"Devenir pro n'était pas un rêve". L'attaquant de l'AS Monaco Breel Embolo retrace son parcours

Arrivé cet été sur le Rocher après six saisons en Allemagne, Breel Embolo a pris le temps de se confier sur son enfance, son parcours et ses débuts particulièrement réussis avec l’ASM.

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Leandra Iacono Publié le 05/10/2022 à 11:21, mis à jour le 05/10/2022 à 11:22
Breel Embolo espère que le meilleur est encore à venir. Photo Cyril Dodergny

Acheté 12,5 millions d’euros cet été à Mönchengladbach, Breel Embolo est déjà incontournable à Monaco, avec qui il a inscrit dimanche contre Nantes, son quatrième but de la saison et délivré sa deuxième passe décisive.

Très généreux sur le terrain, l’international suisse de 25 ans l’est tout autant en interview.

Vendredi, à son retour de sélection, il s’est livré pendant près d’une heure sur son enfance, son évolution, ses ambitions, ses valeurs et cette capacité, assez rare de nos jours, à toujours voir le positif.

Deux buts avec la Suisse cette semaine, des débuts réussis avec Monaco. Êtes-vous dans la meilleure forme de votre vie?
Je ne pense pas. Le dire équivaudrait à me mettre des limites ou à être dans l’auto-satisfaction de ce qu’il vient de se passer ces dernières semaines. Ce serait un peu bête et naïf. J’ai pris la décision de changer de club pour sortir de ma zone de confort. J’ai fait six ans en Allemagne. J’avais besoin de nouveauté, de retrouver une certaine fraîcheur, me confronter à une autre concurrence. J’ai 25 ans, j’espère que le meilleur est à venir. Ce début de saison ne se passe pas trop mal (il sourit). Mes choix paient et je suis très heureux d’être ici.

Vous donnez le sentiment d’avoir toujours connu la L1 et ses exigences.
C’est un championnat que j’ai toujours bien aimé regarder. À mon arrivée ici, on m’a dit: "Tu as le soleil, tu as tout pour être concentré mais tu as aussi tout pour ne pas l’être. Ça dépend de toi et de ce que tu veux". C’est un discours qui m’a plu. Quand je m’entraîne, je le fais pour moi, pas pour ma mère, le coach ou le directeur sportif. J’ai entendu qu’à Monaco il y a les yachts, la fête, mais il y a surtout un super centre d’entraînement, des conditions parfaites pour travailler et des gens qui font tout pour que vous vous sentiez à l’aise.

 

Quelle note donneriez-vous au début de saison de Monaco?
(Il réfléchit) C’est très dur à dire. Il y a eu cette élimination de la course à la Ligue des Champions (contre le PSV Eindhoven) qui n’était selon moi pas méritée et a été très dure à avaler. Mais on a montré une bonne réaction. Les matchs qu’on a perdus, on les a perdus à dix avec des décisions arbitrales difficiles à accepter. On sait qu’on peut faire plus, mais on n’a pas non plus raté nos débuts. Globalement on est sur une bonne lancée. On travaille dur, on a à cœur de construire quelque chose de fort collectivement.

D’où vient ce sourire qui ne vous quitte jamais?
Je crois qu’on est tous un peu bénis de faire ce métier, de vivre cette vie. Il faut en être conscient. Bien sûr, on a beaucoup de pression de l’extérieur, des fans, des médias, du club. Ça peut être difficile pour certains. Moi, je le prends très positivement. Un match gagné, ça rend tellement de gens heureux. À l’inverse tout va tellement vite dans le foot, qu’une défaite est accompagnée de beaucoup de négativité. Je trouve ça dommage. Tu peux perdre en faisant un bon match. Il peut y avoir des faits de jeu contraires. On peut aborder la rencontre avec une tactique et tomber sur un adversaire qui avait une meilleure solution. Il y a plus grave.

Comment avez-vous fait pour rester authentique dans un monde si spécial?
Je ne pense pas être le même Breel qu’il y a trois ou cinq ans. On s’adapte, on grandit, c’est normal. Mais je reste très attaché aux valeurs familiales qu’on m’a transmises et que je souhaite aussi apprendre à mes enfants (une fille et un garçon de 4 et 2 ans). Être heureux, respectueux, aimer ce qu’on fait et le faire à 100%. Ce sont des bases qui ne dépendent pas de ce que tu fais ou de ce que tu as.

"C'était d'abord l'école, et après le foot"

Comment le football est-il arrivé dans votre vie?
À l’école, comme beaucoup d’autres enfants. Je n’avais pas trop envie de m’inscrire dans un club comme mes copains mais je me suis laissé convaincre. C’était très dur quand j’ai dû quitter Nordstern Bâle, mon premier club. Je ne voulais pas comprendre que j’avais les qualités pour aller plus haut. C’était un loisir pour moi. D’ailleurs, deux semaines après avoir rejoint le centre de formation bâlois, j’ai tout stoppé.

 

Pourquoi?
Quand j’arrive à Bâle, tout est pro. Tu t’entraînes quatre fois par semaine, ça change complètement. Ça a été un choc. J’ai toujours été un peu dur quand j’étais jeune. J’avais un sale caractère. Quand on perdait, je partais le premier, et ça m’arrivait de ne pas revenir pendant une semaine. Je n’aimais pas les défaites, je n’aimais pas les règles. Ce n’est pas comme dans la cour de l’école où je pouvais décider quand j’en avais marre, quand arrêter. Devenir footballeur professionnel n’était pas un rêve. Le foot, c’était cool, ce que faisait le Camerounais Samuel Eto’o, c’était ‘‘wahou’’ mais moi je jouais au foot, simplement parce que c’était normal. Tout le monde le faisait. C’est vers l’âge de 14-15 ans qu’un coach m’a dit: « Si tu ne fais pas le con, tu as le talent pour devenir pro ». C’est là que j’ai réalisé que je n’étais pas loin. À partir de là, j’ai beaucoup progressé, j’ai appris à respecter tout ce qu’il y a en dehors du terrain: bien se préparer, s’échauffer, ne pas sortir, venir à l’heure. C’est ce qui a fait la différence. J’ai eu des amis super forts qui ne jouent plus du tout aujourd’hui. Après, c’est allé très, très vite, j’ai signé pro à 16 ans, j’ai fait mes débuts à 17, et aujourd’hui je me retrouve ici à faire cette interview (sourire).

Votre famille n’a pas été effrayée?
Si, très (rires). Quand j’ai dit à ma mère qu’on nous invitait pour parler d’un contrat, elle n’a pas très bien compris. Elle ne réalisait pas. Je trouve ça tellement bien. C’était mes affaires, elle ne s’en est jamais mêlée et ne s’en mêle pas plus aujourd’hui d’ailleurs. Je devais juste ramener des bonnes notes (rires), avoir un comportement irréprochable. Quand j’ai signé mon premier contrat pro, la première chose qu’elle m’a dit, c’est : « Tu vas finir ton apprentissage ».

Dans quel domaine?
Employé de bureau à la Fédé de foot. Je devais commencer en été et j’avais signé pro en février. En moins de 16 ans, ça allait mais après j’ai basculé avec l’équipe première. C’était une autre vie. Le mercredi tu es en Ligue des Champions, tu n’arrives pas à dormir avec l’adrénaline et le lendemain à 9h, tu es devant l’école, où les gens commencent à te regarder bizarrement, à prendre des vidéos. C’était compliqué mais je suis content d’avoir pu aller au bout et d’avoir rendu ma mère fière.

Breel Embolo a retracé son parcours. Photo Cyril Dodergny.

Vous n’avez pas attendu longtemps pour inscrire votre premier but en pro.
Je fais ma première entrée à 17 ans contre Salzbourg en Ligue Europa, où je passe peut-être une minute sur le terrain. Le week-end d’après, je crois qu’on reçoit Aarau. Dans la vie, il faut un peu de chance. L’équipe gagne 4-0, donc c’est une opportunité de lancer un jeune. Je rentre et je marque après quelques minutes (une en réalité). On est à la maison. Il y a beaucoup d’émotions. Yann Sommer fait le sprint de sa vie pour venir célébrer avec moi. Je ne l’ai plus jamais vu faire ça (rires). C’est là que tout commence pour moi.

Celui qui vous a lancé (Murat Yakin) est désormais votre sélectionneur.
Il m’a donné ma chance. C’est marrant parce qu’à cette période, il me faisait jouer en numéro 8 voire en 10, mais jamais en pointe et 5-6 ans plus tard, je suis toujours sous ses ordres mais je suis complètement attaquant. Mon style de jeu a beaucoup évolué. On en rigolait encore ensemble la semaine dernière. Il connaît exactement mes forces et mes faiblesses, donc c’est très spécial pour moi de retravailler avec lui.

Il disait récemment de vous: « Je ne pensais pas que cette place à la pointe de l’attaque serait celle qui lui conviendrait le mieux ».
Je suis le premier à penser que je ne suis pas complètement un 9. A 16-17 ans, ça m’est arrivé de jouer milieu défensif. Quand on me critique parce que je ne suis pas l’attaquant qu’on voudrait que je sois, je réponds que c’est normal au vu de mon parcours. La question de mon poste s’est beaucoup posée. Aucun coach n’était d’accord (rires). J’ai beaucoup appris de ces différentes expériences et je pense que c’est aussi ce qui fait ma force. ça m’aide sur le terrain dans les mouvements ou dans la façon d’appeler le ballon.

Après Bâle, vous signez à Schalke 04 mais vous vous blessez gravement, peu après votre arrivée.
C’était la première blessure de ma carrière (une fracture de la cheville avec complications). Je n’avais aucune idée de ce que ça impliquait. J’avais beaucoup de pression. Je venais de quitter la Suisse pour l’Allemagne. Au début, ça ne se passe pas bien, les résultats ne sont pas bons, puis je mets un doublé et je fais une ‘‘passe dé’’ contre Gladbach. Il y a un peu de soleil dans ta vie et le week-end d’après, tu te pètes. Ça, c’est un mauvais début de championnat (rires).

Quelle a été votre première pensée?
Que c’est lâche, faible de laisser tomber mon équipe alors qu’on est dans une phase compliquée. Je me suis senti inutile. C’était ça mon plus gros problème. Je ne pensais pas rester éloigné si longtemps des terrains (11 mois). J’ai mis beaucoup de temps à accepter ça. C’est une vie totalement différente. Je ne savais pas quoi faire de mon temps libre. Il n’y a plus les matchs tous les trois jours, les voyages…

 

"Federer? Il te fait te sentir important"

Qu’avez-vous appris de cette épreuve?
J’ai compris la nécessité de prendre du temps pour soi, de ne pas vouloir à tout prix retrouver les mêmes sensations. J’ai eu une grave fracture, mon pied ne sera plus jamais comme il y a 7 ans. Il faut accepter ça. J’ai investi ce temps sans terrain pour apprendre à me préparer différemment, faire les soins, manger correctement. J’en ai profité pour prendre soin de ma famille, aussi. Quand je suis revenu, je voulais jouer absolument tous les matchs, comme si je n’avais jamais été blessé. Je ne voulais pas être freiné alors que mon corps n’était pas encore capable d’enchaîner. Je suis content car aujourd’hui, je n’ai pas de problème et surtout j’ai l’esprit libéré.

Il paraît qu’un certain Roger Federer vous a aidé.
Roger, c’est notre président, il représente tout pour la Suisse (sourire). Il venait souvent voir les matchs quand je jouais à Bâle. Quand je l’ai croisé alors que j’étais blessé, il savait absolument tout de ce qui m’était arrivé. J’étais choqué. C’est l’un des dix plus grands athlètes de l’histoire, comment il peut savoir de quoi souffre Embolo? Il m’a conseillé des spécialistes. Il te fait te sentir important. Il ne fait pas semblant, il est vraiment intéressé. Je me souviens l’avoir vu parler avec un skieur et il connaissait tous les résultats de la saison. Il est impressionnant.

Vous avez regardé son dernier match?
Bien sûr. J’étais avec la sélection suisse. Sur un écran, il y avait le match de l’Italie, et sur l’autre la Laver Cup. On a poursuivi le visionnage dans ma chambre avec deux-trois joueurs. C’était un moment très émouvant. Un mois et demi avant, il était venu nous voir à l’entraînement. Il nous disait alors, qu’il donnait tout pour revenir, qu’il était prêt à essayer encore. Il a finalement pris la décision d’arrêter. Il a tellement apporté au sport en tant qu’athlète mais aussi en tant qu’homme. Je lui souhaite le meilleur.

Vous avez deux enfants. La paternité vous a changé?
Un peu mais ma femme dit tout le temps qu’il y a trois enfants à la maison et pas deux (rires). Être père, c’est simple et très dur à la fois. J’ai la chance avec mon métier d’avoir quand même des moments libres, d’avoir une situation financière confortable. D’un autre côté, le sommeil, les nuits ne sont plus les mêmes. C’est beaucoup de responsabilités. Les enfants te prennent et t’apportent tellement à la fois. Grâce à eux, je prends beaucoup plus de recul.

Votre fille est née pendant la Coupe du monde 2018.
Entre la phase de poule et les huitièmes de finale. J’ai eu peur car j’étais à l’autre bout du monde. ça a été juste, mais j’ai pu sauter dans un avion après notre qualification et assister à l’accouchement.

Vous êtes né à Yaoundé, au Cameroun. Y retournez-vous souvent?
Mon père et les trois quarts de ma famille vivent là-bas. J’essaie de m’y rendre tous les étés. Ça devient difficile car il y a de plus en plus de matchs et de moins en moins de jours libres. C’est très important pour moi de cultiver cette relation avec mon pays natal, mes racines et donner aussi quelque chose en retour.

 

Quelles étaient vos idoles de jeunesse?
Samuel Eto’o était l’idole de notre peuple. Grâce à lui, je me suis mis à kiffer le Barça. Il y a aussi Alexandre Song, Ronaldinho, R9 (Ronaldo), Zlatan Ibrahimovic. Aujourd’hui, je n’ai plus d’idoles mais plein de joueurs dont j'essaie de m'inspirer. Je regarde beaucoup de vidéos, j’essaie de piquer deux-trois trucs un peu partout. A Monaco, tu peux apprendre de tout le monde: le placement, la finition avec le pied gauche de Kevin (Volland), Wissam (Ben Yedder), Golovin...

Il paraît que vous adorez aussi Mario Balotelli.
Bien sûr! Qui ne l’aime pas?

Vous dépensez mieux votre argent que lui?
J’espère, enfin je ne sais pas comment il le dépense (rires). J’ai le côté suisse en moi, on est bon dans les investissements.

De qui êtes-vous le plus proche dans le vestiaire monégasque?
Malang (Sarr), Momo (Camara), Youssouf (Fofana), mais je m’entends très bien avec tout le monde. Avec Wiss, on joue le même poste, du coup à l’entraînement, on est souvent dans le même coin. On a les mêmes idées, on veut marquer. C’est un vestiaire jeune, qui vit très bien. Nous les nouveaux, on a été super bien intégrés.

Breel Embolo avait besoin d'un nouveau challenge après six saisons en Bundesliga. Photo Cyril Dodergny.

"Une finale France - Suisse, je signe"

Qui va faire la meilleure Coupe du monde, la France ou la Suisse?
(Il hésite) Je signe tout de suite pour une finale France - Suisse, avec bien sûr une victoire de la Nati à la fin.

La qualification contre les Bleus à l’Euro, c’est le plus beau souvenir de votre carrière?
Avec la sélection oui. On savait que ce groupe avait des qualités mais ça nous a montré qu’on peut battre tout le monde, que tout est possible. On s’est souvent cassé les dents sur ce cap des huitièmes de finale. On avait été éliminés par la Suède, par la Pologne et là, on passe contre la France. Ce sont nos voisins, une des meilleures équipes du monde, l’un des grands favoris. C’était très spécial. Ça  vient aussi du scénario. Il y a eu des renversements, la séance de penaltys, des émotions de fou. C’est le foot comme tout le monde l’aime. Malheureusement derrière, on est éliminés par l’Espagne.


C'est dit

"Si je n’avais pas été footballeur, j’aurais aimé être cuisinier."

"Mon pire défaut? Ma copine dit que je ne prends jamais rien au sérieux."

"L’attente avant un match à 21h est interminable pour moi."

"Gagner 5-0 contre le Bayern en Coupe (avec Gladbach), c’est bien. Mais si c’est pour sortir deux tours après, ça ne sert à rien."

"Je suis très dur avec moi-même quand j’analyse mes matchs".

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