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"Aujourd’hui, la politique intéresse quand elle prend une allure de scandale", selon le sociologue Michel Wieviorka

Le sociologue affirme qu’il est urgent de légiférer sur les réseaux sociaux, car nous "vivons dans une sorte de schizophrénie politique" avec la violence anonyme d’un côté et les règles de la vie publique de l’autre.

Propos recueillis par Philippe Minard/ALP Publié le 08/06/2021 à 20:36, mis à jour le 08/06/2021 à 20:37
Le sociologue Michel Wieviorka. Photo P. M

La déclaration de Mélenchon dimanche et la gifle présidentielle d’hier attestent-elles d’une intensification de la violence en politique ?

Que puis-je vous dire sinon mêler mes cris d’indignations à ceux de toute la classe politique ! Si les deux événements qui agitent aujourd’hui les médias doivent être analysés, c’est en eux-mêmes et non pas parce qu’ils témoigneraient d’une modification générale de la société. D’un côté, un responsable important d’un parti politique tient des propos choquant, comme cela arrive souvent. C’est un épisode. De l’autre, qu’un chef d’Etat ou un ministre se fasse accueillir de cette manière, c’est déjà arrivé dans l’histoire. On ne peut donc pas tirer de ces deux événements des leçons générales. Mais on peut réfléchir, et dire que nous sommes dans une période assez curieuse. Existe le sentiment qu’il faut des barrières, qu’on ne peut pas tout dire, ne pas mélanger les registres et qu’il y a des choses qu’ont ne peut pas faire dans l’espace public. De ce fait, les réactions aux deux événements sont spectaculaires. Mais dans la même société, on peut tout dire sur les réseaux sociaux ! Donc c’est un sentiment totalement contraire. Nous sommes un peu dans une sorte de schizophrénie politique. Entre le politiquement correct, la cancel culture, la parole débridée des réseaux, nous vivons dans un univers qui ne se contrôle pas ou mal.

C’est le choc de l’anonymat et de la place publique, le premier soufflant sur le second ?
On pourrait croire que ce sont deux univers distincts mais ils communiquent les uns avec les autres. Je dirai même que les médias plus classiques sont souvent l’horizon des réseaux sociaux, en ce sens qu’ils les scrutent et les écoutent. Bien évidemment, on ne peut mettre sur le même plan ce qui se passe dans l’espace public et dans l’espace privé. Mais les réseaux sociaux sont un peu entre les deux, car ils sont publics et privés. Nous arrivons à un moment historique ou nous n’avons pas su réglementer les médias sociaux comme on a su réglementer la presse écrite avec la loi de 1881. Autrement dit, on a laissé se développer un pan entier de la communication sans grande règle, en laissant un pouvoir démesuré aux opérateurs. Ces deux événements doivent nous amener à légiférer au plus vite sur l’utilisation des réseaux sociaux. Il y a une urgence à réglementer intelligemment, avec une difficulté importante, car il
s’agit d’une dimension planétaire.

 

Il y a des dizaines d’années, comment aurait été traité le fait qu’un Président soit giflé ? En d’autres termes assiste-t-on aujourd’hui à un fantasme médiatique ?

Le système des médias est un peu plus compliqué qu’il y a 30 ou 50 ans… Nous avions deux chaînes TV, trois chaines radios et une presse écrite. Mais si la politique n’était pas devenue de plus en plus un spectacle, de la communication, ce qui s’est passé aurait de fait été traité autrement. Les hommes politiques n’hésitent pas à se déconsidérer en participant à des émissions qui n’ont rien à voir avec leur fonction et font partie d’un show. Nous sommes donc dans une période de grande confusion, de manque de repère et de rigidité. On ne sait plus traiter les problèmes car nous sommes sous tension entre des injonctions culturelles totalement opposées. La politique perd de sa sacralité.

Cela augure d’une campagne présidentielle violente ?

Si on écoute les hommes politiques, ils vous répondent unanimement qu’ils ne veulent pas de ça. Donc, ce ne sont pas eux qui devraient provoquer des débordements. Je l’espère ! Ma crainte, c’est qu’aujourd’hui, la politique intéresse quand elle prend une allure de scandale et que les discours politiques traditionnels donnent de l’abstention et de la radicalité.

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