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"Le travail a été long mais on va beaucoup mieux" confie ce couple de résidents monégasques rescapés de l'attentat du Bataclan

Rescapés de l’attentat perpétré au Bataclan, le 13 novembre 2015 à Paris, Valentina et Adrien, deux résidents monégasques, se confient sur leur long processus de reconstruction.

Propos recueillis par Thibaut Parat Publié le 12/03/2022 à 17:00, mis à jour le 12/03/2022 à 17:41
Adrien et Valentina, présents à la Maison de France, pour « se souvenir ». Photo Michael Alesi / Dir. Com.

Leur histoire est une leçon de vie. Une ode à la résilience. Spectateurs au Bataclan, ce désormais funeste 13 novembre 2015, Valentina et Adrien ont miraculeusement échappé à la folie meurtrière du commando terroriste. Indemnes physiquement, certes. Mais meurtris psychologiquement. Le processus de reconstruction fut complexe. Il se poursuit encore aujourd’hui.

Mais les deux tourtereaux, résidents à Monaco et depuis mariés, vont "beaucoup mieux". Présents ce vendredi matin à la Maison de France, à l’occasion de la cérémonie d’hommage aux victimes du terrorisme, ils racontent l’importance de se souvenir, leur reconstruction et évoquent le procès en cours, dont ils n’attendent guère de réponses.


Pour l’ambassadeur de France à Monaco, cette journée constitue un repère et participe au devoir de mémoire (lire ci-dessous). Que vous inspire ce type de cérémonie ?
La vie reprenant ses droits, les gens peuvent oublier. Et c’est important de se rappeler des victimes du terrorisme d’avant-hier, d’hier et de demain, de ces personnes décédées ou gravement blessées. Nous, c’est un cas un peu spécial car on a été directement concernés. On y pense tous les jours.


Comment se déroule votre travail de reconstruction, six années après les faits ?
Valentina : Le travail a été long, compliqué mais, honnêtement, ça va beaucoup mieux. On a beaucoup travaillé avec des psychiatres. Je n’y croyais pas trop mais sans eux, je n’en serais pas là… On ne peut pas gérer ça tout seul, on n’a pas les outils. Le temps a aussi fait son effet. L’être humain est surprenant, bien plus résilient qu’on ne l’imagine. Il y a, toutefois, des séquelles qu’on gardera jusqu’à la fin de notre vie. On a le cœur brisé, pas dans le sens romantique du terme. Pour certaines choses, il est irréparable.
Adrien : Au début, on est dans une espèce de brouillard, d’incompréhension. Notre cerveau n’est pas fait pour gérer cela. Il n’est même pas préparé car, à la base, on était juste allé à un concert de musique…
Il faut du temps. C’est une course de fond. C’est possible d’aller mieux, il ne faut pas hésiter à se faire aider. C’est primordial. Nous, on a eu une chance infinie.

 

"Avant les attentats, notre couple était insouciant. Il a pris dix ans d’un coup"


En novembre 2015, votre histoire était naissante. Quel rôle a joué l’amour dans ce processus ? Comment votre couple a évolué avec cette blessure commune ?
Valentina : Adrien m’a rejoint à Monaco, fin 2016. Pendant un an, après les attentats, on a vécu loin l’un de l’autre. Les premiers mois furent difficiles, notamment par rapport à l’hypervigilance. Il était la seule personne proche qui pouvait comprendre de A à Z ce que j’avais vécu, ce que je ressentais.Cela aide dans la reconstruction, pour remettre de l’ordre dans ses idées. On a beaucoup dialogué. De tout. Même si on a eu des familles très à l’écoute, on ne partageait pas tout avec elles afin de ne pas les faire souffrir. Avant les attentats, notre couple était insouciant. Il a pris dix ans d’un coup. Quand on vit quelque chose de très dur, soit ça passe, soit ça casse. Nous, ça nous a unis. Notre couple a évolué naturellement, avec des blessures différentes.


Depuis ce concert des Eagles of Death Metal, avez-vous voulu, réussi à retourner dans une salle de concert ?
Valentina : Nous avons voulu et avons réussi. Ça a pris du temps. C’était en 2019 en extérieur puis, la même année, en intérieur. Je ne pensais pas qu’on en serait capable. Ça s’est très bien passé. On avait pris plein de places de concert pour 2020 mais tout est tombé à l’eau avec la Covid-19.


En tant que parties civiles, le procès qui se tient en ce moment, vous aide-t-il ?
Valentina : Contrairement à beaucoup de victimes, je n’attends absolument rien de ce procès pour ma reconstruction. Il n’a pas d’intérêt à mes yeux. Cela m’importe peu de connaître les idées, les plans des accusés. On a tous des réactions différentes face à cela. J’ai peur que ceux qui en attendent beaucoup n’obtiennent pas les réponses qu’ils veulent, et qu’ils en souffrent encore plus. Mais s’ils obtiennent des réponses, j’en serais ravie.
Adrien : Au début, par pur intérêt, je suivais le procès tous les jours. Je voulais entendre les accusés au moins une fois, me faire une idée plus précise de leurs personnalités. Je m’attendais à des personnes plus engagées dans leurs croyances. Mais, en réalité, ils sont plus bêtes que je ne l’imaginais.  Ils ont réalisé quelque chose dont ils n’ont aucune idée et le justifient par des phrases toutes faites. Je suis allé de déception en déception, en écoutant des témoignages bâclés, voire malhonnêtes, des accusés et de la police belge. Je n’écoute plus aujourd’hui.

"Cela m’a aussi fait accepter
qu’il n’existe pas forcément d’endroit sûr"

 


En septembre dernier, vous disiez : "Il faudra accepter que des questions restent sans réponses". C’est-à-dire ?
Valentina : On n’aura jamais de réponses à cette grande question philosophique : "Pourquoi nous ?".


La Covid puis la guerre en Ukraine accaparent l’espace médiatique, éclipsant de fait la tenue du procès des attentats du 13 novembre 2015. Comment vivez-vous cette période ?
Valentina : Comme tout le monde. Ce qui se passe en Ukraine est très anxiogène.
Adrien : On se projette forcément sur les populations civiles. Ce qu’ils vivent, c’est ce que nous avons vécu à notre échelle.
Valentina : Quand du jour au lendemain, on entend le bruit des armes d’assaut… On a de l’empathie. Mais, pour l’amour du ciel, on ne se compare pas à eux. Leur situation est bien pire.


Adrien, vous avez fait le choix de quitter Paris pour la Côte d’Azur, d’où est originaire Valentina. C’était vital ?
Adrien : Je ne regrette pas du tout ce choix. Tout était anxiogène. Ce n’était plus possible. Il fallait que je retrouve un semblant de sécurité. Ce fut le cas à Monaco. Avant que j’arrive, certes, il y a eu l’attentat du 14 juillet à Nice. Cela m’a aussi fait accepter qu’il n’existe pas forcément d’endroit sûr. Ils touchent partout…

"Un instant où la résistance dépasse la barbarie"

Une cérémonie sobre. En comité restreint et tout en pudeur. Pour cette cérémonie d’hommage aux victimes du terrorisme, ce vendredi, l’ambassadeur de France à Monaco, Laurent Stefanini, a su trouver les mots justes pour souligner l’importance de cette journée. "Ces instants constituent des repères, des moments d’une grande force où chacune et chacun se retrouve, se souvient et espère, introduit-il. Au-delà de la légitime émotion qui nous étreint, il faut voir dans cette journée un instant où la résistance dépasse la barbarie, un moment porteur d’espoir."

"Les procès sont essentiels
pour comprendre"


Selon lui, les procès qui occupent l’actualité – celui des attentats du 13 novembre et celui de Saint-Etienne-du-Rouvray – ravivent, certes, de funestes souvenirs, mais "ils sont essentiels pour comprendre, pour confronter les accusés à leurs actes, pour permettre aux victimes, aux familles et aux proches de témoigner et, par la parole, peut-être de se reconstruire. La justice est la meilleure réponse à ceux qui voudraient détruire notre raison humaine et notre façon de vivre, la meilleure réponse à ceux qui voudraient susciter haine et vengeance de telle sorte que cela viendrait valider leurs actes."


Laurent Stefanini s’est dit impressionné et inspiré par le courage démontré par les victimes, à l’instar de Valentina et son époux Adrien, lesquelles tentent de "se reconstruire, avancer et se projeter dans le futur". En 2020, il leur avait remis la médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme.

Laurent Stefanini, ambassadeur de France àMonaco, devant les personnalités publiques de la Principauté. Photos Michaël Alési / Dir Com.

Offre numérique MM+

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