Rubriques




Se connecter à

Avec "La carte postale", la romancière Anne Berest se lance sur les traces de ses aïeux déportés

Avec La Carte postale, l’écrivaine explore le passé douloureux de ses aïeux assassinés en 1942 à Auschwitz. Un grand et bouleversant roman qui figure dans les sélections des prix Goncourt et Renaudot.

Aurore Harrouis (aharrouis@nicematin.fr) Publié le 08/10/2021 à 14:00, mis à jour le 08/10/2021 à 13:39
Anne Berest. Photo Marie Marot

Janvier 2003. Dans sa boîte aux lettres, Lélia Picabia, la mère d’Anne Berest, trouve une carte postale avec une photo de l’opéra Garnier, à Paris. Au dos, quatre prénoms: Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques. Ceux des aïeux, tous les quatre déportés et morts à Auschwitz en 1942.

L’écriture est maladroite et l’expéditeur inconnu. Quinze ans plus tard, Anne se lance, aux côtés de Lélia, dans une longue enquête pour faire surgir la vérité sur l’histoire de ses arrière-grands-parents nés Rabinovitch et de sa grand-mère Myriam, sœur de Noémie et Jacques, et seule rescapée de la famille.

De la Russie à la Lettonie, de la Palestine à la France, jusqu’aux camps de la mort en Allemagne. Poursuivant ainsi l’enquête minutieuse menée d’abord par sa mère vingt ans durant. En ouvrant la porte aux souvenirs de sa famille, l’écrivaine signe ici un beau roman initiatique sur le poids du passé. Entretien mère-fille à deux voix, avec Lélia.

 

Au début de votre enquête, il n’était pas question d’en faire un livre...
Anne Berest : Un jour, cette carte postale m’est revenue en mémoire et j’ai eu envie de savoir qui nous l’avait envoyée... J’ai appelé Lélia pour lui demander si elle l’avait encore.
Lélia Picabia : Cette carte postale me terrifiait complètement, mais je l’avais gardée et je savais précisément où elle se trouvait... Dans une boîte avec des choses difficiles: une étoile jaune, des tickets de rationnement de la guerre, au fond d’un tiroir.
A. B.: On s’est mises à enquêter. Je crois que c’est à partir du moment où nous sommes allées chez Duluc, le fameux détective de la rue du Louvre, pour tenter d’obtenir quelques pistes, que mon âme de romancière s’est réveillée. Il m’a renvoyée vers un graphologue spécialiste des écritures falsifiées, et aussi un criminologue qui s’appelle Jésus, je me suis dit que tout cela était si romanesque que je devais le raconter. Il fallait que le chemin de l’enquête soit assez important pour que, même si je n’avais pas la résolution de l’histoire, cela fonctionne quand même.

Comment êtes-vous parvenues à donner corps à vos ancêtres?
A. B.: Lélia a fait vingt ans de recherches sur notre arbre généalogique. Elle s’est plongée dans les archives de Yad Vashem [le mémorial de la Shoah de Jérusalem, ndlr], elle a fait un travail inouï. Elle avait écrit un texte dans lequel elle nous expliquait le fruit de ses recherches. Un texte factuel, presque scientifique. Je l’avais lu mais ça n’était pas forcément entré en moi. En voulant transformer ces hommes et femmes en personnages de roman, en leur donnant de la chair, des émotions, des mots, j’ai compris qui ils étaient. J’ai énormément travaillé sur la vie en Russie en 1919, à Haïfa au début des années vingt... Il fallait que le lecteur soit plongé dans ces pays, qu’il sente les odeurs, qu’il ait des détails sur la vie quotidienne.
L. P.: J’avais débuté ces recherches parce que je voulais que le passage de mes grands-parents, oncle et tante en France soit marqué d’une façon. J’ai pensé d’abord à mettre des plaques... Puis j’ai monté un dossier pour qu’ils soient reconnus. Et là, je me suis rendu compte que je ne savais rien. Ma mère, Myriam, n’avait jamais parlé d’eux. Ça l’aurait tué je crois. Je ne savais même pas le prénom de mes grands-parents ou leur lieu de naissance. Je savais juste qu’ils étaient morts. Ces dossiers ont été très complexes à monter. Mais grâce aux recherches, j’ai pu établir les filiations, recréer la famille.

Vous racontez des coïncidences troublantes avec les vies de vos aïeux. Comment les avez-vous accueillies?
A. B.: ça a été des moments un peu magiques. Je crois que tous les gens qui font des recherches sur leur famille vivent ces instants. Est-ce parce que l’on fait plus attention à certains détails? Je ne sais pas l’expliquer mais j’ai eu la sensation de sourire à mes ancêtres, de leur faire un clin d’œil.

En quoi était-ce primordial de laisser une trace de ces destins brisés?
A. B.: Raconter cette histoire nous procure la sensation d’un devoir de transmission accompli. Il y a quelque chose qui m’a beaucoup interpellé récemment: j’ai rencontré une femme qui était très spirituelle et qui m’a dit que ce livre était aussi un cadeau pour les générations avant moi, une guérison, une thérapie pour l’arbre qui me précédait.
L. P.: Grâce à ce livre, je me sens normale. Anne a tellement bien donné corps aux membres de la famille que je me sens plus entourée, alors que je pensais sortir du néant absolu...

"L’odeur des eucalyptus de Nice"

Si les dates sortent de l’histoire de La Carte postale, la vie de Myriam et Lélia – qui a passé son bac à Nice – s’est poursuivie sur le littoral azuréen. Des paysages qu’Anne Berest a, à son tour, connus.

"Quand j’étais petite, nous allions souvent voir Myriam à Nice. Je me souviens du Carnaval, de la bataille des fleurs et de l’odeur de l’eucalyptus, qu’il y avait sur la colline à côté de chez Myriam." Pas un hasard si l’auteure, également scénariste de la série Mytho (avec Marina Hands) fait rejaillir la cité azuréenne dans cette fiction dont la saison 2 a débuté jeudi sur Arte.

Offre numérique MM+

...

commentaires

Les insultes, les attaques personnelles, les agressions n'ont pas leur place dans notre espace de commentaires.
Tout contenu contraire à la loi (incitation à la haine raciale, diffamation...) peut donner suite à des poursuites pénales.

“Rhôooooooooo!”

Vous utilisez un AdBlock?! :)

Vous pouvez le désactiver juste pour ce site parce que la pub permet à la presse de vivre.

Et nous, on s'engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.