Crise des migrants: les dessous des tensions entre la France et l’Italie

Le ton monte entre la France et l’Italie autour de l’accueil et la gestion des migrants. Des tensions qui remontent à 2011 et puisent leurs racines dans une politique européenne jugée fortement inégalitaire par la Péninsule. Une aubaine pour les partis d’extrême-droite italiens.

Flora Zanichelli Publié le 12/11/2022 à 09:30, mis à jour le 12/11/2022 à 08:55
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L'affaire de l'Ocean Viking ravive les tensions entre la France et l'Italie. (Nice-Matin)

"Pour comprendre les tensions entre la France et l’Italie au sujet des migrants, il faut replacer cette thématique sur le temps long et remonter à 2011." Jean-Pierre Darnis est professeur d’université et responsable du master franco-italien de l’université Nice-Côte d’Azur. 

A l’époque, des centaines de Tunisiens débarquent en Italie alors que le Printemps arabe enflamme les pays du Nord de l’Afrique depuis un an. Munis d’un "permis temporaire de séjour" fourni par l’Italie, ils peuvent se présenter à la frontière et la France ne peut refuser de les accueillir. "Plus tôt nous leur délivrerons ces papiers, plus vite ces immigrés quitteront notre pays", clame Matteo Salvini, alors député de la Ligue du Nord.

Les tensions s’enracinent pour de bon, en 2013, avec la guerre en Libye initiée par la France et  qui entraîne d’importantes vagues migratoires vers l’Italie. 

"On va alors voir se diffuser en Italie l’idée d’une faute française qui aurait déstabilisé la Libye et dont l’Italie paierait les pots cassés", poursuit Jean-Pierre Darnis. 

Un terreau fertile pour l’extrême-droite italienne "qui met le paquet sur les discours anti-migrants", estime Marie Bassi, maîtresse de conférence à l’université Côte d’Azur à Nice spécialiste des enjeux et questions migratoires.

 

Escalade des tensions diplomatiques

Conférence organisée en 2017 sur la guerre en Libye sans que l’Italie soit conviée, contrôle de migrants par des douaniers français à Bardonecchia (Piémont), en territoire italien en 2018, la question des migrants crispe toujours plus les relations franco-italiennes.

"Dans le cas de Bardonecchia, il n’y avait pourtant rien d’illégal, rappelle Jean-Pierre Darnis. Mais le thème est monté en puissance dans les discours politiques." Au point que l’ambassadeur de France sera même convoqué pour répondre de la politique hexagonale à la Farnesina, le ministère des affaires étrangères italien.

Piège politique 

"L’affaire de l’Ocean Viking a piégé la France", continue Jean-Pierre Darnis, également chroniqueur au journal italien Il Foglio.

Alors que des voix en Italie rendaient compte d’un accord informel entre Giorgia Meloni et Emmanuel Macron en marge de la COP 27 à Charm-el-Cheick mardi dernier pour que la France accueille finalement le navire, la publication d’une note par le cabinet de Giorgia Meloni, remerciant publiquement la France pour son effort, a immédiatement réactivé les tensions. "D’autant plus que Matteo Salvini a surenchéri, poursuit Jean-Pierre Darnis. L’Elysée a été très embarrassé."

Isolement de l’Italie sur la scène européenne

L’Italie trop seule face aux problèmes des migrants? Voilà là aussi l’un des arguments phares de l’extrême-droite italienne, notamment pour le refus d’accoster aux navires. 

 

"En 2018, déjà, il y avait eu le cas éclatant de l’Aquarius qui avait finalement accosté en Espagne après s’être vu refuser l’accès aux portes italiens, se souvient Marie Bassi. 

"Le problème en Europe, c’est qu’il n’y a pas de politique commune en matière de répartition et d’accueil des migrants", poursuit la chercheuse. 

Des accords éparses et bilatéraux, comme les récents accords du Quirinal signés entre la France et l’Italie en 2021 où les deux pays reconnaissaient "la nécessité d'une politique de gestion des flux migratoires et d'asile, partagée dans l'Union européenne et fondée sur les principes de responsabilité et de solidarité" abordent la question. Mais leur bonne application reste tributaire de la couleur politique des gouvernements en place.  

"En 2015, Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne avait bien tenté une relocalisation plus équitable  des personnes mais cela n’avait été que faiblement appliqué."

Peu remis en cause pour l’instant, les accords de Dublin en vertu desquels les migrants sont renvoyés dans le pays d’arrivée, est jugé fortement injuste par l’Italie, porte d’entrée privilégiée des bateaux arrivant de Méditerranée. Un argument là aussi fortement exploité par l’extrême-droite italienne alors que la Péninsule reste pourtant le troisième pays en terme d’accueil de demandes d’asile. Juste derrière l’Allemagne et la France.

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