"Nous allons hélas vers une guerre froide": les confidences de Jean-David Levitte, ambassadeur de France invité à la Monaco Méditerranée Foundation

Jean-David Levitte, ambassadeur de France, a analysé, pour la Monaco Méditerranée Foundation, la situation du monde qui doit affronter deux crises brutales : la Covid et l’Ukraine.

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Joelle Deviras Publié le 21/06/2022 à 14:00, mis à jour le 21/06/2022 à 14:04
Jean-David Levitte devant les invités de la Monaco Méditerranée Foundation, réunis dans la Salle des Arts du Monte-Carlo One. Photo Monaco Méditerranée Foundation

La Monaco Méditerranée Foundation renoue avec les conférences qu’elle sait organiser avec exigence. C’est ainsi qu’elle vient d’inviter Jean-David Levitte, ambassadeur de France dignitaire depuis 2006, ancien conseiller diplomatique et sherpa des présidents Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.

Dans la Salle des Arts du Centre de conférence du Monte-Carlo One, le ministre d’État Pierre Dartout et les invités de Sandra Braggiotti qui a repris la présidence de la Fondation créée par son père, l’ambiance était attentive pour écouter celui que les médias ont surnommé "Diplomator" en raison de son expérience fine et aiguisée. Jean-David Levitte est venu animer une conférence qu’il a intitulée: "L’Europe au défi d’un monde en brutale transformation".

Après la crise sanitaire, la guerre en Ukraine ébranle l’Europe. Est-ce cela que vous appelez "brutale transformation"?
La guerre en Ukraine est effectivement la première guerre sur le sol européen depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y a bien eu la Géorgie en 2008. Mais c’était une escarmouche qui s’est terminée en quelques semaines. Ou la guerre dans les Balkans; mais c’était l’implosion de la Yougoslavie. Nous avons aujourd’hui l’invasion d’un pays indépendant par son voisin sans aucune provocation ni justification.

Après plus de cent jours de conflit, quelle issue peut-on entrevoir?
J’admire le courage et la détermination du peuple ukrainien tout entier, des militaires sur le front. Nous avons raison de les aider à résister par tous les moyens possibles. À partir de là, ce qu’il faut craindre, c’est que cette guerre s’éternise. Un chapitre I avec la marche vers Kiev a été un échec retentissant pour les forces russes. Nous sommes dans le chapitre II avec la traditionnelle phase de bombardements, suivi de l’occupation des territoires détruits par les forces russes. C’est ce que les Russes ont fait en Syrie, en Afghanistan, en Tchétchénie… On peut craindre qu’ils grignotent peu à peu le Dombras. Il faut tout faire pour éviter un chapitre III qui les conduirait à reprendre une marche vers Odessa, le long de la mer Noire, qui priverait l’Ukraine du contrôle de cette côte.

Que peut faire l’Europe à ce stade-là?
Il faut aider l’Ukraine par tous les moyens militaires possibles pour qu’elle se batte avec succès et garder la porte ouverte vers une négociation. Car toute guerre se termine à la table des négociations si elle n’est pas une victoire totale. Il y a deux façons de voir la fin de cette guerre : la victoire ou la paix. La victoire totale ne doit naturellement pas être celle de la Russie. Je crains qu’elle ne puisse être celle de l’Ukraine. Et donc cela me conduit à dire qu’à un moment, la négociation devra s’engager pour une issue qui préserve la souveraineté de l’Ukraine sur ses terres nationales. Mais qui permette de rebâtir une paix sur le continent européen.

Est-ce possible avec la personnalité de Vladimir Poutine?
Je n’ai pas la réponse à cette question. J’ai eu la chance d’être associé, aux côtés du président Nicolas Sarkozy en 2008, à la négociation après l’invasion de la Géorgie par les troupes russes. Ce Poutine-là était ouvert au dialogue et en quelques heures, un chemin de sortie de crise est apparu. Je l’ai toujours vu dans des dialogues toujours musclés, francs et la plupart du temps très positifs. Est-ce que le président est encore prêt à ce type de négociation ? C’est pour moi un point d’interrogation.

Quelles conséquences aura ce conflit?
C’est dans les épreuves que l’Union Européenne émerge unie et forte. C’est ce qui s’est passé avec la covid. Pour la première fois, l’UE a confié à Bruxelles la santé, domaine qui n’est pas le sien par les traités. Les vaccins pour toute l’Union Européenne ont été un succès. Et surtout, c’est la première fois que nous empruntons 700 milliards pour mieux bâtir notre économie. Aujourd’hui nous sommes unis pour faire face à la crise ukrainienne en lien avec nos partenaires de l’Alliance Atlantique et en particulier les États-Unis d’Amérique. L’Union Européenne se renforce dans cette crise.

Ce conflit va-t-il redessiner la carte des puissances géopolitiques du monde?
C’est ce qui est en train de se faire. Nous allons hélas vers une guerre froide. Avec, d’un côté, un pôle Russie Chine mais inversé par rapport à la première guerre froide. (À l’époque, c’était l’URSS qui était la puissance dominante et la Chine était encore sous-développée.) Maintenant, c’est le 1,4 milliard de Chinois qui veut devenir la première puissance mondiale et qui a, à ses côtés, la Russie. Et en face se trouvent les États-Unis et l’Alliance Atlantique qui renaît dans l’épreuve et qui sont déterminés à éviter cette bipolarisation. Et des pays qui ne souhaitent pas se positionner par rapport au conflit ukrainien : l’Inde, le Brésil.

Ces pays peuvent-ils être de futures puissances mondiales?
Dans ce risque de nouvel affrontement bipolaire, il faut que l’Union Européenne émerge comme un pôle autonome et indépendant ; lié aux États-Unis dans le cadre de l’Alliance Atlantique mais avec sa capacité de prendre ses décisions. C’est ce que le président Macron veut faire. À travers un troisième pôle partageant les mêmes valeurs démocratiques et d’économie de marché que les États-Unis mais avec sa propre capacité de choisir, nous devons bâtir autour de nous des partenariats qui permettent d’échapper à cette rivalité bipolaire.

Les crises sanitaire et ukrainienne sont-elles de nature à encourager un repli des États sur eux-mêmes?
Je ne crois pas que, dans les crises, les pays souhaitent plus d’indépendance. C’est quand tout va bien que chacun regarde midi à sa porte. C’est dans la crise que l’Europe se bâtit a dit Jean Monet. Et l’Europe est le résultat de l’ensemble des décisions prises dans ces crises. La covid et l’Ukraine sont deux exemples parfaits : il y a la volonté d’agir uni. La capacité d’emprunt de 700 milliards d’euros mis à la disposition des pays européens est gérée par Bruxelles. La Commission attend les plans de tous les États pour que 33 % aillent à une Europe plus verte, 34% à une Europe plus digitale et le reste à leurs besoins. Et c’est ainsi que l’Italie va recevoir 200 milliards pour rattraper son retard dans le digital, pour verdir son économie. Et le premier ministre italien Mario Draghi, européen convaincu, est capable de produire ce plan et de le mettre en œuvre. L’Europe tout entière bénéficie de ce rattrapage italien.

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