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Missionné par la Nasa, ce chercheur niçois veut dévier… un astéroïde

La sonde Dart, menée par la Nasa et l’Esa, doit prendre son envol mardi 23 novembre. Sa mission: percuter un astéroïde pour le dévier de sa trajectoire. Un test grandeur nature au cas où la Terre serait menacée.

Eric Galliano Publié le 20/11/2021 à 19:00, mis à jour le 20/11/2021 à 18:26
La sonde Dart doit entrer en collision avec l’astéroïde Didymos en septembre 2022. (Infographie Nasa/Johns Hopkins APL) Infographie Nasa/Johns Hopkins APL

Aujourd’hui, Patrick Michel quitte la Côte d’Azur et son laboratoire de recherche planétaire à l’Observatoire de Nice. Direction la Californie. Plus précisément la base militaire de Vandenberg. C’est là que la Nasa a installé le pas de tir de la mission "Dart". Derrière cet acronyme se cache un programme spatial dont le scénario ressemble à un film de science-fiction.

Dart - pour "Double Asteroid Redirection Test" ou "test de déviation d’un astéroïde double" -, dont le décollage est prévu le 23 novembre, doit aller percuter un astéroïde afin de dévier sa trajectoire.

Ce carambolage stellaire s’inscrit dans le cadre d’un vaste programme de défense spatial auquel collaborent les agences américaine et européenne.

Patrick Michel en est justement le coordinateur scientifique pour notre bon vieux continent. Ce chercheur de l’Observatoire de Nice explique sans détour l’enjeu de ce crash test en apesanteur: "Établir un plan d’action pour ne pas être obligé d’improviser si un tel objet venait à menacer la Terre".

 

Le pousser "comme une boule de billard"

Le scientifique azuréen, qui fait partie du comité de pilotage du réseau d’alerte astéroïdes placé sous la tutelle de l’ONU, se veut rassurant: "Il n’y a aucune menace immédiate!".

La trajectoire de l’astéroïde Didymos, sélectionné pour ce premier test grandeur nature de déviation, ne croise d’ailleurs pas la Terre.

S’il a été choisi pour cette expérience inédite, c’est avant tout parce que Didymos a la particularité de posséder une toute petite lune de 160 mètres de diamètre. "La hauteur des pyramides en Égypte", indique Patrick Michel.

C’est elle que Dart, une sonde spatiale de 600kg lancée à plus de 20.000km/h va, pour ainsi dire, tenter de pousser. "Comme une queue de billard qui vient taper une boule", explique le scientifique.

Le rendez-vous aura lieu en septembre 2022. Si tout se passe comme prévu. Quatre ans plus tard, un autre engin spatial, baptisé Hera - européen, celui-là -, viendra établir le constat de cette collision programmée. Vérifier si l’impact a permis de dévier la petite lune de Didymos. Étudier aussi le cratère généré à la surface de l’astéroïde. En la matière, les scientifiques s’attendent à des surprises.

"Les expériences de fragmentation que nous avons pu réaliser jusque-là en laboratoire au Japon, sur de toutes petites cibles d’à peine quelques centimètres, ont provoqué des cratères beaucoup plus grands que prévu", révèle Patrick Michel.

 

"Et la sonde “Hayabusa” qui pensait atterrir sur un sol rocheux s’y est enfoncée comme dans du beurre!" Les effets, sans doute, de la quasi-absence de pesanteur…

Une menace étudiée depuis trente ans

En réalité, bien des interrogations restent en suspens. À commencer par celle qui préoccupe le plus nos petits ego de Terriens : quelle est l’ampleur de cette menace venue d’ailleurs?

Cette question, les grandes puissances de ce monde se la posent en fait depuis les années 90. C’est à cette époque que les Américains ont commencé à élaborer un programme de défense spatiale.

"Ils ont commencé à recenser tous les géocroiseurs [objets stellaires évoluant à proximité de la Terre, Ndlr] de grande taille, c’est-à-dire de plus d’un kilomètre de diamètres", explique Patrick Michel.

Les Européens n’étaient pas en reste. Dans les années 2000, l’Agence spatiale européenne, l’ESA, avait même imaginé, de son côté, un programme spatial assez similaire à celui qui va prendre son envol depuis la base de Vandenberg ce 23 septembre.

"Mais faute de moyens, il est finalement resté dans les cartons", constate le scientifique azuréen… Du moins jusqu’à ce qu’Apophis ne pointe le bout de son nez.

"C’était en 2004, un 24 décembre qui plus est. Les premières modélisations que nous avons réalisées donnaient une probabilité très élevée de collision avec la Terre en 2029 (en affinant leurs modélisations, les scientifiques ont finalement écarté cette menace). Je me souviens de la discussion que nous avions eue alors avec mes collègues qui avaient participé aux calculs", raconte le chercheur de l’Observatoire de la Côte d’Azur.

 

"On s’était dit: “Mais qui on prévient dans un cas pareil?” En plaisantant, un de mes collègues américains avait dit: “Hors de question que j’appelle Bush après ce qu’il a fait en Irak, il va tout faire exploser!”" 

Le fait est qu’aucun protocole d’alerte n’existait. Aucune solution non plus. De quoi affoler un ancien astronaute d’Apollo 8. Avec plusieurs de ses collègues, il a remis un rapport au Congrès américain qui, depuis, finance la traque aux astéroïdes.

Et pour la première fois, la Nasa s’apprête donc à dévier l’un d’eux. Pour ne pas être pris au dépourvu si, un jour, un de ces gros cailloux venait à entrer dans notre système solaire comme dans un jeu de quilles.

Tous les dix mille à quinze mille ans

Ce n’est pas pour demain. Aucun ne devrait s’abattre sur nos têtes au cours du siècle à venir. Mais leur inventaire est loin d’être achevé.

"Les très gros géocroiseurs capables de provoquer l’extinction de l’humanité tout entière ont été identifiés à plus de 90%. Sur les quelque 20.000 astéroïdes de plus de 140 mètres de diamètre qui, eux, suffiraient à anéantir un pays, on estime qu’il nous en manque encore à peu près 40%. Or il en tombe un sur Terre tous les dix à quinze mille ans. Certes, cela peut arriver demain, mais les probabilités sont donc plutôt faibles. En revanche, les conséquences seraient énormes. Ce serait l’équivalent de plusieurs centaines de bombes atomiques qui s’abattraient sur nous. Or, puisque c’est un risque dont on peut se prémunir à coût raisonnable, autant le faire", avance avec sagesse Patrick Michel.

"Car ce qui est sûr, c’est qu’une de nos générations futures y sera confrontée. Autant leur laisser un plan d’action. Il en va de notre responsabilité, tout comme en matière environnementale."

Chacune des innombrables cicatrices du sol lunaire a été causée par un impact. Photo Nasa.

"Les cratères de la Lune montrent que la menace existe"

Même si le risque est faible, la menace existe bel est bien. "Pour s’en convaincre, il suffit de lever les yeux", explique Patrick Michel, directeur de recherche au CNRS.

"Chacun peut constater à l’œil nu les innombrables cratères qui recouvrent la surface de la Lune. Chacun d’entre eux a été causé par un impact."

De la création de la Lune à l’extinction des dinosaures

D’ailleurs, la Lune, elle-même, doit son existence à une chute d’astéroïde. "Il est désormais communément admis que la Lune a été créée par la collision avec la Terre d’un objet qui devait être grand comme Mars", avance le chercheur azuréen.

"Cela a provoqué la projection vers l’espace d’une grande quantité de matière qui s’est retrouvée en orbite autour de la Terre. En s’agrégeant petit à petit, cette matière a formé la Lune."

De même, l’explication la plus probable de la disparition des dinosaures est également l’impact d’un géocroiseur de très grande taille. Ce caillou venu du fin fond de l’univers devait mesurer plus de 10 kilomètres au vu de la taille du cratère qu’il a laissé.

Les scientifiques pensent, en effet, en avoir trouvé la trace au Mexique, dans le Yucatán, où se trouve une excavation de 180 kilomètres de diamètre.

Sur Terre, les stigmates de ces carambolages sont moins visibles. "Parce que la surface de notre planète est avant tout recouverte d’eau, que l’érosion et la tectonique des plaques ont tendance à les effacer aussi", souligne Patrick Michel.

Mais à intervalles réguliers, du moins à l’échelle de temps de l’univers, un événement vient rappeler la menace qui plane sur nos têtes.

35 bombes atomiques dans le ciel de Sibérie

Comme lorsque, le 30 juin 1908, un de ces bolides célestes a explosé en pénétrant dans l’atmosphère au-dessus de la Sibérie.

"Deux mille kilomètres carrés de forêt ont été dévastés. Des témoignages attestent de l’explosion, qui a d’ailleurs été mesurée jusqu’aux États-Unis par des enregistreurs sismiques", indique le chercheur azuréen, qui explique qu’un phénomène identique s’est produit en février 2013, au-dessus de la ville de Tcheliabinsk, toujours en Sibérie.

Le caillou en cause ne mesurait pas plus de 20 mètres, mais la puissance de l’explosion lorsqu’il s’est désintégré dans l’atmosphère équivalait à 35 bombes atomiques !

Comment dévier ces gros cailloux stellaires?

Les équipes de l’Observatoire de la Côte d’Azur, de la Nasa et de l’Agence spatiale européenne (Esa) ont décidé de privilégier la technique de l’impacteur cinétique pour tenter de dévier pour la première fois un astéroïde.

"L’idée est de transmettre à l’objet la quantité de mouvement qu’aura la sonde lorsqu’elle le touchera, c’est-à-dire le produit de sa masse et de sa vitesse", explique Patrick Michel.

Mais Dart reste un tout petit engin spatial. Les scientifiques comptent aussi sur les projections de matière lors de l’impact qui devraient augmenter la "poussée".

Tracteur de l’espace bombe atomique ou peinture

Ce n’est pas, en théorie, le seul moyen de dévier un corps dans l’espace. Une autre technique, dite du "tracteur gravitationnel", consisterait à placer un satellite suffisamment près de l’astéroïde que grâce à la force de Newton, l’attraction des objets entre eux, celui-ci l’attire. "Mais cela prendrait des mois", note le chercheur azuréen.

Reste l’artillerie lourde. Même si les traités interdisent l’utilisation des armes dans l’espace, on pourrait imaginer recourir à la bombe atomique en cas de menace imminente. "Ce serait même la seule solution pour un très gros astéroïde", poursuit le scientifique.

À condition toutefois de ne pas faire exploser la bombe trop près, afin de ne pas le disloquer. "L’idée serait plutôt que les rayons x émis érodent sa surface." 

Sur le papier, il reste une autre solution, plus douce: "Recouvrir une partie de l’astéroïde d’une peinture occultante pour modifier ses propriétés thermiques, qui influent sur son déplacement. Reste à savoir qui va aller le peindre, et comment…", souffle Patrick Michel.

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