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"Même dans une série Netflix, on ne trouve pas ça": un ex-militaire lourdement handicapé après un accident de service appelé à rembourser l'Etat

Lourdement handicapé depuis un accident de service en 2003, Olivier Tardy, ancien militaire qui vit à Saint-Laurent-du-Var, se bat contre l’État qui lui réclame une dette à rembourser.

Vivien Seiller Publié le 01/03/2022 à 15:13, mis à jour le 01/03/2022 à 14:06
Gravement brûlé au bras, Olivier Tardy a dû être greffé. Selon un expert, l’ancien hussard a enduré des souffrances évaluées à 6 sur une échelle de 7. Photo Sébastien Botella

Il a 40 ans. Il en avait 21 à l’époque. Le temps est passé mais l’incompréhension demeure. Olivier Tardy est un homme meurtri. Marqué par la vie. Né à Nice en 1982, cet ancien militaire a été victime d’un grave accident de service dans la touffeur de l’été 2003.

En intervention lors des incendies en Haute-Corse, le jeune homme sent un rocher céder sous ses pieds. La chute l’entraîne dans les braises, il se retrouve gravement brûlé. Hôpitaux, interventions, rééducation.

Depuis près de vingt ans, cet habitant de Saint-Laurent-du-Var se débat avec de lourdes séquelles. Un combat qui l’oppose aussi à l’État, qui lui somme de rembourser près de 50.000 euros pour un dédommagement financier jugé trop important.

 

Le 18 février, la cour d’appel de Marseille a confirmé le jugement: la dette est toujours d’actualité.

Comment accueillez-vous cette dernière décision?
Je suis plus qu’étonné. C’est effrayant. Je ne sais pas ce que je vais faire. Je ne peux pas être défoncé physiquement puis financièrement. C’est illogique, aberrant.

Comment est né ce litige vous opposant à l’État?
Après mon accident, on m’a payé ma retraite par rapport aux années effectuées. Ensuite, l’armée devait me faire une provision: on m’a proposé entre 80.000 et 85.000 euros en 2013 [précisément 87.181 euros, versé par le Ministère de la Défense "au titre d’une décision de la Commission des recours militaires"., ndlr]. Ils reconnaissaient avoir eu des torts avant le jugement. Selon mon avocate, il manquait énormément par rapport au barème. On passe ensuite en jugement à Aix-en-Provence, en 2016, et le juge dit que l’armée me doit encore environ 45.000 euros. Mais il y a une histoire d’interprétation sur la décision. Finalement, l’armée a trouvé un vice et la somme se limiterait à ces 45.000 euros. Une semaine plus tard, j’ai reçu un courrier pour me dire que je leur devais la différence [selon le tribunal administratif de Toulon, l’État ne devait pas 87.181 euros mais 38.000 euros. Olivier Tardy devrait donc rembourser la différence, soit 49.181 euros. Le tribunal parlait à cette époque "d’absence de faute de l’État" pour justifier sa décision., ndlr]. Tous les six mois, j’ai droit à une lettre des impôts. J’ai même eu une saisie sur salaire de 50 euros.

Tout est parti de votre accident en 2003…
J’avais 21 ans et je faisais partie de l’armée de terre. On était en mission en Corse pour aider les pompiers. J’ai voulu aller chercher un pack d’eau sur la falaise et ça a cédé. J’ai fait une chute de dix mètres. Mon casque est tombé, j’avais le crâne ouvert [il indique un trou encore visible]. Il y avait des flammes partout. La dernière chose dont je me souviens, c’est d’une discussion avec un garde forestier. C’est surtout la faute à pas de chance.

Vous avez attendu un long moment qu’on vienne vous chercher...
Ça a duré 45 minutes. J’ai été opéré de la tête à Bastia. Ensuite, je me suis réveillé à l’hôpital militaire de Toulon une semaine plus tard. J’étais shooté à la morphine pour les douleurs. Après, je suis parti à Hyères plus d’un an, j’ai aussi passé un mois aux Invalides à Paris. En tout, j’ai dû faire deux ans de rééducation. C’était neurologique, l’évolution pouvait se constater sur cinq ans. Aujourd’hui, il n’y a plus d’évolution.

 

Quelles séquelles gardez-vous?
J’ai un handicap au niveau droit, une hémiplégie [paralysie affectant un côté du corps., ndlr] avec des grosses blessures sur le corps. J’ai un problème à la jambe, je ne marche pas bien. Je ne peux pas courir, pas jouer au foot avec mes enfants… J’ai aussi des spasmes au bras droit et des douleurs au dos. On m’a mis des plaques dans le cou : quand je suis tombé, les cervicales ont lâché.

Vous avez reçu la visite de la ministre de la Défense de l’époque, Michèle Alliot-Marie. Que vous a-t-elle dit?
C’était à l’hôpital de Toulon, peu de temps après le réveil. Selon elle, j’étais le plus grand blessé depuis la guerre d’Algérie. Ça, je m’en souviens bien. Quand la ministre vient vous voir, ça marque! Elle m’a fait le bla-bla habituel: "On ne vous lâchera pas, on vous reclassera". Ça devait être dans l’armée ou dans le civil. J’ai aussi été invité à une Garden party à l’Élysée par Jacques Chirac. J’y avais rencontré Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin, j’avais eu Nicolas Sarkozy au téléphone… Ils m’ont tous dit: "On fera tout ce qu’il faut".

Des paroles non tenues?
Tous les six mois, je devais aller faire un examen médical, le neurochirurgien me prolongeait mon congé maladie. Et puis, un beau jour il ne m’a pas prolongé. J’ai appelé un général, un type d’enfer. J’ai eu une lettre de recommandation de sa part pour travailler dans une mairie. En 2008 ou 2009, j’ai envoyé mon CV à la mairie de Nice mais j’ai reçu une lettre de Monsieur Estrosi pour me dire que je ne correspondais pas. J’ai finalement trouvé du travail chez Leclerc, en 2009.

Vous avez pu contacter certaines instances?
J’ai envoyé une lettre à Madame Macron, elle m’a dit que tant que le jugement n’était pas fini, elle ne pouvait rien faire. Mais même si demain ils annulent la dette, ça voudra dire que mon état et ma vie valent 40.000 euros?

Est-ce que vous ressentez une forme de lassitude?
Vous imaginez? J’ai un accident, je ne suis pas un mauvais élément, on me dit on va te reclasser en mairie pour qu’à la fin on me mette un coup de pied au c… et que j’aille bosser chez Leclerc. Et en plus, je leur dois de l’argent. Même dans une série Netflix on ne trouve pas ça! C’est plus que de l’abandon.

Dans quel état d’esprit êtes-vous?
Je ne veux pas lâcher. C’est dégueulasse ce qu’ils font. Je ne comprends pas pourquoi ils s’acharnent. Je suis handicapé à vie. Quand je vais à la plage, ce sont mes gamins qui m’aident à rentrer dans l’eau ou à en sortir. Et ça, pour eux, ça vaut 40.000 euros !

"C’est la première fois que je vois ça", s'émeut la députée Laurence Trastour-Isnart

Laurence Trastour-Isnart n’avait pas encore eu vent de cette affaire. Contactée, la députée de la 6e circonscription des Alpes-Maritimes a pris le temps de se renseigner. De comprendre le nœud du problème. "Je suis étonnée, c’est la première fois que je vois ça, reconnaît celle qui est également membre de la commission de la défense nationale et des forces armées. Sans rentrer dans l’instruction, comment ça se fait qu’on lui ait versé une indemnité et qu’on lui demande de la rembourser?"

"Il a payé le prix du sang"

Laurence Trastour-Isnart maîtrise pourtant le sujet, deux ans et demi après avoir édité un rapport d’information sur le suivi des militaires blessés. "On est allé dans les hôpitaux, on a rencontré tous les organismes qui mettent en place l’accompagnement et l’indemnisation des blessés", énumère-t-elle.

Elle appelle à simplifier les démarches. "Ce qui m’a marqué en travaillant sur ce rapport, c’est la lourdeur administrative pour la personne blessée. On vous demande de raconter votre histoire plusieurs fois, les préjudices… C’est difficile d’oublier. Ce n’est pas comme ça qu’on va permettre à un militaire blessé de se reconstruire. Il faudrait un dossier unique."

La députée se dit prête à tendre la main à Olivier Tardy. "On peut faire un courrier de recours auprès de la ministre, pour voir si l’institution ne peut pas essayer d’être plus raisonnable. Il a payé le prix du sang. Je suis prête à l’accompagner pour le recours et l’aider à le remporter avec son avocate."

La députée a édité un rapport d’information sur le suivi des militaires blessés. Sébastien Botella.

L’œil de l’avocate

Pour son client comme pour elle, c’est une nouvelle défaite. Avec la décision de la cour administrative d’appel de Marseille, le dossier Olivier Tardy se poursuit. Maître Céline Alinot doit repartir de l’avant. "Je pense qu’on va faire un recours amiable auprès de la ministre des Armées, pour lui demander si elle veut bien abandonner une créance qu’elle-même avait estimée indue."

L’avocate pointe une incohérence. "La ministre poursuit le remboursement de 49.000 euros, alors qu’elle avait considéré que le préjudice subi par Monsieur Tardy pouvait être évalué à 87.000 euros."

Selon Maître Alinot, cette affaire relève du "drame humain." Elle peine à comprendre l’absence de reclassement.

"Je trouve aberrant que l’État ne se soit jamais manifesté après l’accident." Son client se sent-il abandonné?

"Le sentiment qui domine c’est l’injustice. Au bout de toutes ces années, se voir renvoyer à la figure que ce qu’on a vécu s’indemnise royalement 38.000 euros et que ça doit suffire… C’est une somme dérisoire, honteuse."

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