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"Je vis grâce à mon stylo depuis 1983": les confidences du romancier Douglas Kennedy

Le romancier américain était l’invité du Monaco Press club, vendredi soir, quelques heures avant la 6e édition de "La Nuit blanche des livres invite les auteurs au jardin" à Cap-d’Ail.

Propos recueillis par Joelle Deviras Publié le 22/05/2022 à 10:30, mis à jour le 22/05/2022 à 14:47
Douglas Kennedy était avant-hier soir à la villa Les Camélias de Cap-d’Ail pour une rencontre avec les membres du Monaco Press Club. Photo Cyril Dodergny

"C’est sublime d’être dans un endroit comme celui-là pour parler de littérature." Vendredi soir, dans la très belle villa Les Camélias de Cap-d’Ail, Douglas Kennedy répondait aux questions du Monaco Press Club, quelques heures avant le lancement de la 6e édition de "La Nuit blanche des livres invite les auteurs au jardin", dont il était l’invité d’honneur, samedi, parmi une vingtaine d’écrivains et illustrateurs. L’auteur américain et irlandais est venu dédicacer son dernier roman: Les Hommes ont peur de la lumière, aux Editions Belfond.

Et pour les membres du Monaco Press club, il a évoqué sa vie entre New York, Paris, Londres et Berlin, ses passions pour la littérature, la musique, les arts plastiques, le théâtre ou encore le cinéma et sa carrière dédiée à l’écriture et ponctuée de vingt-cinq livres dont plusieurs best-sellers.

Une rencontre à laquelle assistaient notamment Xavier Beck, maire de Cap-d’Ail, Hélène Bonafous, conservatrice de la Villa Les Camélias et Nathalie Iris, de la librairie parisienne Mots en marge, associée à l’événement.

 

Si les Français vous connaissent romancier, ils savent moins que vous avez débuté comme dramaturge et journaliste.
J’ai écrit quelques pièces de théâtre assez médiocres. J’ai dirigé à 23 ans le petit théâtre national d’Irlande. J’écrivais tous les soirs entre 23 heures et 3 heures du matin. Une de mes pièces a été acceptée et c’était une catastrophe totale : les critiques étaient mauvaises, les spectateurs absents. En même temps, j’étais chroniqueur pour The Irish Times qui était le principal quotidien en Irlande. Un nouveau rédacteur en chef est arrivé et il m’a aussitôt licencié.

Triste début de carrière pour vous !
Grâce à cela, j’ai décidé d’écrire mon premier livre. Et j’ai quitté l’Irlande pour vivre à Londres. Je devais trouver de quoi vivre et payer le prêt pour mon petit appart’. La vie était bien moins chère à l’époque. J’ai commencé à écrire dans les journaux et les revues littéraires, en parallèle de mon activité d’écrivain. J’ai été journaliste culturel et critique musical. J’ai interviewé, par exemple, deux fois Pierre Boulez, Francis Ford Coppola, Sting… J’ai écrit beaucoup de critiques littéraires et des récits de voyages. Cela a duré quinze ans ; jusqu’à mon deuxième roman et cinquième livre L’homme qui voulait vivre sa vie, paru en 1998. Ce livre a changé ma vie.

Une carrière dédiée à l’écriture…
Je vis grâce à mon stylo depuis 1983. J’étais jeune père avec deux enfants. Je trouvais quelques heures par jour pour rédiger mes récits de voyages, mes romans. C’est devenu une habitude d’écrire tout le temps. Je n’ai jamais eu peur de la page blanche.

Et le succès a démarré en 1998 avec L’homme qui voulait vivre sa vie?
Le succès de ce livre a été une grande surprise. Aussitôt après sa parution, mon agent à New York m’a dit: "Je pense que c’est le début de quelque chose". J’ai reçu un très grand contrat avec une traduction en vingt-trois langues… C’était un succès tardif : j’avais déjà 41 ans. Mon but est toujours le prochain roman. Le succès est un vernis très fragile. Je n’y ai jamais pensé.

Le style Douglas Kennedy, n’est-ce pas d’abord un genre : le thriller psychologique?
Dans la création, je suis un schizophrène. Je change tout le temps. Avant Les Hommes ont peur de la lumière, j’ai écrit Isabelle, l’après-midi, l’histoire d’un cinq à sept qui dure trente-cinq ans dans un Paris en dehors des cartes postales.

Et puis, avant, une grande fresque américaine: La Symphonie du hasard, en trois tomes. Et puis aussi une série pour les enfants – Les Fabuleuses aventures d’Aurore, avec Joann Sfar – où la narratrice est une Française de 11 ans qui vit à Fontenay-sous-Bois dans le Val-de-Marne. Le but de ma vie est d’éviter l’ennui. C’est pour cela que je change sans cesse. L’ennui est tragique.

 

Où trouvez-vous l’inspiration ?
Dans la condition humaine. J’ai des thèmes récurrents. Pourquoi construit-on sa propre prison ? Si chaque vie est un roman, qui est le romancier ? C’est soi-même.

Faites-vous un travail d’enquête tel un journaliste avant de vous lancer dans un nouveau sujet ?
Il y a des écrivains obsédés par leur nombril. C’est de l’autofiction. Je fonctionne comme une éponge. Je lis cinq journaux par jour et trois magazines le week-end. Je lis le Financial Times tous les jours. C’est très important d’être au milieu de la vie actuelle. Tout m’intéresse ! Je parle avec tout le monde.

Et c’est en parlant avec un chauffeur Uber qu’est né votre dernier roman ?
Oui, je suis rentré dans un Uber. J’ai vu que le mec avait un tatouage de l’US Marine sur le bras. Il m’a expliqué qu’il avait été vendeur et que, licencié, sa seule alternative, après 50 ans, était de devenir chauffeur Uber. Je lui ai dit: "Je suis écrivain. Donnez-moi votre téléphone et je vais acheter deux heures de votre temps". On a parlé et le roman est né comme ça. L’Ubérisation de la société est une calamité…

Votre livre parle d’avortement également. Que pensez-vous du recul du droit des femmes, actuellement aux États-Unis, à disposer de leur corps ?
C’est horrible. Je suis complètement féministe. J’ai une fille de 26 ans. Son corps, c’est son affaire ; pas celle de l’État. La situation actuelle est l’aboutissement de quarante ans de travail des Républicains et évangélistes. Et derrière cela, la revanche de l’homme blanc. Et derrière encore, la misogynie.

Que reste-il du rêve qui devait être le vôtre dans le New York des années 70 ?
Pas grand-chose ! Il reste encore un esprit, la créativité, l’ironie, une énergie que j’aime, une brillance. Dans mon enfance, il y avait cent vingt cinémas à Manhattan ; maintenant, ils ne sont plus que douze. Et plus que cinq librairies indépendantes…

Est-ce une des raisons pour lesquelles vous appréciez Paris ?
Absolument ! Mais là aussi la mondialisation absorbe les petits commerçants ; et c’est particulièrement flagrant depuis la crise sanitaire. C’est le monde moderne.

Vous-même vous vivez cette mondialisation, ne serait-ce que par vos nombreuses résidences?
J’aime cela. Il n’y a que deux choses constantes dans ma vie: mes deux enfants et l’écriture.

N’avez-vous pas un lieu de prédilection pour écrire?
Il y a des écrivains comme des moines, avec une cellule sacrée, un rituel. Moi, j’écris partout. J’ai demandé au chauffeur de me mettre du jazz entre l’aéroport de Nice et Monaco et j’ai écrit. Je gagne ma vie grâce à mon stylo.

 

Vous avez besoin de musique pour écrire?
Toujours.

Vous êtes un auteur prolixe.
J’ai une règle : deux pages par jour, minimum.

Retravaillez-vous votre texte à plusieurs reprises?
Je crache le premier jet. Et puis je coupe, je coupe, je coupe. Et je travaille avec mes deux éditrices. Le doute est notre voisin constant.

Outre la langue anglaise, vous parlez très bien le français et l’allemand. Dans quelle langue écrivez-vous?
Toujours en anglais. Les écrivains qui écrivent dans plusieurs langues sont extrêmement rares : il y a eu Kundera, Nabokov, Beckett… J’ai une jeune traductrice brillante – Chloé Royer – depuis La Symphonie du hasard. Elle est mon double et elle doit me réinventer en français.

Quel est votre auteur français préféré?
Patrick Modiano, sans aucun doute. J’ai un respect immense pour lui. Et dans la littérature classique: Flaubert, Zola, Balzac.

Qu’est-ce qui vous motive à créer encore et toujours?
J’aime raconter des histoires. J’aime faire face à la condition humaine. J’aime toucher la complexité de la vie.

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