ils vont devoir trouver une activité. D’une façon ou d’une autre. Il y a des bouches à nourrir et un chemin à tracer ici.

On n’a pas ni le temps, ni les moyens de baisser les bras.

Liudmila a 46 ans, et là-bas, elle avait deux emplois. Elle était comptable au sein de l’institut de Donetsk où travaillait Viktor et elle était aussi ingénieure dans le même domaine. Elle veut travailler. Elle sait qu’elle va y arriver. "On n’a pas ni le temps, ni les moyens de baisser les bras."

La grosse angoisse de ces deux derniers mois, c’était le logement. Cette maison à Séranon, c’est leur Eldorado. La promesse de jours meilleurs, au grand air. 

 

Denis explique: "Les enfants sont déjà inscrits dans leur nouvelle école, les grands au collège. Tout s’est super bien goupillé. Ce week-end, je les aide à déménager…" Ils se regardent et ils rient: "Je leur ai dit qu’ensuite, je viendrai passer des vacances chez eux! Moi j’adore cet endroit! C’est tellement agréable."

L’amitié comme ancrage

Si Séranon et la générosité de ceux qui ont mis deux étages à disposition de la grande famille est leur Eldorado, Denis, lui, est leur bouée de sauvetage. L’ancre qui leur évite la dérive. Documents administratifs, logement, aides, nourriture, vêtements, médecin, déplacements, l’Azuréen d’adoption ne ménage pas son énergie. 

Quand on demande au couple de réfugiés s’il reçoit un soutien psychologique, pour eux, pour leurs quatre enfants, ils sourient. Et Viktor tape sur l’épaule de Denis. "C’est lui."

"Moi! Non. Moi, c’est normal ce que je fais pour eux. Ce sont mes amis et ils sont géniaux. Ma femme Inna parle beaucoup avec eux. Elle est psy. Elle les aide du mieux qu’elle peut. Nos enfants jouent ensemble et ça met beaucoup de joie."

Et cela va durer. Liudmila, sa maman Larisa et Viktor n’envisagent pas un retour au pays dans un futur proche.

Stabiliser un peu les enfants, c’est l’objectif. 

La suite? Ils ne savent que trop bien qu’elle est imprévisible.

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