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INTERVIEW. Pierre Lemaitre: "Le succès n’a rien à voir avec le mérite"

Mis à jour le 12/01/2020 à 06:43 Publié le 12/01/2020 à 06:31
"Pour quelqu’un qui vient d’un genre populaire comme le roman policier, la reconnaissance n’est pas si évidente. Le Prix Goncourt a validé le fait que j’étais un romancier."

"Pour quelqu’un qui vient d’un genre populaire comme le roman policier, la reconnaissance n’est pas si évidente. Le Prix Goncourt a validé le fait que j’étais un romancier." Photo Samuel Kirszenbaum

INTERVIEW. Pierre Lemaitre: "Le succès n’a rien à voir avec le mérite"

Avec "Miroir de nos peines", le troisième volet de la trilogie "Les Enfants du désastre", après "Au revoir là-haut" et "Couleurs de l’incendie", Pierre Lemaitre nous entraîne cette fois en pleine "drôle de guerre". Dans un nouveau récit aussi picaresque qu’édifiant.

Avril 1940. Louise, trente ans, court nue sur le boulevard du Montparnasse, à Paris.

Pour comprendre la scène tragique qu’elle vient de vivre, elle devra plonger dans la folie d’une période sans équivalent dans l’Histoire, où la France entière, saisie par la panique, sombre dans le chaos, faisant émerger les héros et les salauds, les menteurs et les lâches...

Et quelques hommes de bonne volonté.

Prix Goncourt en 2013 et César de la meilleure adaptation en 2018 pour Au revoir là-haut, c’est un Pierre Lemaitre au sommet de son talent qui nous livre, en chroniqueur hors pair des passions françaises, toute la grandeur et la décadence d’un peuple broyé par les circonstances.

Entre burlesque et tragique, secrets de famille et manipulations, exode du peuple et exode pénitentiaire, Miroir de nos peines nous renvoie un reflet saisissant d’une époque trouble, où la réalité dépassait souvent la fiction. Interview de son très volubile auteur...

Avec ce nouveau volet, vous nous entraînez cette fois près de la ligne Maginot, en pleine "drôle de guerre". Vous décrivez tout cela avec un réalisme saisissant. Comment vous êtes vous documenté?

Ce livre-là a une histoire particulière. D’habitude, tout se fait sur de la documentation papier. Je travaille avec une jeune historienne, à qui je demande des notes, tout en faisant moi-même énormément de lectures.

Mais cette fois, avec ce dixième livre, j’avais beau regarder les films de l’INA, les photos, lire des documents, je n’y arrivais pas. J’ai loué une voiture, je suis allé à Metz, et j’ai traîné mes guêtres notamment au Hackenberg [fortification de la ligne Maginot, ndlr] qui a donné son nom au Mayenberg dans le livre.

Là-bas, j’ai été reçu par des historiens spécialisés, qui m’ont expliqué la vie dans ce fort. Je l’ai visité. C’est ainsi que j’ai eu un certain nombre d’idées qui ont nourri ce récit.


Dès le début, on découvre que certains êtres aussi ingénieux que dénués de scrupules tirent un étonnant parti de la guerre...
Tout le propos du livre est un ensemble de variations sur la question de la confrontation à un événement qui nous dépasse: une guerre, un exode. Et la grande question est de savoir comment vous allez réagir.

Il y a les héros, les salauds et il y a ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre qui, sans peine ni gloire, réussissent à survivre. Avec le personnage de Raoul, je me suis amusé à faire le portrait de quelqu’un qui tire tellement bien son épingle du jeu qu’il en devient un être assez immoral. C’est un truqueur, un voleur, un manipulateur et un menteur.

En somme, il a tous les défauts sauf que, dans le livre, je fais en sorte que, petit à petit, notre opinion sur lui glisse. Progressivement, au fil des pages, il va remonter dans notre estime parce que lui-même sera transformé par les événements.

L’un des personnages centraux est Louise Belmont, une institutrice qui fait des extras dans un restaurant, à qui un client va faire une proposition saugrenue, qu’elle va accepter. Ce qui vous intéressait, c’était d’explorer la notion de manipulation?
Il y a de ça, mais l’un des thèmes majeurs du livre, c’est la question de la maternité. Il y a la maternité de sa mère, Jeanne Belmont, le manque de maternité de Louise, puisqu’elle ne peut pas avoir d’enfant.

Ce livre est aussi une variation autour de cette question-là. Et la proposition sexuelle qui est faite par le docteur Thirion à Louise va réveiller chez elle quelque chose de l’ordre de l’indignité.

C’est-à-dire qu’elle pense, comme peut le penser une femme des années quarante, qu’au fond, quand on n’a pas d’enfant, c’est qu’on est une mauvaise femme. Et de la mauvaise femme à la prostituée il n’y a qu’un pas. C’est ce délire qui sera aussi l’un des moteurs de son action pour rechercher son demi-frère, dont elle ignorait l’existence.

"C’est à Albert Dupontel qu’on doit surtout l’adaptation d’Au revoir là-haut, j’y ai juste contribué. C’est un film magnifique, comme le sera j’espère celui tiré de Couleurs de l’incendie[réalisé par Clovis Cornillac, ndlr]. Au revoir là-haut a déjà un statut de classique : on l’étudie au bac !"
"C’est à Albert Dupontel qu’on doit surtout l’adaptation d’Au revoir là-haut, j’y ai juste contribué. C’est un film magnifique, comme le sera j’espère celui tiré de Couleurs de l’incendie[réalisé par Clovis Cornillac, ndlr]. Au revoir là-haut a déjà un statut de classique : on l’étudie au bac !" Photo Samuel Kirszenbaum

C’est le hasard de l’existence qui va faire qu’en plein exode, elle va se retrouver à jouer le rôle de mère avec trois enfants et se rendre compte que, dans ce rôle, elle est insuffisante. Pour elle, ce sera dramatique.

On découvre aussi que Louise est la petite fille qui, dans Au-revoir là-haut, aidait le héros Édouard Péricourt et son compagnon à fabriquer les masques en papier mâché. C’est elle qui fait le lien entre les trois volets?

Non puisqu’elle n’est pas dans le deuxième volume. Je me suis inspiré, sans forfanterie, du modèle de Balzac, qui prend facilement comme personnage principal d’un roman un personnage secondaire d’un livre précédent.

J’ai fait en sorte qu’Au revoir là-haut soit mère des deux autres récits, puisqu’ils reprennent comme protagonistes des personnages qui y figurent. Je fais le pari que les gens qui vont lire unitairement un volet ne seront pas perdus, mais il y aura un petit plus pour ceux qui liront la trilogie dans l’ordre.

Je suis assez content de cette petite somme littéraire de mille cinq cents pages.

Que reflète ce titre, Miroir de nos peines, est-ce pour l’exode de juin 1940, à la fois l’exode pénitentiaire et celui des populations?
Ce titre m’est tombé sous la plume en écrivant ce que Louise voyait, ce qu’elle ressentait sur les routes.

En ce qui concerne l’exode pénitentiaire, j’ai eu la chance de tomber sur cet épisode surprenant: avec le recul de l’histoire, on constate que pour des raisons stupides l’état-major de l’armée a été pris d’une espèce de névrose obsessionnelle concernant les communistes. Il y avait cette idée selon laquelle ces derniers cachaient des fusils pour tirer sur les Parisiens et aider les nazis à entrer dans la capitale!

De ce fait, les communistes se sont retrouvés sur les routes de France gardiennés par un nombre très insuffisant de gardes-mobiles et, sur des milliers de prisonniers, il y a eu 50 % d’évasions. Un événement très significatif de l’énorme aveuglement de l’époque!

À propos d’informations abracadabrantes, le personnage très iconoclaste de Désiré Migaut n’est pas en reste dans ce récit...
De manière ciblée, consciente et presque volontariste, l’État en était arrivé à mentir à la population sur la situation réelle sur le front.

Trois jours avant l’arrivée des nazis à Paris, on avait encore des communiqués triomphants expliquant que la France était en train de gagner la guerre. On rit de Trump qui profère des mensonges toutes les trois minutes, comme il l’a encore fait dans son dernier discours mais, en 1940, on n’avait pas de quoi être fier non plus!

Et lorsque Beigbeider disait que la grande différence qu’il y a entre la fiction et la réalité, c’est que la fiction doit être crédible, il avait raison!

Au sortir de cette trilogie, qu’allez-vous écrire, et selon quels rituels?
Je vais continuer ma fresque du siècle, je projette d’écrire une trilogie sur les années 1950-1960-1970. Je n’ai pas de rituel, je suis un artisan. Le matin, je me mets à mon établi, comme un cordonnier. Je n’écris pas parce que je suis transpercé comme Chateaubriand par une inspiration fulgurante!

C’est bien de désacraliser un peu tout cela. La chance extraordinaire que j’ai eue, c’est d’avoir reçu le Goncourt lorsque j’étais déjà vieux, à soixante-deux ans.

Cela m’a évité l’immodestie de croire qu’Au revoir là-haut était le meilleur livre de l’année 2013, plein d’autres livres auraient pu avoir ce prix. Tout cela est une question de chance.

Et ce n’est pas une question de modestie, mais juste d’hygiène mentale de savoir que le succès n’a rien à avoir avec le mérite.


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