Cancer du pancréas: des chercheurs niçois et marseillais ont découvert un mécanisme majeur et porteur d’espoir

Des chercheurs niçois et marseillais découvrent un mécanisme majeur dans la formation des métastases. Des travaux qui pourraient être à l’origine d’une nouvelle stratégie thérapeutique contre ce cancer redoutable.

Nancy Cattan Publié le 14/09/2022 à 16:45, mis à jour le 14/09/2022 à 16:02
Olivier Soriani, professeur à l’université Côte d’Azur; Camille Berenguier, doctorante; Raphaël Rapetti-Mauss, chercheur au CNRS. Photo © Université Côte d’Azur / A. Macarri

Une rencontre déterminante: il y a 7 ans, le niçois Olivier Soriani, professeur à l’université Côte d’Azur et "bioélectricien" de la cellule – comme il s’amuse modestement à se définir – rencontrait, à l’occasion d’un colloque, Richard Tomasini, un chercheur marseillais, très actif dans la recherche sur le cancer du pancréas (1).

Une rencontre décisive, puisqu’elle aura permis de réaliser une avancée majeure dans le champ de cette maladie redoutable. Le Pr Olivier Soriani accepte de se soumettre à un exercice très difficile: vulgariser ces sept années de recherches qui ont fait appel à des techniques très pointues.

"Lorsque les cellules du pancréas deviennent tumorales, elles entament un dialogue avec les cellules ‘‘saines’’ (fibroblastes) qui les entourent. Ces échanges vont aboutir à un changement profond de comportement de ces cellules renommées dès lors ‘‘Fibroblastes Associés au Cancer’’ (CAF). Ces CAF vont proliférer, sécréter des signaux chimiques et des protéines formant un réseau, la matrice extra-cellulaire. Cet environnement très particulier contrôle en retour les cellules tumorales en stimulant leurs fonctions pro-invasives."

Une sorte d’alliance maléfique qui va conduire à la dissémination de la tumeur dans l’organisme et à l’apparition des redoutables métastases à distance – dans le foie en particulier – qui compromettent la survie.

Aussitôt ces éléments mis au jour, les chercheurs niçois et marseillais vont essayer de décrypter les mécanismes en jeu dans le dialogue entre les cellules tumorales et les CAF.

 

Les canaux ioniques, acteurs du dialogue

Et ils vont découvrir le rôle clé de canaux ioniques (lire encadré) qui sont de "vieux amis" de l’équipe du Pr Soriani – puisque cela fait des années que ces protéines constituent le fil rouge de ses recherches.

À l’aide de techniques très complexes, ils réussiront à identifier, au sein de cette famille "qui regroupe plus de 300 membres", le canal ionique précisément en cause: le canal potassique SK2.

Jeune chercheur CNRS au sein de l’équipe du Pr Soriani, Raphael Rapetti-Mauss a conduit ces expériences délicates: "En inhibant in vitro l’activité de ce canal SK2, on empêche les cellules tumorales d’essaimer. Et ces résultats ont été confirmés in vivo, puisque les CAF ne sont plus capables de ‘‘contraindre’’ les cellules tumorales à former des métastases dans le foie de souris modèles pour cette maladie."

"Couper le contact électrique"

Fait majeur, confirmant qu’ils sont alors sur une bonne piste, les chercheurs découvriront, en analysant rétrospectivement des tumeurs du pancréas humaines, que le canal SK2 est surexprimé au niveau des métastases hépatiques.

"Après avoir mis en évidence le rôle crucial de ce canal dans l’agressivité de la tumeur, il nous restait à trouver la réponse à cette question essentielle si on veut faire progresser l’arsenal thérapeutique: ‘‘Peut-on couper le contact électrique entre le CAF et les cellules cancéreuses, et prévenir ainsi la formation de métastases?’’"

 

Une question beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. "Il fallait en effet trouver le moyen d’agir sur SK2 pour rompre le dialogue entre les CAF et les cellules tumorales, mais sans altérer la fonction de ce canal dans les tissus sains (cerveau, vaisseaux sanguins, cœur)." C’est tout l’enjeu des thérapies anti-tumorales: cibler précisément la tumeur en limitant les effets secondaires.

"En analysant des tumeurs prélevées chez des patients atteints de cancer du pancréas, nous avons découvert la cible parfaite: une protéine intracellulaire (nommée SigmaR1) exprimée dans tous les tissus, silencieuse dans des conditions normales, mais qui ‘‘se réveille’’ dans des conditions pathologiques. C’est elle qui pilote l’association physique entre le canal SK2 et l’enzyme (AKT) qui va transmettre le signal d’agressivité dans les cellules tumorales, et permettre donc que la tumeur essaime dans l’organisme."

Des chimistes lillois

La suite implique une équipe de chimistes lillois qui se charge de la mise au point et de la synthèse de petites molécules se fixant très spécifiquement sur SigmaR1 (ligands sigma) pour en altérer la fonction. Olivier Soriani n’hésite pas à évoquer des "résultats spectaculaires", lors des tests avec ce médicament potentiel.

"In vivo, dans un modèle de souris modifiées génétiquement pour développer spontanément des cancers du pancréas, un traitement avec le ligand sigma conduit à la disparition totale des lésions tumorales dans le pancréas; en parallèle, la survie des animaux traités progresse considérablement, et ceci même si le traitement est mis en place après l’apparition des premières tumeurs: le pari est gagné!"

Ces résultats pourraient être à l’origine d’une nouvelle stratégie thérapeutique ciblant les canaux potassiques impliqués pour inhiber la dissémination des métastases et augmenter la survie dans ce cancer particulièrement agressif (survie à 5 ans < 9%). Deux brevets sont en cours de dépôts.

"Des études complémentaires permettront de préciser la place de cette nouvelle voie thérapeutique utilisant des ligands sigma comme adjuvant aux traitements de référence ou comme traitement de première ligne. Et les perspectives offertes par ces résultats pourraient s’élargir à d’autres cancers dans lesquels le rôle du stroma (ce qui entoure la tumeur, Ndlr) est prédominant, et notamment les cancers du sein et du côlon."

 

Une conclusion qui met du baume au cœur. Mais qui oblige aussi à rappeler que pour que ces recherches fondamentales débouchent sur des applications cliniques, les chercheurs ont besoin de lever encore des fonds (2).


1. Le Pr Olivier Soriani est directeur de l’Ecole Doctorale des Sciences de la vie, et responsable de l’équipe CNRS/Inserm "Canaux Ioniques et Cancers" à l’iBV (Institut de Biologie de Valrose). Le Dr Richard Tomasini est directeur de recherche Inserm, et responsable de l’équipe "Micro environnement et tumorigenèse pancréatique" au CRCM (Centre de Recherches sur le Cancer de Marseille).

2. Contact: Olivier.Soriani@univ-cotedazur.fr

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.