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"J’ai été heureux ici": Serge Telle, sur le départ, livre son bilan de ministre d’État

Mis à jour le 28/08/2020 à 19:38 Publié le 28/08/2020 à 19:22
Serge Telle quittera ses fonctions le 31 août, lundi prochain pour laisser son fauteuil à Pierre Dartout.

Serge Telle quittera ses fonctions le 31 août, lundi prochain pour laisser son fauteuil à Pierre Dartout. Photo Jean-François Ottonello

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"J’ai été heureux ici": Serge Telle, sur le départ, livre son bilan de ministre d’État

Il n’a pas encore emballé son mug fétiche, dans lequel il aime boire une infusion de gingembre. La grande tasse devrait rejoindre, d’ici lundi, les cartons qui s’accumulent dans les corridors. L’heure est au déménagement et à la mise en ordre - du bureau aux salons de réceptions - de la résidence du ministre d’État. Le locataire des lieux, Serge Telle quittera ses fonctions le 31 août, lundi prochain pour laisser son fauteuil à Pierre Dartout.

Exactement 1.674 jours se seront écoulés depuis le 1er février 2016, jour où il est entré dans les habits de ministre d’État de la Principauté, le 24e du pays depuis 1911.

A 65 ans, Serge Telle entamera mardi le premier jour du reste de sa vie, par des projets personnels. Son expérience à la tête du gouvernement princier l’aura marqué.

Il en livre ses conclusions en choisissant ses mots, pesant ses déclarations, la voix éclaircie par le gingembre chaud.

Quel sentiment avez-vous en tête au moment de faire vos valises et quitter la Principauté ?
Le premier sentiment est celui de gratitude. À l’égard du prince qui m’a fait la confiance de me nommer à ce poste. Mais aussi à l’égard des Monégasques qui m’ont accueilli avec mes qualités et mes défauts. Enfin, gratitude à l’égard de l’administration, que j’ai vu fonctionner avec loyauté et compétence. Mon deuxième sentiment, est celui d’avoir préparé l’avenir du pays dans le numérique, dans la transition écologique, dans le renforcement du modèle économique et social. Le troisième sentiment, enfin, c’est celui de confiance. Je suis rassuré sur ce que peut faire et va faire Monaco. J’ai été un maillon d’une chaîne de ministres d’État qui est très longue. Et cette chaîne est solide. Monaco trouve sa place dans le concert des nations et c’est un diplomate qui parle !

Vous avez observé cette évolution ?
J’ai toujours regardé Monaco par rapport au monde et pas par rapport à son environnement géographique. Dans ce monde, Monaco a une place singulière mais a sa place. Ne serait-ce qu’en terme sportif. Une ville de 36 000 habitants, championne de France de football, demi-finaliste de la Ligue des Champions en 2017, c’est remarquable en termes de rayonnement ! Et Monaco est en train de préparer probablement le futur champion du monde de Formule 1 : Charles Leclerc. C’est une aventure extraordinaire pour lui et pour tout le pays.

En 2016, le jour de votre prise de fonctions, vous vous déclariez « particulièrement heureux de servir le prince et la Principauté ». Avez-vous été heureux pendant ces quatre ans et demi ?
Tout à fait ! Avec des hauts et des bas, mais ce sont de belles années. Je me rends compte que, diplomate spécialiste du Moyen Orient et de l’Afrique, j’ai passé presque dix ans de ma carrière sur 38 ans d’activités en Principauté. Presque cinq ans consul général puis ambassadeur et presque cinq ans ministre d’État. C’est un record ! Si je n’avais pas été heureux, ça aurait été du masochisme (rires). J’ai été très heureux ici personnellement, familialement, professionnellement. Et je pars avec ce sentiment d’avoir fait des choses, d’avoir apporté dans la construction de cet Etat, peut être, un petit caillou ? Peut-être ,un gros caillou ? Peut-être, un pan de mur ?

Ce qui est frappant, quand on observe les années 2016 à 2020 qui couvrent votre mandat, c’est le nombre de crises importantes qui ont marqué le pays : l’attentat de la Promenade des Anglais à Nice, qui a nécessité une réponse sécuritaire en Principauté, l’importante crise sociale avec les Jardins Apolline. Et enfin cette crise sanitaire de la Covid-19 que nous traversons. Ce sont des épisodes que vous retenez comme particulièrement éprouvants ?
Si je regarde mes 38 années de fonction publique ou de diplomatie, je crois que la crise fait partie de la vie en réalité. J’ai le sentiment de n’avoir géré que des crises. Ce qui est important, c’est ce que la crise nous permet de faire. À chaque fois, évidemment il faut gérer l’immédiateté de réponse à la situation. Mais aussi, comme dans une fracture, ces épreuves permettent de solidifier le modèle. L’attentat de Nice par exemple, on est réveillés au milieu de la nuit, on ne sait pas ce qui se passe. Des informations me disent qu’il y a 80 morts à Nice. Quatre-vingts morts, c’est énorme ! Il a fallu mettre place un certain nombre de mesures pour protéger la Principauté, et dans un deuxième temps, créer des réunions sécuritaires qui n’existaient pas, ainsi qu’un arsenal législatif pour gérer l’urgence.

La crise d’Apolline, a elle aussi, eu ses bénéfices ?
Je le crois, oui. Avoir 10 % de la population soumis à un problème d’eau potable, c’est insensé ! Ce sont des crises sans précédent, totalement imprévues. Là encore, la réaction nous a permis de mieux organiser la réponse de l’administration, de nommer un conseiller chargé de la vie quotidienne. Et dans ce rôle, Albert Croési a fait un travail colossal. Même chose pour la crise du coronavirus qui n’est pas finie. Les événements du printemps nous ont permis de tester notre système de santé et d’imaginer une réponse pour traverser cette crise dans des conditions satisfaisantes. Le système médico-hospitalier de la Principauté a tenu car nous étions organisés pour qu’il tienne. Des crises, il y en aura encore et mon successeur aura à en gérer, même si, peut-être, elles ont été un peu plus nombreuses pendant les quatre ans et demi où j’étais en fonction.

A l’heure du bilan, la réforme de l’Administration et la transition numérique du pays est à mettre à votre crédit. C’est une fierté ?
C’est un chantier dont je peux revendiquer la paternité mais dont les fruits vont se ramasser dans les années à venir. Il était absolument essentiel que Monaco rattrape son retard et s’inscrive dans la durée. Nous avons préparé l’avenir numérique de la Principauté. Cet avenir numérique nous a permis de répondre à la crise.
Sans ça, il n’y aurait pas eu de téléenseignement, pas eu de télétravail, pas eu de téléconsultation sans la structuration numérique mise en place depuis trois ou quatre ans. On avait mis en place ce qu’il fallait de moyens financiers et humains pour permettre à la Principauté de se numériser. Évidemment, cela a entraîné une transformation profonde dans l’Administration. L’un des symboles de ce changement, c’est la mise en place d’une autre forme de comptabilité analytique pour le budget de l’État. C’est anecdotique pour le quotidien des gens, mais pour l’administration c’était un chantier colossal. À côté de cela, nous avons lancé des outils de communication très efficaces.

Autre chantier, l’accélération de la transition écologique, avec des objectifs ambitieux. Monaco pourra tenir ses engagements ?
J’ai répondu à la vision d’un Monaco exemplaire dans le domaine de la protection de la planète impulsée par le prince.
Et l’Administration a pris sa part et a suivi. Ce qu’on a mis en place en matière d’énergie verte, par exemple, est colossal. D’ici quatre à cinq ans, l’intégralité de la consommation électrique monégasque sera verte grâce à l’achat de fermes solaires. C’est une très forte avancée.

À l’opposé, que considérez-vous n’avoir pas réussi à faire, ou que vous auriez fait autrement s’il était possible de revenir en arrière ?
Plein de choses… (long silence). J‘avais l’idée, que le prince partageait, de créer une forme de service civique qui permettrait aux jeunes Monégasques qui finissaient leurs études d’aller découvrir le monde pendant trois mois. Je n’y suis pas arrivé, faute d’énergie, faute de temps. Faute de capacité à convaincre, peut-être aussi.
Également, j’aurais aimé, quand je suis entré en fonction, finir le dossier européen. Nous n’y sommes pas arrivés non plus. Ça restera un dossier très difficile et, je pense, très long pour les négociateurs monégasques dans une Europe qui se redéfinit complètement. Si je fais une introspection, rien n’est jamais complètement réussi, mais il faut de l’ombre pour qu’il y ait un peu de lumière.


« J’ai beaucoup d’admiration pour la vision que le souverain projette de son pays à long terme »

Comment ont évolué vos relations avec le souverain ?
J’ai été très investi de la confiance que le prince avait placé en moi pour me nommer à ces fonctions. J’ai essayé de répondre à cette confiance et d’être à la hauteur de l’honneur qui m’était fait. Cette confiance n’a jamais été démentie et nos rapports restent excellents. J’ai beaucoup d’admiration pour la vision qu’il projette de son pays à long terme. La pérennité des institutions, le fait qu’il n’est pas enfermé dans la myopie d’une vie politique soumise à réélection lui donne une formidable capacité à se projeter dans l’avenir. J’ai toujours trouvé très agréable de dessiner avec lui un horizon pour la Principauté.

Avez-vous également appris à découvrir la population monégasque ?
La charge de travail colossale ne me permettait pas d’aller régulièrement au marché de la Condamine rencontrer les Monégasques, mais j’en ai beaucoup vu. Quand j’étais ambassadeur, j’avais découvert et appris à aimer la Principauté.
En tant que ministre d’État, j’ai découvert et appris à aimer les Monégasques. Cette différenciation dans le regard a été agréable.

Ce changement de regard vous a permis de comprendre les particularismes du pays ?
Absolument. Et il me semble que le plan Logement que j’ai eu la chance de conduire dans mes fonctions témoigne de cette compréhension. Vous ne comprenez pas les Monégasques, si vous ne comprenez que sur ce petit territoire, des gens ont du mal à vivre et se loger correctement. D’où l’incroyable responsabilité de l’État de faire face à ces besoins. Le plan Logement est une grande cause nationale. Au terme de la construction en cours de nombreux immeubles, le parc domanial se sera accru de 40 %, ce qui permettra une très grande capacité de réponses aux besoins monégasques. C’est important de comprendre ces difficultés alors que tout va bien dans ce pays.

Cette vision particulière, c’est un conseil que vous donnez à votre successeur pour l’aider à appréhender la Principauté ?
Je n’ai pas de conseil à lui donner, sa carrière parle pour lui-même. Monaco un petit pays dont la complexité est très grande. Il faut du temps pour entrer dans cette complexité. On a l’impression que les Monégasques sont des enfants gâtés, alors même qu’ils ont des besoins qu’il est absolument nécessaire de prendre en compte. Et c’est ça peut être, pour moi, la particularité la plus surprenante de ce pays. C’est un pays qui a beaucoup de chances, des moyens colossaux. Malgré tout cela, il y a des difficultés. Et l’Administration fait un travail de proximité à l’égard des Monégasques qui est unique au monde.

Relations avec le Conseil national, affaires judiciaires...

L’affaire opposant le marchand d’art Yves Bouvier et le milliardaire Dmitri Rybolovlev, amplifiée par le départ controversé du juge Levrault, a empoisonné l’institution judiciaire. Comment l’avez-vous vécu et pensez-vous que la tranquillité soit revenue au sein de la Justice ?
Le choix du prince de nommer Robert Gelli confirmant l’engagement - qui avait été d’ailleurs celui de ses prédécesseurs - d’une justice indépendante et qui travaille en toute objectivité, a rassuré tout le monde. Un certain nombre d’affaires judiciaires ont été difficiles pour le chef de gouvernement que je suis. Celle-ci a conduit à des moments difficiles notamment dans la relation avec la France et l’image qu’a pu donner la Principauté à travers ces affaires judiciaires. Nous avons eu un certain nombre de soucis pour savoir comment répondre à ces attaques totalement injustifiées. La polémique avec le juge Levrault, je ne suis pas là pour la commenter. Il a choisi de porter l’estocade sur la place publique. Dont acte. Mais, là encore, je pense que c’est une crise qui a renforcé l’indépendance de la justice.

Concernant l’esplanade des Pêcheurs, regrettez-vous certaines décisions prises qui ont aujourd’hui de très lourdes conséquences financières ?
(Long silence). Ça restera un dossier difficile pour mon successeur. Il y a eu une décision de justice que je ne commente pas. L’État a été condamné mais l’État a protégé le Grand Prix et l’expertise judiciaire avait expliqué que ce projet était infaisable sur ce terrain public. Comprenne qui pourra. Comment on fait après cette décision ? Je pense qu’il y a tout un tas de possibilités et je fais confiance à mon successeur pour les étudier.

Autre achoppement, les relations avec le Conseil ont été mouvementées. Une affaire de personnes entre vous et Stéphane Valeri ou un problème dans les relations institutionnelles des deux côtés de la place de la Visitation ?
Nous avons eu des rapports musclés parfois, des polémiques à travers la presse… Mais, quand l’intérêt général était en cause, on se retrouvait. La noblesse de la politique c’est de trouver des solutions, ce n’est pas de créer des problèmes. On a trouvé des solutions...

« J’ai été très heureux ici »

Comment s’organise la passation avec Pierre Dartout ?
On se connaît depuis longtemps, nous avons des rapports de hauts fonctionnaires français, il n’y aura pas de problème de passation de pouvoir. Nous allons passer toute la journée de lundi ensemble pour entrer dans le détail des dossiers. Il va reprendre les affaires en cours, se faire sa propre opinion, imposer son style et définir ses propres priorités.

Quel sera votre quotidien à partir du 1er septembre. Vous réintégrez la diplomatie française ?
Non, je prolonge ma disponibilité auprès du quai d’Orsay et je vais commencer par me reposer, m’occuper de ma famille, m’occuper de moi. Mais le monde continue à m’intéresser. Je reste curieux de tout, attentif à ce qui se passe sur cette planète. Avec le temps, vous finissez par être ce que vous faites. Je suis diplomate, entré à 25 ans au quai d’Orsay, quarante plus tard je continue à m’intéresser au coup d’État au Mali, aux élections qui vont mal se passer en Côte d’Ivoire, aux élections américaines, à la montée de la Chine, au déploiement des troupes russes en Biélorussie. C’est un panorama insensé, sans parler de ce qui se passe en France. Je veux avoir du temps pour réfléchir et peut-être trouver une place pour continuer à travailler dans ce monde. Et je quitte Monaco en étant confiant pour son avenir. J’ai été heureux ici et ce souvenir-là, je l’emporte avec moi.


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