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Gérard Philipe, le héros de Ramatuelle

Mis à jour le 18/11/2019 à 10:55 Publié le 24/11/2019 à 18:00
Gérard Philipe à Ramatuelle, participant à la vie du village.

Gérard Philipe à Ramatuelle, participant à la vie du village. Photo DR

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Gérard Philipe, le héros de Ramatuelle

Pour les 60 ans de la disparition de l’acteur légendaire, on se souvient que le village du Var fut son refuge préféré. Retour sur sa carrière saisissante avant d’être terrassé par un cancer du foie à 36 ans.

"Le matin, c’était moi qui, à La Poste, étais chargée de lui remettre son courrier. Chaque jour, j’attendais avec impatience le moment où il viendrait. Il était charmant. Nous étions toutes amoureuses de lui!"

Monique Giraud semble dans un rêve lorsqu’elle évoque son travail d’été de postière stagiaire à Ramatuelle à l’époque où, quotidiennement, Gérard Philipe se présentait à son guichet.

Au moment où l’on commémore les 60 ans de la mort de l’acteur légendaire, survenue le 25 novembre 1959 à l’âge de 36 ans, elle s’en souvient comme si c’était hier.

Monique Giraud fait partie des habitants de Ramatuelle, qui, vers la fin des années 1950, virent arriver dans leur village l’interprète du Cid, de Ruy Blas, de Lorenzaccio, du prince de Hombourg – celui qui, dans Fanfan la Tulipe, pourfendait le mal à la pointe de son épée. Front haut, cheveu romantique, regard ravageur, le héros débarquait. Il venait conquérir le village qui, dominant la presqu’île de Saint-Tropez, dresse le clocher arrondi de son église au-dessus des toits de tuiles usés de soleil.

Gérard Philipe à Ramatuelle, participant à la vie du village.
Gérard Philipe à Ramatuelle, participant à la vie du village. Photo DR

Une école à son nom

Il n’avait ni l’épée de Fanfan ni la cape du Cid. C’est en "homme ordinaire" qu’il arrivait, laissant derrière lui les paillettes illusoires de la vie parisienne. Mais peut-on être un homme ordinaire lorsqu’on est Gérard Philipe? Il suffisait qu’il passe pour que les regards s’accrochent à lui.

Il s’était marié en 1951 avec Anne, une ethnologue rencontrée à Nice qui avait divorcé pour lui. Les parents d’Anne, habitués du Var et du Rayol-Canadel, leur avaient cédé une maison à Ramatuelle, dans le quartier de la Rouillère. Gérard en était tombé amoureux.

Monique Giraud raconte avoir vu Gérard Philipe chez lui, où elle avait accompagné son père, Gabriel, maçon, qui était chargé de l’entretien de sa maison. Elle l’avait vu sur son tracteur remuer la terre, sur son toit arranger des tuiles, dans ses vignes couper des sarments – car Gérard Philipe, loin des projecteurs et du public, menait à Ramatuelle une vie paysanne.

Par la suite, Monique Giraud devint directrice de l’école primaire – l’école qui fut appelée Gérard-Philipe et qui est contiguë au petit cimetière. ("Lorsqu’il y avait des enterrements, se souvient Monique, on interrompait la récréation et on faisait rentrer les enfants dans les classes!").

C’est dans ce cimetière que Gérard Philipe repose avec sa femme, enterré modestement à l’ombre d’un cyprès sous un carré de terre sans pierre tombale où une simple plaque de marbre porte les noms de Gérard et Anne Philipe.

Comme les visiteurs sont nombreux et ont envie de laisser leur témoignage, une affiche les enjoint « de ne rien poser sur la tombe, merci. » Alors, ils repartent silencieusement, dans la chaleur écrasante du soleil varois.

L’acteur fut inhumé ici le 28 novembre 1959, à l’âge de 36 ans, "dans la plus stricte intimité", en présence d’une poignée d’amis au nombre desquels figuraient le cinéaste René Clair et le comédien Michel Piccoli. Le père de Monique, Gabriel Giraud, portait le cercueil. À l’intérieur, Gérard Philipe avait été revêtu du costume du Cid – ce costume dans lequel on le voit, splendide, sur une immense photo dans le hall de la mairie de Ramatuelle.

Gérard Philipe à Ramatuelle, participant à la vie du village.
Gérard Philipe à Ramatuelle, participant à la vie du village. Photo DR

Le comédien venait passer ses étés dans ce village qui, sur son promontoire, donne l’impression de se tenir à l’écart des tumultes tropéziens. Sa maison n’était pas à proprement parler une "villa" – au sens que l’on donne à tant de demeures pompeuses au cœur de la presqu’île de Saint-Tropez – mais plutôt une ferme. Il y venait avec sa femme Anne et leurs deux enfants, Anne-Marie et Olivier. Ils avaient 4 et 3 ans lorsque leur père est mort.

Un orme remplacé par un olivier

C’est dans ce cadre que le décrit son gendre Jérôme Garcin, dans Le Dernier Hiver du Cid qui vient de sortir (lire interview en pages suivantes).

"Torse nu depuis l’aube, il a porté tour à tour deux petits enfants ardents, jamais rassasiés, joué avec eux sur le sable blond de Pampelonne, exulté dans une mer d’huile, édifié devant la maison des murets en pierres sèches, de rectilignes restanques aux allures d’escaliers italiens, débroussaillé sous les pins qui se dressent au bout de la terrasse pour prévenir les incendies, arraché de mauvaises herbes jaunies, arrosé les lauriers-roses et les jeunes eucalyptus, inspecté les vignes du bas jusqu’au vieux lavoir et tressauté sur le siège rapiécé du tracteur, un modèle d’avant-guerre."

La photo exposée dans le hall de la mairie de Ramatuelle.
La photo exposée dans le hall de la mairie de Ramatuelle. Photo DR

Il parcourait la presqu’île au volant de sa vieille Ford décapotable, allant de la plage de l’Escalet au marché coloré de  Saint-Tropez. La famille, les enfants, les amis, et parfois, aussi, les gosses du village, s’entassaient dans la voiture, sans oublier de laisser une place au chien Galant – un berger allemand.

Cela, c’est Édith Cauvière qui nous l’a raconté. Elle tenait à l’époque le Café de l’Ormeau – ainsi appelé en l’honneur de l’arbre qui se trouvait sur la place du village, qui datait du siècle d’Henri IV et qui, depuis, terrassé par un orage, a été remplacé par un olivier.

"Il venait ici avec sa femme et ses enfants. Il était toujours gentil, pas prétentieux, comme un vrai villageois", confie-t-elle.

Le père d’Édith, prénommé Paulin, avait assuré, avant le père de Monique, l’entretien de la maison du quartier de la Rouillère.

Comme Monique, Édith confirme que toutes les filles du village n’avaient d’yeux que pour lui. "Mais tout le monde respectait son intimité, ajoute-t-elle. Sur la place du village ou sur la plage, personne ne l’ennuyait à lui demander des autographes. C’est pour cela qu’il se sentait bien chez nous!"

Né à Cannes

Pour Gérard Philipe, tout avait commencé 36 ans plus tôt. À Cannes. C’est le 4 décembre 1922 que naît, au 31 de l’avenue du Petit Juas, villa les Cynanthes, ce génie du théâtre et du cinéma français. Sur l’immeuble qui se trouve aujourd’hui à cet emplacement, une plaque indique: "Ici se trouvait la villa qui fut son berceau."

Il ne s’appelle pas encore Philipe mais Philip. C’est sa mère, Marie, qui fera ajouter la voyelle "e" à son nom pour que cela fasse 13 lettres avec son prénom et que cela lui porte chance.

Son père, Marcel, est Grassois, banquier dans une succursale de la Lloyd. Marcel et Marie se sont mariés à Menton. Enfance paisible pour Gérard dans la rue Jean de Riouffe, ensuite.

Le Café de l’Ormeau que fréquentait Gérard Philipe avec sa famille.
Le Café de l’Ormeau que fréquentait Gérard Philipe avec sa famille. Photo A.P.

Pendant dix ans, Gérard et son frère poursuivent leur scolarité à l’Institut Stanislas de Cannes. On y dit la messe tous les matins à 6 h 30. Ils passent les vacances dans la propriété familiale de Grasse, au milieu de cinq hectares de fleurs et d’oliviers. En 1939, Gérard échoue au bac. Cela arrive aux meilleurs! Il le passera à la session de septembre après avoir révisé, durant l’été, à l’Institut Montaigne à Vence.

C’est la guerre. Le père a acheté le Parc Palace Hôtel à Grasse. Le réalisateur Marc Allégret, descendu sur la Côte d’Azur comme beaucoup pendant la débâcle, participant aux séances de voyance et spiritisme organisées à l’hôtel par la mère de Gérard, entend celui-ci réciter un poème. "Tu as du talent, mon garçon! Va étudier le théâtre à Nice, lui conseille-t-il. Je connais un professeur, Jean Huet, qui te fera travailler…"

 Gérard s’inscrit aux cours de ce professeur. Il y rencontre une apprentie comédienne de 15 ans, Danièle Delorme. Premiers émois. Premier amour. Le 11 juillet 1942, Gérard Philipe débute au Casino de Cannes dans Une Grande Fille toute simple d’André Roussin, aux côtés de Madeleine Robinson et Claude Dauphin.

Premier succès. Marc Allégret le fait tourner dans Petites filles du quai aux fleurs aux studios de la Victorine, à Nice, en compagnie d’Odette Joyeux, Danièle Delorme, Colette Richard, Marcelle Praince, Simone Sylvestre. Que de conquêtes féminines à ramener chez lui dans son petit logement au cœur de Nice!

Trois festivals de Cannes

Nous sommes en 1942. La guerre n’en finit pas. La clientèle du Parc Hôtel à Grasse est inquiétante. On y rencontre des activistes mussoliniens et des officiers allemands. Oui, le père Philip est collabo!

Après la guerre, il sera arrêté, jugé à Grasse, incarcéré. Il s’évadera et se réfugiera à Barcelone. C’est alors que la carrière de Gérard explose. Caligula d’Albert Camus au théâtre, Le Diable au corps de Claude Autant-Lara au cinéma – d’après le roman que Raymond Radiguet écrit au Lavandou en compagnie deJean Cocteau.

Monique Giraud devant le bureau de poste de Ramatuelle.
Monique Giraud devant le bureau de poste de Ramatuelle. Photo A.P.

1951: premier Festival de Cannes pour Gérard Philipe. Juliette ou la clé des songes de Marcel Carné. Le film est primé pour la musique de Joseph Kosma. Retour, l’année suivante, à Cannes, avec Fanfan la Tulipe. Le film, qui a été tourné avec Gina Lollobrigida à la ferme Paout dans les environs de Grasse, reçoit le prix de la mise en scène.

Nouveau festival de Cannes en 1954 avec Monsieur Ripois de René Clément. Prix spécial du jury. Voilà Gérard Philipe pris dans le tourbillon de la gloire. C’est alors que se présente l’occasion de fuir à Ramatuelle.

Loin des bravos et des caméras, il ouvre ses oreilles au chant des cigales et respire les senteurs de Provence. Il est bien. Comme la lumière des projecteurs lui semble loin lorsque le soleil de Saint-Trop’ lui chauffe la peau ! Le Cid est devenu vigneron, Lorenzaccio cultivateur.

Une orchidée sur le cœur

En ce dernier été 1959, Gérard Philipe est malade. Il est rentré épuisé du tournage de La Fièvre monte à El Pao, à Acapulco, réalisé par Luis Buñuel. Les médecins lui cachent qu’ils ont diagnostiqué un cancer du foie.

Le soleil varois, la vie du village, lui donnent l’impression d’aller mieux. Mais la fatigue est là. Cela ne l’empêche pas d’être présent au mois de septembre – deux mois avant sa mort – à l’inauguration de la cave coopérative de Ramatuelle. Une photo, que l’on voit toujours en ce lieu, en témoigne.

La tombe de l’acteur.
La tombe de l’acteur. Photo A.P.

Fin septembre 1959, il repart pour Paris. Son état empire. L’issue est proche. Il décède à Paris le 25 novembre. Durant deux jours et deux nuits, une foule d’admirateurs – et d’admiratrices – fait le siège devant son immeuble du 17 de la rue de Tournon, à Paris où il repose derrière les volets clos. Sa femme a placé une orchidée sur son cœur. Mais c’est loin des vivats et des médias qu’il a voulu être enterré – dans "son" village varois.

À Ramatuelle, les gens continuent à entretenir son souvenir. Monique Giraud est parmi eux, ainsi que son fils, Bruno Caïetti, directeur de l’Office du Tourisme, fin connaisseur de l’artiste et organisateur d’une récente exposition à sa gloire. Tous égrainent leurs souvenirs dans la lumière dorée de l’automne finissant. Cette même lumière qui éclairait, il y a 60 ans, l’ultime voyage du Cid.

Deux drames en une semaine

"La semaine qui va du 25 novembre au 2 décembre 1959, fut une semaine tragique pour les habitants de Ramatuelle et du Var", se souvient Monique Giraud.

La mort de Gérard Philipe constitua, à Ramatuelle, un choc dont les anciens parlent encore. Mais dans la mémoire des Varois, la nouvelle de cette tragédie reste associée à une autre qui vint exactement une semaine plus tard: celle de la rupture du barrage de Malpasset qui balaya Fréjus (photo ci-dessous).

Le barrage de Malpasset
Le barrage de Malpasset Photo DR

Une ville ravagée, 423 morts, des routes, voies ferrées, fermes, immeubles détruits, des images de désolation qui ont fait le tour du monde. Chez les anciens qui ont vécu ces drames, le souvenir de ces deux événements tragiques reste lié. Parlant de l’un, ils évoquent inévitablement l’autre.

repères

1922
Naissance à Cannes.

1943
Premier succès dans  Sodome et Gomorrhe de Jean Giraudoux.

1945
Création de Caligula  d’Albert Camus.

1947
Le Diable au corps  de Claude Autant-Lara.

1951
Engagé par Jean Vilar  au TNP, Le Cid au Festival d’Avignon.

1951
Fanfan la Tulipe.

1952
Le Prince de Hombourg au théâtre des Champs-Élysées et au Festival d’Avignon. Lorenzaccio au Festival d’Avignon.

Affiche du film sorti en 1958
Affiche du film sorti en 1958 Photo DR

1952
Les Belles de nuit  de René Clair.

1954
Richard II et Ruy Blas au théâtre de Chaillot; Le Rouge et le noir de Claude Autant-Lara.

1955
Les Grandes Manœuvres de René Clair.

1958
Le Joueur d’Autant-Lara.

1959
Les Liaisons dangereuses de Roger Vadim; On ne badine pas avec l’amour au théâtre de Chaillot.

1959
Mort à Paris.


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