"Il faut abroger l’article 6 à Monaco, c’est une certitude", selon Cédrick Lanari, président de la F2SM

La Fédération des syndicats de salariés de Monaco vient de fêter ses dix ans d’existence. Son président, Cédrick Lanari, témoigne des combats passés et ceux, nombreux, à venir.

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Propos recueillis par Thibaut Parat Publié le 10/10/2022 à 20:06, mis à jour le 10/10/2022 à 20:05
Cédrick Lanari (avec le micro) lors de la célébration des dix ans de la F2SM au Café du Cirque de Monte-Carlo. F2SM

En 2012, à la suite d’une divergence d’opinions sur la réforme des retraites, des adhérents de l’Union des syndicats de Monaco (USM) faisaient scission pour fonder la Fédération des syndicats de salariés de Monaco. Nouvelle venue sur l’échiquier syndical de la Principauté, se présentant comme « apolitique », la F2SM a rapidement voulu se démarquer de son homologue quant à ses modalités d’actions. « Descendre dans la rue, c'est le dernier recours. Nous sommes une fédération de dialogue et de concertation qui prend en compte le contexte spécifique de Monaco. On est plus dans la discussion que dans l'opposition systématique », confiait, à l’époque, son président Jean-Luc Cloupet.

Ce mardi au Café du cirque de Monte-Carlo, la F2SM a soufflé ses dix bougies en présence des institutionnels de la Principauté. À cette occasion, Cédrick Lanari, l’actuel président, retrace une décennie de combat syndical, l’actualité sociale du moment, les projets en cours et à mener pour améliorer les conditions de travail des salariés, lesquels subissent l’inflation de plein fouet.

Dix années que la F2SM a été créée… Quel combat retenez-vous en particulier ?
Celui de s’imposer dans le paysage syndical monégasque, de nous faire connaître auprès des médias et des salariés. Depuis notre création, on est rentré au Conseil économique et social, au Tribunal et à la Médecine du travail, aux commissions de licenciement et de reclassement, à la CCSS etc...
À chaque étape, il a fallu s’imposer. Le syndicalisme en Principauté est historiquement associé à l’USM et c’est légitime puisqu’elle existe depuis 1944. Notre organisation n’est pas pyramidale et notre mode de fonctionnement est apolitique.La Fédération soutient les syndicats, leur apporte une aide juridique et des locaux, mais la décision finale de signer des accords leur appartient.


Contrairement à l’USM, vous avez toujours opté pour une approche moins frontale avec l’exécutif et les institutions. Pourquoi cette stratégie ?
On n’a jamais boycotté de réunions avec le gouvernement princier ou le Conseil national. 
La politique de la chaise vide ne nous ressemble pas. Notre stratégie, celle des petits pas, est payante. C’est la seule qui fonctionne.
Voici un exemple concret : depuis mai, des négociations sont menées pour augmenter les salaires de plus de 10 % dans le secteur de l’hôtellerie-restauration, du fait de l’inflation. L’Association des industries hôtelières de Monaco a proposé de s’aligner sur la France. L’USM voulait davantage. À ce jour, aucun accord n’a été trouvé et les salariés, notamment les saisonniers, ont donc passé un été sans augmentation de salaire. Dans tout cela, nous n’avions pas réellement notre mot à dire puisque nous ne sommes pas signataires de la convention collective, dont la signature est antérieure à notre création en 2012.

"Une vie salariale réussie, c’est un équilibre entre vie privée et vie professionnelle"


Quel est le sujet social majeur de la rentrée ?
La baisse du pouvoir d’achat. Nous n’avions jamais connu une telle inflation par le passé. Du fait de l’absence de négociations annuelles obligatoires (NAO), les salariés doivent attendre que les employeurs veuillent bien augmenter leurs salaires. Avec des NAO, on se met autour d’une table, on avance et on améliore les conditions de travail.
Une vie salariale réussie, c’est un équilibre entre vie privée et vie professionnelle.

 


Comment régler la pénurie de main-d’œuvre qui touche l’hôtellerie et la restauration ?
Ce qui pêche, outre la rémunération, ce sont les mauvaises conditions de travail. Il serait pertinent de privilégier les postes du matin et du soir plutôt que les coupures. Il faudrait aussi rajouter des moyens de transport pour quitter Monaco. Après 22h, il n’y a plus de trains. C’est fou. Ou alors que l’employeur paye une place de parking à son salarié. Pour que le modèle social perdure à Monaco, il faut qu’on s’intéresse à cela car, on le sait, la circulation ne va pas s’arranger avec le temps.

"Les gens se bagarrent pour travailler le dimanche"


Les salaires sont-ils suffisamment élevés à Monaco ?
Il faut augmenter les salaires. En tant que président d’une fédération de syndicats, je ne peux pas vous dire le contraire. D’autres choses peuvent conduire à ce que le salarié se sente bien dans son cadre de travail : la participation aux résultats – qui n’existe pas à Monaco –, la mise en place d’un fonds social [comité d’entreprise, ndlr] et pas seulement dans les boîtes de plus de 50 salariés, que l’employeur paye une partie des frais de transport ou le parking.


L’ouverture des commerces le dimanche, bonne ou mauvaise idée ?
Bonne idée. On a voté pour, à l’époque. Avec le futur centre commercial de Fontvieille, il faudra que les commerçants de la galerie ouvrent ce jour-là. Monaco ne mettra pas des dizaines de millions d’euros pour que cela reste fermé. À Carrefour [où Cédrick Lanari travaille comme cadre, ndlr], c’est devenu quasiment une journée de semaine. Les gens se bagarrent pour travailler le dimanche car c’est payé triple avec deux jours de repos dans la semaine.


Dans cette galerie, justement, Camaïeu a baissé le rideau. Que vous inspire cette situation ?
On ne peut que la déplorer. Ce n’est pas spécifique à Monaco puisque c’est un problème de gestion à l’échelle française. Nous n’avons malheureusement pas eu de contacts avec les salariés. Je regrette aussi que l’industrie s’écroule et meurt doucement à Monaco. Les plans sociaux se succèdent.

"Au Tribunal du travail, je vois régulièrement des contestations d’article 6"


L’article 6, qui permet de licencier un salarié sans motif, a-t-il toujours un sens à vos yeux ?
Perdre son travail sans explications, parfois au bout de 20 ans, cela ne devrait plus exister en 2022. Il faudrait abroger l’article 6, c’est une certitude. Cela crée, de base, des tensions malsaines dans les relations entre l’employeur et son salarié. On peut avoir de petits chefs qui abusent de leur pouvoir. Au Tribunal du travail, je vois régulièrement des contestations d’article 6. Il faudrait instaurer une rupture conventionnelle.

 


Les employeurs ont-ils trop de pouvoir selon vous ?
Pour se protéger, ils veulent conserver une certaine souplesse. Mais cela ne doit pas se faire à l’extrême. Cet article 6 manque de bienveillance. Le regard du travail du salarié a changé depuis la Covid-19.


Treize syndicats ont rejoint la F2SM depuis 2012. D’autres vont-ils bientôt rallier vos rangs ?
On va intégrer des secteurs d’activité que l’on n’avait pas auparavant. Quant aux enseignants, les derniers entrants, la création d’un syndicat a été historique. Il y avait un réel besoin d’être écoutés, notamment pour les personnels détachés. Alors que le taux moyen de syndicalisme est de 4,6 %, eux atteignent près de 40 % !

"À Monaco, les heures de nuit sont payées pareil qu’en journée"


Où en est le sujet de la mise en place d’une retraite complémentaire ?
Le projet, dont l’étude devait démarrer en janvier au Conseil national, a été repoussé à une date ultérieure.


Quels sont les projets futurs de la F2SM ?
Face à l’adhésion de nombreux adhérents, on va créer une permanence physique dans nos locaux avec une personne formée au droit social monégasque.
On va continuer d’obtenir des sièges supplémentaires un peu partout. On devrait être à 50/50 avec l’USM. Nous devons, aussi, absolument faire modifier la loi 416 qui nous permettrait d’être signataire de conventions collectives ou d’accords antérieurs à notre création.
Enfin, d’autres sujets comme une loi sur l’intérim ou le travail de nuit seront au cœur de nos préoccupations.
À Monaco, les heures de nuit sont payées pareil qu’en journée. Rien n’empêche à l’employeur de les payer plus, mais aucune loi ne l’oblige à le faire. Il faut que cela change.

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