"Prost peut bien faire la tête", rappelle René Arnoux 40 ans après sa victoire au Castellet devant son coéquipier

Le 25 juillet 1982, René Arnoux s’imposait sur le circuit Paul-Ricard. Devant son coéquipier chez Renault, Alain Prost et Didier Pironi. Un podium 100 % français, sur lequel tous n’avaient pas le sourire...

Propos recueillis par Laurent Seguin Publié le 23/07/2022 à 18:53, mis à jour le 23/07/2022 à 18:43
interview
Présent en juin au Castellet sur le Grand Prix de France historique, René Arnoux a prévu de suivre le Grand Prix moderne depuis... son canapé. (Photos Frank Muller et Dominique Leriche)

C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent, comme bon nombre de leurs aînés d’ailleurs, pas connaître. Une époque joyeuse au cours de laquelle tout semblait n’être que fête. Une période qui voyait Michael Jackson, A-ha et même Lio collectionner les tubes. Quand "Platoche", Hinault, Noah et Prost empilaient eux les trophées et les titres. Une époque formidable dans laquelle vous pourriez parfaitement replonger en rembobinant l’une de ces cassettes VHS que l’on visionnait en ce temps-là. Mais comme on imagine sans mal que votre vieux magnétoscope a aussi bien vieilli que les tubes de Début de soirée ou d’Émile et Images, on vous propose plutôt d’embarquer avec un certain René Arnoux pour plonger au cœur de ces années 80. Et pour remonter notamment à ce fameux 25 juillet 1982. Un jour de gloire, un podium 100% français sur le Grand Prix de France, et un triomphe tricolore à domicile. Mais aussi une course qui aura marqué l’histoire de la F1. Et fait une partie de la légende du futur pilote de la Scuderia Ferrari.

Car, ce jour-là, avant de signer sa troisième victoire dans la discipline reine du sport auto, "Néné" avait d’abord choisi d’ignorer les consignes de son équipe. "Prost, 1, Arnoux, 2", demandait Renault. "Arnoux 1, Prost 2", répondait sur la piste celui qui était parti en tête de son grand prix national et qui n’était absolument pas résolu à laisser passer son jeune cadet. Alors les panneaux brandis par l’écurie française étaient clairs, mais la décision d’Arnoux l’était toute autant. Aussi têtu que son accent qui, quarante ans après, n’a pas bougé d’une octave, l’homme de Pontcharra franchissait la ligne en tête. Devant Prost donc, qui lui, en tirait une de six pieds de long sur le podium. "Il peut toujours faire la tête, ça ne me gêne pas", rigole encore aujourd’hui Arnoux avec un franc-parler et une fraîcheur qui vous replonge instantanément au cœur des années 80. Oui, "Néné" est bien plus efficace qu’un vieux magnétoscope. Alors, on rembobine?

Le 25 juillet sera le quarantième anniversaire de votre victoire au Grand Prix de France 1982, on imagine que c’est un souvenir qui occupe une place de choix dans votre mémoire?

Oui, enfin quand un pilote court il a envie de gagner tous les grands prix. Après, ça ne se passe pas toujours comme on pense. La preuve (il rit, en pensant sans doute à Prost). Mais j’ai toujours aimé ce tracé (du Castellet). Et, ce jour-là, la voiture marchait à merveille. J’avais fait la pole le samedi, le meilleur tour au Warm-Up le dimanche matin, et puis sur la course je suis parti devant et j’ai pris les secondes nécessaires pour rester à l’abri. Après, ce n’était plus qu’une question de tenir la distance. Avec un peu la trouille parce qu’avec nos voitures la fiabilité n’était pas toujours là. Les derniers tours me semblaient d’ailleurs très longs. Dans ces moments-là, on écoute un peu tout. Un peu tous les bruits.

 

Et on devient un peu parano?

Oui, surtout que j’ai fait un peu de mécanique, alors les bruits, je les connaissais. Quand vous êtes en bagarre, vous n’y pensez pas, mais quand il y a un petit matelas… Mais bon, c’est allé au bout, j’ai gagné le Grand Prix. Et en plus ce jour-là, ce sont trois Français (lui, Prost et Pironi) sur le podium. Je me souviens d’ailleurs que l’on a pris l’avion au Castellet avec Bernard Hanon qui était le président de Renault pour rejoindre Bernard Hinault qui venait de gagner le Tour de France (avec l’équipe Renault). On a fait une méga fête chez Renault sur les Champs-Élysées. Jusqu’au petit matin!

Alain Prost lui n’était pas à la fête et faisait la tête, pour être poli...

Ça, il peut toujours la faire, ça ne me gêne pas (il rit à nouveau).

Ça ne s’est pas arrangé entre vous? Quarante ans sont passés...

 

Vous savez, je suis assez entier. Quand il y a quelqu’un que je n’apprécie pas trop, je ne vais pas devenir ami avec lui. Il y a tellement de gens avec qui vous pouvez être amis… Moi, j’ai toujours accepté qu’au sein de la même équipe, il y ait un autre pilote valable. Ne serait-ce que pour développer la voiture. Parce qu’à l’époque, on ne faisait pas les essais au simulateur, on faisait tout sur la piste. On venait d’ailleurs très souvent tourner ici en essais privés. Donc il fallait absolument être avec un autre bon pilote. Si vous utilisiez la F1 avec un pilote qui tournait deux secondes moins vite que vous au tour, vous ne l’utilisiez pas, elle n’allait pas tomber en panne, ne risquait pas de problèmes pneumatiques ou de problèmes de freins, les moteurs allaient résister. En revanche, si vous demandiez toujours le maximum... Donc il fallait deux bons pilotes. Alors j’aimais qu’avec l’autre pilote qui était Alain (Prost) à ce moment-là, on travaille bien. Mais une fois que l’on était dans la voiture et que la course démarrait…

C’était chacun pour soi?

Vous savez, on est formaté pour gagner. On fait une école de pilotage et si on ne gagne pas, on part à la pêche. On fait une saison en Formule Renault et il faut gagner sinon, on ne va pas en F2. Et là encore, il faut gagner pour arriver en F1. Donc on est tellement formaté pour ça. Moi, je n’aurais jamais pu demander à un coéquipier de me laisser passer. Je veux bien jouer le jeu à la dernière course si mon équipier peut aller chercher un titre. Mais à mi-saison ici, en juillet, faut pas trop en demander. Faut même rien demander.

Ces consignes d’équipe, on en voit encore aujourd’hui. Sergio Pérez a récemment dû laisser passer Max Verstappen en Espagne. Ça vous a choqué?

Moi, je ne suis pas trop pour. Si vous signez, comme certains pilotes acceptent de le faire, un contrat de deuxième pilote, vous ne pouvez rien dire. C’est ce que Barrichello a fait pendant des années avec Schumacher (chez Ferrari). Mais moi, je ne suis jamais rentré dans cette démarche. Je n’ai jamais signé de contrat de premier pilote, mais toujours des contrats d’égalité. Et là, on ne peut rien vous dire. Alors après, on peut me demander ce qu’on veut, mais ce jour-là (le 25 juillet 1982), je peux gagner, je gagne.

Vous gagnez donc, et la saison suivante, vous signez chez Ferrari. Quels souvenirs conservez-vous de vos deux années au sein de la Scuderia?

La puissance et le nom de cette équipe, car c’est très fort. Mais surtout une super rencontre avec Enzo (Ferrari). Il était souvent présenté comme quelqu’un de dur, mais je n’ai pas du tout ce souvenir-là de lui. Je mangeais régulièrement avec lui dans la petite maison qui était face au circuit (à Fiorano) et j’ai passé des moments extraordinaires avec lui. Avec un homme qui a consacré 100% de sa vie à l’automobile. Et puis c’était quelqu’un d’entier. Ou il aimait, ou il n’aimait pas. Et moi, j’aime bien les personnes comme ça.

 

 

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