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Les hommes sont-ils tous des viandards et les femmes des mangeuses de salade? L'essai de Nora Bouazzouni casse les clichés

La journaliste et féministe passionnée par les pratiques alimentaires vient de publier "Steaksisme", son deuxième ouvrage dans lequel elle décortique les injonctions genrées dans la nourriture.

Aurore Harrouis Publié le 24/06/2021 à 15:00, mis à jour le 24/06/2021 à 12:33
Le marketing utilise la pensée magique, le "mange ce que tu es". Photo Roxanne D'Arco

Les femmes ont-elles une appétence naturelle pour les feuilles de laitue coiffées de quelques – faudrait pas abuser! – graines de chia? Les hommes doivent-ils obligatoirement aimer la barbaque sanguinolente pour être virils? Peut-on – comme cette fille de pub – réellement avoir un orgasme en dégustant un fromage blanc crémeux? Pourquoi "avoir une bonne descente" est cool quand on est un homme et craignos quand on est une femme?

Après Faiminisme, la journaliste féministe Nora Bouazzouni met à nouveau les pieds dans le plat et s’attaque aux questions de genre et au sexisme alimentaire dans son livre Steaksisme, paru fin avril, aux éditions Nouriturfu. Ouvrage éclairant, passionnant et drôle. "L’humour peut servir à soulever des questions, affirme Nora Bouazzouni. Et dans une société aussi binaire que la nôtre au niveau des comportements de genre, on peut se questionner sur la nourriture, mais aussi sa façon de s’habiller, les relations amoureuses. Les femmes qui aiment les bad boys, c’est un mythe. Personne n’a envie de se faire briser le cœur! Tout est à déconstruire." Entretien.

Hommes et femmes ont-ils vraiment des goûts différents?

 

Non. On sait qu’il n’y a pas de goût inné chez les humains. On naît avec un dégoût inné pour l’amertume et c’est tout... Pour comprendre, il faut aller creuser à la racine. On peut remonter à l’Antiquité grecque avec des philosophes et médecins comme Hippocrate, Aristote et Galien, qui théorisaient la supériorité de l’homme sur la femme par la théorie des fluides. Parce que l’homme serait caractérisé par le chaud et le sec, synonyme d’intelligence et de courage. Aux femmes, le froid. Faisant d’elles des êtres plus faibles.

On sait aujourd’hui que ces théories n’ont rien de scientifique. N’empêche que les hommes consomment davantage de choses chaudes comme les viandes rouges, le whisky, les plats pimentés et que les femmes mangent plus de froid et d’humide, comme les poissons, les légumes, les yaourts, les soupes. C’est marrant de voir comme les théories de ces médecins et philosophes qui n’ont pas dicté de régime particulier, se retrouvent dans notre alimentation.

Donc rien n’est scientifiquement fondé. Pourtant ces préjugés ont colonisé nos esprits...

Au point que l’on dit: "Un homme mange plus qu’une femme, c’est normal." Mais est-ce vraiment normal? Ce qui est normal en France, ne l’est pas au Japon ou au Nigeria. La nourriture est universelle mais est aussi faite de particularismes régionaux, familiaux, religieux. Notre alimentation, c’est notre identité, la somme de nos origines sociales, géographiques, culturelles. C’est vraiment quelque chose de très global, avec très peu d’inné. S’en rendre compte est déjà une étape. Se défaire des préjugés est plus difficile. Surtout quand on les entend depuis qu’on est petit.

 

Comment avez-vous pris conscience des injonctions genrées dans l’alimentation?

Enfant, en allant chercher le pain à la boulangerie, j’achetais un pain au chocolat avec la monnaie et la boulangère me dit: "Deux minutes dans la bouche, deux ans sur les hanches." Je me suis dit que quelque chose clochait. Les garçons n’avaient pas à entendre les mêmes rappels à l’ordre. Des rappels qui sont constants quand on est une fille, une ado, une femme. Ils le sont beaucoup moins quand on est un homme.

Puis, il y avait les pubs Slim Fast, les produits allégés, avec un marketing qui envoyait le même message aux femmes: "Avec moi, tu ne grossiras pas." Ça fait entrer dans les têtes l’idée qu’une femme ne devrait pas manger la même chose qu’un homme, et surtout faire attention.

La publicité participe à ces constructions sociales?

Le marketing utilise la pensée magique, le "mange ce que tu es". Par exemple, il y a la tisane Nuit calme, que l’on sirote en se persuadant qu’on va bien dormir, le smoothie détox qui va nous purifier. Avec les slogans et les marques, on absorbe ces vertus, ces qualités. Lion va faire rugir. Charal, avec sa signature sonore cro-magnonesque, vend du muscle, de l’autorité, de la domination. Quand nous mangeons de la viande, l’idée serait que nous avalons force, puissance, vitalité. Dans le cas d’un légume, on va se dire qu’on sera plus sain à l’intérieur et que ça se verra à l’extérieur. On parle argument santé. Un domaine attribué aux femmes. Le marketing joue sur ce "manger magique" qui concerne aussi notre performance de genre.

 

On "joue" aussi le genre dans le cadre d’un premier rencard amoureux?

On croit que c’est anodin... Mais les comportements alimentaires, tout le monde y pense. Lors d’un premier rencard, l’homme qui laissera la carte des vins à la femme va peut-être se dire que ce n’est pas ce que l’on attend de lui, qu’il doit s’y connaître en la matière. Que ça craint. Idem, la femme ne va peut-être pas commander le plat qui lui fait le plus envie. Elle pensera équilibre et légumes. Comme si on allait être hospitalisés dans la nuit pour ne pas avoir mangé nos cinq fruits et légumes par jour! On négocie avec soi-même en permanence. Le tout est de se rendre compte que les comportements, dont on est convaincus qu’ils sont naturels et normaux, ne le sont pas tant que ça...

Après Faiminisme, Nora Bouazzouni poursuit sa fine analyse de nos assiettes. Photo Chloé Vollmer-Lo.

Offre numérique MM+

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