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"Si je demeurais à Toulon, j’irais tous les jours au jardin botanique": quand Flaubert venait dans le Var pour célébrer son bac

Dans cette rubrique, nous présentons en alternance des textes écrits par de grands auteurs sur notre région et des romans dont l’action s’y déroule. Aujourd’hui, "Voyages" de Flaubert.

Gustave Flaubert Publié le 03/07/2021 à 16:05, mis à jour le 03/07/2021 à 12:34
La chapelle de l’Hôpital maritime de Saint-Mandrier, visité par Flaubert.

"À Toulon, il va sans dire que j’ai visité un vaisseau de ligne. C’est certainement beau, grand, inspirant. J’ai vu des marins qui mangeaient dans de la porcelaine, j’ai assisté au salut du pavillon, etc., j’ai pu, comme tous les badauds, être étonné de voir des tapis et des fauteuils élastiques dans la chambre du capitaine; mais en vue de marine, j’aime mieux celle d’un petit port de mer comme Lansac, comme Trouville, où toutes les barques sont noires, usées, retapées, où tout sent le goudron, où la poulie rouillée crie au haut du mât, où les marteaux résonnent sur les vieilles carcasses qu’on calfeutre. De même, les fortifications de Toulon peuvent être une belle chose pour les troupiers, mais je n’aime point l’art militaire dans ce qu’il a de boutonné, de propre; les remparts ne me plaisent qu’à moitié détruits.

Il y a plus de poésie dans la casaque trouée d’un vieux troupier que sur l’uniforme le plus doré d’un général; les drapeaux ne sont beaux que lorsqu’ils sont à moitié déchirés et noirs de poudre. Les canons du Mareno étaient tous en bon état et cirés comme des bottes; est-ce qu’un canon n’est pas plus beau à voir avec quelques longues taches de sang qui coulent et la gueule encore fumante? À bord, au contraire, tout était propre, ciré, frotté, fait pour plaire aux dames quand elles viennent. Ces messieurs sont d’une politesse exquise et ont fait exécuter je ne sais quelle manœuvre pour nous faire honneur quand nous avions remis le pied sur notre embarcation...

Flaubert visite l’hôpital de Saint-Mandrier

Nous revenions de Saint-Mandrier que nous avons visité, guidés par un de ses médecins, M. Raynaud fils; on m’y a fait admirer une église toute neuve, bâtie par les forçats. J’ai admiré un coup de génie qui a fait construire un temple à Dieu par la main des assassins ou des voleurs. Il est vrai que ça n’a rien coûté. Il est impossible, sinon absurde, d’y dire la messe: la forme ronde de cette bâtisse contraint à placer l’autel sur un des points de la circonférence de sorte qu’il est impossible que les fidèles puissent voir le prêtre.

Je crois, au reste, que les fidèles qui viennent là y sont peu sensibles: s’ils trempent les mains dans le bénitier placé à l’entrée, ce n’est que pour se les laver! Il faut voir la citerne de l’hôpital dont l’écho répète tous les sons avec un vacarme épouvantable. On y tire des coups de fusil, on y joue du cornet à piston, on crie, on chante, on miaule, on fait toutes sortes de bruits absurdes pour avoir le plaisir de se les entendre répéter plus nombreux et plus forts.

 

Retour à Toulon

La rade de Toulon est belle à voir, surtout quand, sorti des gorges d’Ollioules, on la voit qui s’étend tout au loin dans son rayon de trois lieues de circuit, avec les mâts de tous ses vaisseaux, ses bricks, ses frégates, toutes ces voiles blanches qu’on hisse et qu’on abaisse. À droite, on a le fort Napoléon, au fond le fort Pharon (sic). C’est par ce dernier que les républicains ont d’abord tenté le siège de la ville, qu’ils n’auraient jamais pu prendre sans le conseil de Bonaparte, qui affirma que, tant que l’on ne serait pas maître de la rade, tous les efforts seraient inutiles et qu’une fois la rade prise Toulon n’offrirait plus aucune défense. L’attaque commença donc sur le point appelé le Petit Gibraltar, qui domine toute la mer et la ville elle-même qu’elle protège de ce côté.

Tous les détails du siège sont d’ailleurs curieusement relatés dans l’"Histoire de la Révolution française dans le département du Var" par M. Lauvergne, un des amis que j’ai faits en voyage, un homme à moitié poète et à moitié médecin, offrant un bon mélange de sentiments et d’idées; il m’a dit de ses vers, un soir que nous sommes revenus au bord de la rade jusqu’à Toulon; nous avons déjeuné dans une bastide voisine, dans un grand jardin plein d’ombre, où il y avait de hautes cannes de Provence, des avenues fraîches; on a joué à la balançoire, on a fumé des cigarettes de la Havane.

Passé une journée à ne rien faire; c’est toujours une bonne, une journée tranquille, douce, où l’on a vécu avec des amis, sous un beau ciel, l’estomac plein, le cœur heureux; elle s’est terminée par un beau crépuscule sur les flots, par une promenade pleine de causerie divagante, de ces causeries où l’on mêle de tout, et qui tiennent à la fois de la rêverie solitaire au fond des bois et de l’intimité braillarde du coin du feu…

Excursion en Corse avant de revenir à Toulon

Quand nous sommes partis de Toulon, la mer était belle et promettait d’être bienveillante aux estomacs faibles, aussi me suis-je embarqué avec la sécurité d’un homme sûr de digérer son déjeuner. Jusqu’au bout de la rade en effet, le perfide élément est resté bon enfant et le léger tangage imprimé à notre bateau nous remuait avec une certaine langueur mêlée de charme. Je sentais mollement le sommeil venir et m’abandonnais au bercement de la naïade tout en regardant derrière nous le sillage et la quille qui s’élargissait et se perdait sur la grande surface bleue.

À la hauteur des îles d’Hyères, la brise ne nous avait pas encore pris, et cependant de larges vagues déferlaient avec vigueur sur les flancs du bateau, sa carcasse en craquait (et la mienne aussi); une grande ligne noire était marquée à l’horizon et les ondes, à mesure que nous avancions, prenaient une teinte plus sombre, analogue tout à fait à celle d’un jeune médecin qui se promenait de long en large et dont les joues ressemblaient à du varech tant il était vert d’angoisse.

Jusque-là, j’étais resté couché sur le dos, dans la position la plus horizontale possible, et regardant le ciel où j’enviais d’être, car il semblait ne remuer gère, et je pensais le plus que je pouvais afin que les enfantements de l’esprit fissent taire les cris de la chair. Secoué dans le dos par les coups réguliers du piston, en long par le tangage, de côté par le roulis, je n’entendais plus que le bruit régulier des roues et celui de l’eau repoussée par elles et qui retombait en pluie des deux côtés du bateau; je ne voyais que le bout du mât et mon œil fixe et stupide placé dessus en suivait tous les mouvements cadencés sans pouvoir s’en détacher, comme je ne pouvais me détacher non plus de mon banc de douleur. La pluie survint, il fallut rentrer, se lever pour aller s’étendre dans la cabine où je devais rester pendant seize heures comme un crachat sur un plancher, fixe et tout gluant.

 

A Toulon, l'Une des attractions de la ville est le bagne. Cela ne lui dit rien

Je vous fais grâce du bagne et de l’arsenal, de la description pittoresque et des réflexions humanitaires, j’aime mieux dire qu’un certain soir encore j’ai été à la bastide de Lauvergne. La mer vient battre au pied de la terrasse; à gauche il y a une anse dans le rocher faite exprès par les Tritons pour y nager aux heures de nuit; de dessus un tombeau turc qui sert de banc, on voit toute la Méditerranée; son jardin est en désordre, l’herbe pousse dans les murs, la fontaine est tarie, les cannes de Provence sont cassées, mais l’éternelle jeunesse de la mer sourit en face à chaque rayon de soleil, dans chaque vague azurée.

Flaubert visite le Jardin botanique

Si je demeurais à Toulon, j’irais tous les jours au jardin botanique; ce serait peut-être une sottise, car il est des choses dont il ne faut garder qu’une vision, comme Arles par exemple. Que le cloître Saint-Trophime était beau à la tombée du jour! Des femmes venaient puiser de l’eau dans le puits de marbre qui se trouve là, à droite en entrant. Les femmes d’Arles! Quel autre souvenir! Elles sont toutes en noir; elles marchaient, il m’a semblé, deux à deux dans les rues et elles parlaient à voix basse se tenant par le bras. J’en ai vu une à Toulon, elle s’en allait aussi la tête penchée un peu sur l’épaule, le regard vers la terre; avec leur jupe courte, leur démarche si légère et si grave, toute leur stature robuste et svelte, elles ressemblaient à la Muse antique.

Il faisait du Mistral à Toulon. Nous étions aveuglés de poussière. Une fois entrés dans le jardin, je ne sais si cela tient aux murs qui nous abritaient, l’air est devenu calme. Après la maison du concierge, il y a quelques maisonnettes en bois qui servent de serres; des cages à oiseaux étaient attachées aux murs extérieurs, elles étaient remplies de gazouillements et de battements d’ailes. Je vis là sous de grands arbres pleins d’ombrage, à côté d’un banc de gazon, deux ou trois forçats qui travaillaient au jardin; ils n’avaient ni garde-chiourme, ni sergents ni argousins; on entendait pourtant leur chaîne qui traînait sur le sable. Tandis que les autres étaient au bagne en train de soulever des poutres, à clouer la carcasse des vaisseaux, à manier le fer et le bois, ceux-là entendaient le bruit du vent dans les palmiers et dans les aloès.

Il y a là des roseaux de l’Inde à forme étrange et des bananiers, des agaves, des myrtes encore, des canons, toutes ces belles plantes des contrées inconnues sous lesquelles les tigres bondissent, les serpents s’enroulent, où les oiseaux bigarrés perchent et se mettent à chanter. Il me semble que cela doit amollir le cœur de vivre toujours avec des plantes, avec ce silence, cet ombrage, toutes ces feuilles petites ou grandes, ces petits bassins qui murmurent, ces jets d’eau qui arrosent. Il fait frais sous les arbres et chaud au soleil, le vent agite le branchage sur le treillis. Il y a du jasmin qui embaume, des chèvrefeuilles, des fleurs dont je ne sais pas le nom, mais qui font qu’en les respirant on se sent le cœur faible et tout prêt à aimer, des nénuphars sont étendus dans les sources, avec des roseaux qui s’épanchent de tous côtés.

Le vent avait renversé les arbustes et il agitait les palmiers dont le faîte murmurait, deux palmiers, de ceux qu’on appelle rois; ils sont au bout du jardin, et si beaux que j’ai compris alors que Xerxès en eût été amoureux et, comme à une maîtresse, ait passé à un d’eux autour du cou des anneaux et des colliers. Les rameaux du haut retombaient en gerbes avec des courbes douces et molles, ce mistral qui soufflait en haut les poussait les unes sur les autres en leur faisant faire un bruit qui n’est point de nos pays, le tronc restait calme et immobile comme une femme dont les cheveux seuls remuent au vent. Un palmier pour nous c’est toute l’Inde, tout l’Orient; sous le palmier l’éléphant paré d’or bondit et balance au son des tambourins, la bayadère danse sous son ombrage, l’encens fume et monte dans ces rameaux pendant que le brahme assis chante les louanges de Brahma et des Dieux."

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