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Dans son premier livre "La question qui tue", Sophia Aram dénonce (toujours avec humour) les micro-agressions du quotidien

Dans "La question qui tue", l’humoriste pointe du doigt les perfidies ordinaires, maladresses et autres micro-agressions, dont nous sommes tous victimes et/ou coupables.

Nathalie RICCI nricci@nicematin.fr Publié le 28/04/2021 à 07:00, mis à jour le 27/04/2021 à 20:06
Sophia Aram Copyright Geoffroy de Boismenu

"T’es arabe et t’aimes pas le couscous?", "T’es mignonne pour une lesbienne", "Je ne sais pas comment vous faites pour élever un enfant autiste", "T’as tes règles ou quoi?", "Tu veux pas faire un régime ? ça te remonterait le moral"... Dans son premier livre, "La question qui tue", l’humoriste et chroniqueuse Sophia Aram a recensé ces petites incivilités orales, ces phrases bourrées de préjugés, teintées de racisme, de sexisme ou d’homophobie, qui nous polluent la vie. Sur un ton léger, elle appelle au respect de l’autre et livre une belle ode à la différence.


Première question : Sophia c’est votre vrai prénom?
(Elle rit). Vous me demandez si c’est mon vrai prénom et j’aimerais bien savoir pourquoi vous me posez la question. (Elle rit encore) ça peut surprendre… Quand vous dites que vous vous appelez Nathalie, personne ne vous demande si c’est votre vrai prénom. ça me choque vraiment. J’ai des sœurs qui ont des prénoms peut-être plus typés: Leïla, Monia, Zakia, on ne leur pose jamais la question. Moi, comme je suis "l’artiste de la famille" même dans mon entourage proche, il y a des gens qui m’ont déjà demandé si c’était mon vrai prénom. C’est assez choquant de se dire qu’on suppose que Sophia serait un prénom que j’aurais choisi parce que j’aurais quelque chose à cacher. C’est cela qui est gênant.

C’est de là que vient la motivation de faire ce livre?
Ce n’est pas que ça… Je ne raconte pas une souffrance ni une douleur, je raconte un agacement, je raconte que j’en ai un peu marre d’être assignée. L’assignation est pesante aujourd’hui. On vous demande de vous définir comme appartenant à un groupe: noir, blanc, musulman, juif, athée… Mais en fait, je suis moi. Et quelque part, toutes ces petites questions, malgré leur côté parfois un peu léger, anodin, en disent long sur les préjugés et sur cette acceptation des assignations.


On est tous, tour à tour, victime et coupable…
Exactement. C’est aussi ça que je voulais questionner. Quelle est notre part à nous de préjugés dans notre regard sur les autres? Que ce soit sur la culture, les origines, l’âge, le handicap, même sur l’apparence physique, les petits, les grands, les gros, les maigres… Des gens que j’aime d’amour, et je sais pourtant qu’il n’y a rien derrière, chaque fois qu’ils me voient me posent la question:  "T’as pas encore maigri?", alors que je pèse le même poids depuis 1986. Je suis maigre, je suis comme ça, mais c’est pesant de se dire que je ne corresponds pas aux normes, dans le regard des autres.

 


Ce qui peut devenir douloureux c’est la répétition…
Ça peut être très lourd. Et puis, on n’est pas tous égaux face à ces commentaires. Moi, je n’ai jamais souffert de ces remarques, même à l’adolescence. Mais il y a des gens qui sont plus fragiles que d’autres…


Ces remarques à répétition peuvent aussi nous pousser à vouloir entrer dans une case…
Exactement. Et nous questionner sur ce qu’on est vraiment, ça peut remettre en cause des sentiments et faire que l’on ne se sente pas à notre place.


Ce livre fait réfléchir mais sans être donneur de leçon, le ton reste léger…
L’époque est quand même beaucoup à l’indignation mais, franchement, on peut encore se marrer! Faut pas non plus préjuger de ce que la personne en face de vous sous-entend, on ne peut pas savoir ce qu’elle a derrière la tête… Si on prend les choses avec humour, on peut désamorcer un truc, faire prendre conscience à son interlocuteur qu’il a dit une connerie et passer à autre chose.


Ce livre est aussi un bel hommage à nos différences…
Oh merci! C’est vraiment ce que j’aimerais. J’avais un peu peur que ce soit pris pour un livre de fielleuse. J’ai bientôt cinquante balais, moi aussi j’ai encore à bosser pour accepter l’autre tel qu’il ou elle est. Parce que je n’ai pas envie de me retrouver qu’avec des gens comme moi ou qui pensent comme moi. Je suis ravie quand je comprends mieux les autres. Ça fait très Bisounours ce que je vais dire mais j’ai l’impression de m’enrichir au contact de la différence.

 


Dans le livre, vous préconisez de questionner le préjugé…
Plutôt que de dire: "Tu ne peux pas me parler comme ça", il vaut mieux questionner son interlocuteur sur ce qu’il y a derrière quand on trouve que ça pèse une tonne… On m’a déjà demandé si je connaissais Samia Ghali ou Rachida Dati et j’ai répondu: "Parce que tu crois que tous les Maghrébins de ce pays se connaissent? Que je fais partie d’un club? Celui des Maghrébines qui passent à la télé?" Et là, en face, il s’est senti un peu con…


Cela fonctionne quand, en face de soi, on a quelqu’un qui n’est pas trop con justement…
Alors, les cons, moi je ne perds pas trop de temps avec. Il faut quand même aussi se préserver, la vie est courte. Quand vous savez que le combat est perdu d’avance, ne vous fatiguez pas! Passez à autre chose et laissez-le bien enfermé dans ses pensées moisies.

Les mots avant les actes


Au départ, ce sont juste des mots, mais il peut y avoir quelque chose de plus lourd derrière… "C’est quelque chose qui me tient vraiment à cœur ce que vous soulevez là. Les mots précèdent les actes. Dans le sexisme, on l’a bien vu. La façon dont on a traité, rabaissé les femmes depuis toujours, et même sous couvert de blagues. Dans mon dernier spectacle, j’évoque le Tumblr "Les mots tuent" de Sophie Gourion qui a recensé des titres de faits divers, comme celui-ci: "Pour des grumeaux dans la pâte, il frappe sa femme à coups de poêle".
C’est rigolo, sauf que l’information c’est qu’il frappe sa femme à coups de poêle à crêpes. Mais en le racontant comme ça, on lui donne un prétexte pour la cogner et on rend le truc un peu léger. De la même manière à force de banaliser le racisme, le sexisme ou l’homophobie, à travers des "sales juifs", "sales noirs", "sales arabes" ou "sales pédés", cela va quelque part, justifier le fait qu’un connard passe à l’acte. Là, je suis très en amont avec mes questions qui tuent, mais je pense qu’il faut quand même le dire quand ça fait mal."
"On est aujourd’hui plus dans les mots avec les réseaux sociaux, il y a une vigilance. Pour une phrase sexiste dans un tweet, vous allez vous prendre des seaux d’injures. Les gens ne laissent plus passer."

"La question qui tue" de Sophia Aram. Editions Denoël. 128 pages. 12 euros.

"La question qui tue" de Sophia Aram. Editions Denoël. 128 pages. 12 euros. DR.

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