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"Ce livre est sorti d’une colère": Ananda Devi nous parle de son nouveau roman "Le Rire des déesses"

Le Rire des déesses, dernier roman de l'auteure mauricienne Ananda Devi, est un texte magnifique qui nous emmène dans une Inde où les femmes n’ont pas voix au chapitre.

Alain Maestracci Publié le 15/10/2021 à 15:50, mis à jour le 15/10/2021 à 15:47
Ananda Devi vient également de publier un recueil de nouvelles, Deux malles et une marmite aux éditions Project’île. Photo J.-F. Paga

La Ruelle est le quartier d’une ville pauvre de l’Inde. C’est là que travaillent dans des conditions abominables des prostituées et des hijras.

Dans ce beau texte, Le Rire des déesses, Ananda Devi aborde des questions de notre époque: la place des femmes, des transsexuels, la pédophilie, le pouvoir abusif des hommes – sur les femmes évidemment –, la religion mais aussi l’amour.

En hindou, Ananda veut dire béatitude. Mais là, il n’en est pas question: on est révolté après avoir lu le roman, très proche de la réalité, de cette ethnologue, traductrice scientifique pour des agences des Nations Unies, et qui a une longue bibliographie après presque cinquante ans d’écriture.

 

Il faut dire que cette femme – née à l’île Maurice après que ses arrière-grands-parents paternels aient quitté l’Inde pour s’y installer – a commencé très jeune puisqu’à 19 ans, elle publiait un premier livre de nouvelles.

Aujourd’hui, elle vit en France principalement, à Ferney-Voltaire, à la frontière suisse, tout en se rendant souvent à Maurice.

Après Indian Tango (2007) et L’Ambassadeur triste, vous consacrez un nouveau roman à l’Inde. Pourquoi?

Je suis fréquemment invitée en Inde pour des rencontres littéraires et j’ai fait cette expérience d’un quartier de prostituées où il y avait des enfants qui étaient là, autour de leur mère pendant qu’elles travaillaient. J’ai rencontré une association qui s’occupe justement des enfants de prostituées et qui essaie de leur donner une éducation.

C’est ainsi que j’ai appris que c’était lors des pèlerinages religieux que ces femmes avaient le plus de travail, parce que pendant ces rassemblements qui durent longtemps, parfois plusieurs semaines, les hommes ont besoin d’assouvir leur désir, leur impulsion. Les prostituées suivent ces pèlerinages, non pas pour prier ou recevoir une rédemption mais pour gagner leur vie. Cela m’a semblé d’une telle hypocrisie, insupportable, que j’ai eu un accès de colère. D’autant plus qu’elles doivent amener leurs enfants avec elles car elles n’ont personne pour les garder. On peut ainsi imaginer tous les dangers auxquels les enfants sont exposés. Ce livre est sorti de cette colère.

Dans votre livre, il y a un gourou douteux. C’est la réalité en Inde?

 

Oui et non. Là, je voulais avoir quelqu’un qui concentre toute cette exploitation du patriarcat, de la religion, des castes, etc. Mais l’Inde c’est quasiment un continent et on découvre plein de choses qui vont plus loin que ce que je raconte. J’ai d’ailleurs lu un article qui expliquait qu’un gourou avait un bordel dans lequel un millier de femmes travaillaient. Donc, finalement, ce que je raconte n’est pas si extrême…

Parce que c’est quand même hallucinant. Et puis ces proxénètes laissent vivre ces femmes dans la saleté…

Oui, d’autant plus qu’il y a cette idée, très ancrée en Inde, qu’on a le destin que l’on mérite et que, si on l’accepte, on pourra peut-être, dans une prochaine vie, avoir un meilleur destin. Du coup, ceux qui sont au sommet de la hiérarchie ne ressentent aucune culpabilité car ils se disent: on a dû mériter cela dans une vie précédente. Et ceux qui sont en bas de l’échelle l’acceptent parce que c’est comme ça. Mais les disparités sont telles qu’on ne peut même pas imaginer la différence entre les plus riches et les plus pauvres.

Vous évoquez les Doms, ces personnes qui brûlent les morts. Eux aussi vivent dans une misère terrible…

Oui, ils vivent au milieu des cadavres et des cendres, ils tombent d’ailleurs vite malades et ont une espérance de vie très courte. Pour moi qui n’ai pas grandi là-bas, quand je vais à Bénarès et que je vois tous ces gens qui se plongent dans le Gange, c’est ahurissant. Mais, en fait, c’est une vision occidentale, car pour eux il y a une croyance qui est tellement forte que ça leur permet de penser qu’il y a, dans ce fleuve, une bénédiction et qu’ils ne vont pas tomber malades. Il y a aussi des belles choses qui se passent en Inde mais je voulais montrer, dans ce livre, ce point particulier.

On en revient donc à votre colère…

C’est un peu ma manière d’écrire: aller chercher ces silences qui empêchent d’entendre ces personnes-là. On parle souvent de la cause des femmes et là, justement, ce sont des femmes dont on ne parle pas ou très peu. On a beau dire que le féminisme a changé les choses, mais, au fond, pas tant que ça et pas pour tout le monde. Le but n’est pas de donner des leçons; l’écriture c’est surtout amener chaque lecteur à se poser des questions.

 

Les hijras

Parmi ces prostituées il y a une catégorie à part: les hijras. Ce sont des transsexuels. Pourquoi vous êtes-vous intéressée à elles?

C’est très curieux car je n’avais pas pensé à elles quand j’ai commencé à écrire l’histoire mais on est conscient qu’elles existent car, quand on va en Inde, on les voit en ville. C’est une communauté qui est très connue, à la fois très visible et invisible car elles sont complètement marginales mais elles sont supposées avoir un pouvoir de bénédiction. Elles ont un rôle très ambigu par rapport à la religion. Dans les films de Bollywood, on les utilise pour un effet comique mais, quand on se renseigne sur leur histoire, c’est une vie très difficile car elles doivent souvent se prostituer, mendier et sont soumises à des violences extrêmes. Donc quand j’ai commencé à écrire cette histoire en me représentant les habitants de cette Ruelle [où des femmes se prostituent, ndlr] il m’a semblé que je pouvais parler de ces femmes qui doivent s’effacer dans une société qui est sans pitié.

Pourquoi sont-elles acceptées?

C’est une communauté très ancienne, elle a des origines presque mythiques, on les accepte car elles occupent une petite partie de la société mais cela ne veut pas dire qu’on les accepte en tant qu’une réalité sociale.

Offre numérique MM+

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