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"Tokyo? Il reste des flashs". Steven Da Costa, premier karatéka de l’histoire champion olympique, se confie

Steven Da Costa est devenu le premier karatéka de l’histoire champion olympique, cet été aux Jeux. Jeudi, à Monaco, il disait garder peu de souvenirs d’un bonheur singulier mais fugace.

Christopher Roux Publié le 08/10/2021 à 19:13, mis à jour le 08/10/2021 à 19:14
Le Lorrain est en équipe de France avec ses frères Logan et Jessie qui n’ont pas eu la chance de participer aux Jeux. Ces trois-là sont inséparables. (Photo Jean-François Ottonello)

A 24 ans, Steven Da Costa est un homme pressé. A Tokyo, cet été, il est entré dans la légende de son sport en obtenant l’or olympique, le seul titre manquant à son palmarès chez les moins de 67kg. Deux mois plus tard, sur le Rocher et au Sportel, le "Petit Prince" (son surnom) était comme chez lui. Décontracté et souriant, le Lorrain a porté un regard lucide sur sa vie, son sacre et l’avenir. Numéro 1 mondial, il garde aussi une profonde amertume. Celle qui résulte du retrait du karaté du programme olympique dès Paris 2024. Malgré ses prises de parole pour changer la donne, il ne défendra pas sa couronne à la maison.

Steven, quels souvenirs gardez-vous des Jeux?

Les images du podium sont très vagues et je n’ai pas revu mes combats. Ce n’est pas très frais dans ma tête. La magie des Jeux passe trop vite et j’ai eu l’impression d’être tout le temps dans mon subconscient. On vit un rêve éveillé mais on n’a pas trop le temps de savourer. Je suis fier mais je n’ai pas encore mesuré à sa juste valeur l’ampleur de l’événement. Tu as tellement de pression autour des Jeux que tu débranches.

 

C’est une joie et un choc?

Ce ne sont pas de bons exemples mais c’est comme un accident de voiture, une bagarre. Il reste des flashs mais pas toute l’histoire. C’est tellement d’émotions... Le jour de mon titre, j’ai enchaîné avec les médias et je n’ai dormi qu’une heure. C’était pareil pour mes parents. Ils étaient au bout du rouleau face aux sollicitations.

Je me suis fait au tourbillon médiatique, je ne suis pas timide et plutôt à l’aise, mais l’après-Jeux est épuisant. Je refuse des sollicitations de mon président de club ou de proches. Avant mon titre, je serais passé pour des trucs bêtes mais j’évite désormais. Sinon, tu n’as plus de vie.

Et vos proches l’acceptent?

Oui, j’explique les choses de la bonne manière. A partir du moment où tu es champion olympique, tu ne peux plus faire comme avant. C’est dur à comprendre pour les gens mais tu dois te préserver et te professionnaliser. Tu es obligé de changer un peu sans perdre en humilité. D’ailleurs, je ne perdrai pas la mienne. Si c’était le cas, mon père (qui est aussi son coach, NDLR) me taperait dessus (rire). Je ne suis pas devenu mieux que les autres après ce titre. Je ne sauve pas des vies non plus. Je reste humble.

Quel rapport entretient-on avec une médaille olympique?

 

Je l’oublie tout le temps et je la prends nulle part. Même quand j’ai été reçu à l’Élysée. Je ne me suis jamais accroché aux médailles par le passé. Je ne suis pas matérialiste. L’or olympique est sublime, c’est une autre dimension par rapport à mes autres titres, mais je passe mon temps à la chercher quand on me la demande (rire).

Ce sacre, c’est aussi la récompense d’une famille totalement investie dans le karaté...

Merci à mes parents! Ils ont bossé autant voire plus que moi. Tout ce qu’on a mes frères et moi, dans la vie ou dans le sport, c’est grâce à eux. Ils ont fait énormément de sacrifices et j’espère qu’on leur rend bien. On a fait quelque chose de grand. Un travail d’équipe. C’est un sport individuel mais ce sont eux ma force. Je suis le seul champion olympique mais c’est une belle médaille qu’on a tous.

Votre père ne connaissait rien au karaté à vos débuts. Il est devenu ceinture noire et coach...

C’est mon exemple. L’histoire est dingue, incroyable. Avec mes frères, il ne nous fait pas de cadeaux et c’est pour ça que ça marche. Il sort de l’armée de terre, il est dur. Il m’a toujours laissé faire ce que je voulais de mes nuits quand j’étais plus jeune, mais il fallait être à 9h à l’entraînement. Que je sois rentré à minuit ou 6h du matin, c’était mon problème. Si j’assumais, il n’avait jamais rien à dire. Mon père fait pleinement confiance mais il ne faut pas se louper.

Parlez-nous de la relation qui vous lie à vos frères. Vous êtes inséparables...

On est tous voisins. Même si la famille est d’origine portugaise du côté de mon père, on vit comme des gitans. On a une vraie culture famille et je crois que je suis le pire dans ce domaine (rire). J’ai acheté la maison à côté de celle de mes parents. J’en ai une deuxième collée à la première et que je prête à mon grand frère. On est tous alignés. Jessie a acheté et rénove la maison de ma grand-mère mais il est une rue en dessous. Si on n’est pas tout le temps ensemble, il y a un manque. Après, attention, on est aussi de grands enfants. Je pars en vacances sans eux... Enfin, j’y croise souvent Jessie. C’est mon jumeau et j’ai un lien particulier avec lui.

 

Il n’y a pas de jalousie avec vos frères depuis Tokyo?

Non, ça n’a jamais été le cas entre nous. On ne se fait pas de cadeaux mais on se tire vers le haut. Quand l’un gagne, tout le monde gagne. On est d’ailleurs dans trois catégories différentes pour ne pas se retrouver en concurrence.

Mont-Saint-Martin reste votre cocon mais n’est-ce pas l’heure de l’émancipation?

Je n’ai pas envie de changer. Je suis très bien là où je suis que ce soit sportivement ou dans ma vie personnelle. C’est chez moi. J’y suis né, j’y habite et j’espère y mourir. Je bouge beaucoup mais mon attache restera là-haut.

Vous avez parfois démarché des sponsors par vous-même. La donne s’est-elle inversée?

J’en démarche toujours mais certains viennent vers moi d’eux-mêmes. C’est la rentrée et c’est encore frais mais je suis sur des projets. Il n’y a rien d’acté ou de signé mais de belles choses arrivent. L’engouement de Tokyo devrait durer au moins jusqu’à Paris. Je vais rester agent d’accueil à la SNCF. C’est un CDI, la stabilité et l’un des plus beaux contrats que j’ai.

Comment se préserver des gens malveillants séduits par votre notoriété?

 

Être d’une petite ville m’aide. Il y a beaucoup de gens bienveillants autour de moi, même si d’autres sont sans doute malveillants. Le regard des femmes a-t-il changé? Pas forcément. Je plaisais déjà avant (rire). Je plaisante. Personne ne m’a fait du rendre-dedans. Je ne suis pas Cristiano Ronaldo. Ce n’est pas ce que les gens peuvent imaginer.

Comment abordez-vous les Mondiaux programmés à Dubaï du 16 au 21 novembre?

Je reprends tout doux. Je n’ai aucune semaine pleine d’entraînement. Elles sont toutes coupées par des événements et des engagements à honorer. J’aurais déjà dû m’y remettre, je ne suis pas préparé. Ces Mondiaux sont mal placés et ça me fait chier. Repartir juste après les Jeux, surtout quand tu as gagné, c’est super compliqué. Je n’ai pas trop le choix: il va falloir que je me mette dans le dur. J’y vais toujours pour gagner mais ça ne risque pas d’être le plus beau championnat de ma vie.

Votre force est technique. Allez-vous devoir vous réinventer?

Je ne pense pas. A un certain niveau, tu n’inventes plus rien. C’est le mental qui fait la différence.

Le karaté ne sera plus olympique à Paris en 2024, malgré le combat mené. Dans quel état d’esprit êtes-vous?

Je ne suis pas en colère mais triste pour mon sport. Je pourrais être égoïste, me dire que j’ai déjà la médaille, mais je pense aux jeunes qui rêvent et à mes frères, surtout mon jumeau Jessie. Ça restait également jouable pour mon aîné mais il se rapproche de la trentaine. Ce sport mérite d’être aux Jeux et ce combat devait être mené. C’est pour ça que je l’ai fait. Je pense avoir donné une belle image et avoir touché l’opinion publique.

Avez-vous échangé avec Tony Estanguet, le président du comité d’organisation?

 

Bien sûr. Sa réponse? L’absence du karaté est due à ses audiences et à la concurrence. Il n’a pas réellement d’excuse et je pense qu’il n’a pas eu la décision finale. C’est le CIO qui a tranché mais il aurait dû se battre pour nous. C’est pour ça que je lui en veux. On aurait pu être l’un des sports additionnels.

Avez-vous le sentiment qu’il a oublié qu’il pratiquait, lui aussi, un sport peu médiatique?

Il est passé par là. Et le canoë est bien moins médiatique que le karaté, qui reste l’un des sports les plus pratiqués au monde. Je continuerai à me battre, même si ce combat doit être perdu.

* Breakdance, escalade, surf et skateboard ont été choisis à la place du karaté.

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