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"Nous sommes tellement reconnaissants": deux mois après leur arrivée sur la Côte d’Azur, nous avons pris des nouvelles des réfugiés ukrainiens

Il y a deux mois, Toras, ses enfants, Bohdana et Roman ainsi que les grand-parents Olga et Volodymyr ont fui Tchernihiv et l’Ukraine pour rejoindre la France. C’est la première famille de réfugiés à avoir rallié la Côte d’Azur. Nous les avions rencontrés à Mandelieu, au moment où le maire et le président du conseil départemental leur remettaient les clés de deux appartements, dans la résidence pour personnes âgées Arc en Ciel. Où en sont-ils aujourd’hui? Nous les avons retrouvés, avec Antony, le frère de Toras, installé ici depuis dix ans.

Gaëlle Belda Publié le 09/05/2022 à 10:52, mis à jour le 09/05/2022 à 11:25
interview
Antony, qui vit à Mandelieu depuis dix ans et ses parents: Volodymyr et Olga, arrivés d'Ukraine il y a deux mois. Photo Gaelle Belda

Des murs blancs, des couvre-lits aux couleurs tendres et tout juste une tasse qui attend sur une table. Rien ne traîne, rien ne dépasse. Toras et ses enfants, Bohdana et Roman, n’avaient rien d'autre à poser dans cet appartement que leurs trois cœurs meurtris par les bombardements. 

Quelques pas plus loin, les grands-parents, Olga et Volodymyr, occupent un logement tout aussi sobrement. Il y a un petit vélo sur le balcon. Le signe rassurant que les petits-enfants sont là. Bien là. Bien vivants.

Ils sont les premiers Ukrainiens à avoir rejoint la Côte d’Azur, il y a deux mois. Deux jours après le début des frappes, ils ont quitté Tchernihiv en voiture et ils ont retrouvé Antony, le frère de Toras, à Mandelieu. Dix ans qu’il vit en France. Une chance.

Ils ont d’abord été à six dans le studio d’Antony, ancien militaire, de la légion, aujourd’hui employé dans une société de sécurité. Et puis la préfecture, la Ville, se sont mobilisés pour leur confier les clés de deux écrins dans la résidence autonomie Arc-en-Ciel (pour personnes âgées). 

Mais pour combien de temps?

 

Peut-être jusqu’en septembre. Le temps est devenu une étrange notion.

Un job, une école et beaucoup de volonté

Antony et sa nièce, Bohdana. Photo Gaelle Belda.

Deux mois en France. Et déjà un job pour Bohdana, 18 ans. Elle fait "le service" au Majestic, sur la Croisette, à Cannes. Elle regarde sa montre. Pas question d’être en retard. Elle prend le bus. En Ukraine, déjà, elle menait de front scolarité et travail. Elle sourit. Elle a encore du mal avec le français mais son anglais est plutôt gracieux. Bohdana est une fleur. Pure, sensible. Elle ouvre la porte de sa chambre comme elle ouvre son coeur: tout en douceur.

En classe, il y a du monde autour de lui, on essaie de lui raconter plein de choses mais il ne comprend pas.

A côté, c’est l’antre de Roman. Son petit frère de 9 ans est à l’école. Cela fait quelques semaines qu’il a démarré. Elle hésite. "C’est un peu difficile pour lui" souffle-t-elle. Antony, son oncle complète: "Il est hyperactif, il bouge beaucoup, il a du mal à se concentrer." Ça ne facilite pas son apprentissage, certes. Même si ça dynamise beaucoup l’ensemble des résidents d’Arc-en-Ciel, qui l’adorent. "En classe, il y a du monde autour de lui, on essaie de lui raconter plein de choses mais il ne comprend pas. Il est un peu frustré par ça. Mais ça va évoluer… il est très jeune et il va s’adapter." 

 

Celui qui a déjà fait un bond, c’est Toras. Tout le monde s’accorde à le dire. A cette heure, il est d’ailleurs à son cours de langue. En Ukraine, le père de famille était chauffeur, livreur. Il a bon espoir de trouver un travail. Il est déterminé. 

Une si grande reconnaissance

Olga a planté quelques pieds de fraises dans la jardinière de la résidence Arc en Ciel, à Mandelieu. Photo Gaelle Belda.

Il aurait pu rebrousser chemin. Mettre ses enfants en sécurité et retourner défendre sa terre. Mais s’il a été autorisé à passer la frontière, ce n’est pas pour rien: Toras est le pilier, le chef de famille. La maman de Bohdana et de Roman a été emportée par une maladie quelques années en amont. C’est trop pour les enfants.

Alors, Toras se bat. A sa façon. Pour apprendre le Français et réinventer sa vie. Olga et Volodymyr aimeraient aussi s’impliquer plus intensément, se sentir utiles à ce pays qui leur ouvre les bras. Les grands-parents n’ont pas de cours de Français mais Volodymyr note tout dans un carnet: il est fier de montrer qu’il a intégré 65 mots depuis son arrivée.  "Ils sont tellement reconnaissants de ce que leur donne la France, aujourd’hui", confie Antony.
Sa maman était technicien-ingénieur dans une grande usine et passionnée de jardinage. Son père était professeur puis il a travaillé dans le domaine des médias comme rédacteur, correcteur, etc. Le couple de 71 et 75 ans était à la retraite en Ukraine. Ils avaient de quoi remplir leurs journées: un appartement, des petits-enfants à proximité, des amis avec qui débattre et échanger et même un mobilhome entouré de verdure, où ils pouvaient jardiner à l’envi. 

Olga sourit et nous entraîne sur la petite terrasse. Elle a planté des fraises, des oignons, du persil dans les jardinières en béton de la résidence. Elle décroche les fruits mûrs et nous les offre.

Impossible de trouver du sens

Volodymyr a appris 65 mots depuis son arrivée. Il note tout minutieusement dans un carnet. Photo Gaelle Belda.

Antony explique: "Mon père vient de remonter du cyberespace. Il y va pour lire les nouvelles, contacter ses proches réfugiés en Europe ou ceux restés en Ukraine. Il fait ça tous les jours." Ce qu’il a vu sur l’écran a mouillé ses yeux bleus, une nouvelle fois. Volodymyr reste digne. Sourire. Jusqu’aux oreilles.

Il est touché par l’accueil des Français, des gens ici. Il dit qu’il a déjà des amis dans la résidence.

 

 

 

Les infos, souvent, ils les regardent en famille. "Quand c’est trop horrible, on le cache aux enfants. Mais autrement, ils écoutent, posent des questions." Antony hésite. "Et oui, on pleure. Tous ensemble."

Je leur ai dit de vite quitter le pays… j’ai beaucoup insisté.

Pour lui, c’est une guerre sans fondement. Une guerre psychologique qui dépèce les familles et ceux qui s'aiment. "Nous avions des amis en Russie avec lesquels nous ne parlons plus. Nous ne nous comprenons plus. Nous ne sommes plus d’accord. Comment a-t-on pu en arriver là?"

 

En janvier, Antony a passé deux semaines à Volodymyr . "Il y avait des embrouilles politiques, oui. Mais jamais je n’aurais pu imaginer que quelques semaines plus tard, ce serait la guerre." Il a les mâchoires serrées. "Quand j’ai vu ça à la télé, je n’y croyais pas. Mais j’ai vite pris conscience que c’était réel. Je leur ai dit de vite quitter le pays… j’ai beaucoup insisté."

Faire fi de ce qui n’est plus

D'anciennes cartes postales de Tchernihiv, la ville qu'ils ont dû quitter, dans la douleur, il y a deux mois. Photo Gaelle Belda.

Volodymyr met sa main sur le coeur. Il attrape son fils par le bras et lui demande de traduire. De vite balayer la peine. "Mon père dit qu’il est touché par toute l’aide reçue ici, à Mandelieu. Il dit merci. Il trouve qu’il y a beaucoup de joie, de bonne humeur et que ça leur fait du bien." Il étale quelques cartes postales sur la table. C’est leur ville. Antony continue de traduire et de raconter. Telle église, tel monument, telle place… on ne s’attarde pas sur ce qui n’est plus. On se concentre sur le beau. "Mon père est nostalgique." 

Ils n’envisagent pas de repartir. Ils n’en parlent même pas, à vrai dire. Tchernihiv a été occupée pendant un mois et demi par les Russes. Quand elle a été libérée, ils ont pu constater l’ampleur des dégâts dans les journaux et à la télé. Ils ont aussi reçu des photos de l’appartement de Toras, prises par un voisin, il y a quelques jours à peine. 

Tout a bien trop souffert.

Il va falloir du temps. Le temps, cette notion abstraite qui, peut-être, fera quand même son affaire.

Offre numérique MM+

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