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PPDA accusé de "viols" et d'"agressions ou de harcèlement sexuels": l'une des accusatrices se confie

Mardi 9 novembre, le journal "Libération" affichait en une les visages de sept femmes ayant récemment accusé le célèbre journaliste Patrick Poivre d'Arvor de "viols" et d'"agressions ou de harcèlement sexuels", sur un total de vingt-deux présumées victimes. Impunité, association d'aide, solidarité féminine, éducation... L'une des plaignantes, Cécile Delarue, journaliste de 43 ans, aborde tous ces sujets.

Félicien Cassan Publié le 11/11/2021 à 20:00, mis à jour le 11/11/2021 à 20:06
interview
Cécile Delarue. Photo Philippe Matsas

Mardi 9 novembre, le journal quotidien Libération a fait sa une et son "dossier du jour" sur huit femmes ayant récemment accusé le célèbre journaliste Patrick Poivre d'Arvor (PPDA) de "viols", et d'"agressions ou de harcèlement sexuels", quelques mois après que ce dernier défie quiconque, dans l'émission "Quotidien", de "venir, les yeux dans les yeux, [me] dire, 'non, ce n'était pas bien". Jusqu'ici, l'ancien patron du JT de 20H de TF1 s'était jusqu'ici défendu en arguant des relations "consenties".

Si, le 24 juin dernier, le parquet de Nanterre a décidé de classer sans suite l'enquête préliminaire ouverte à la suite d'une plainte pour viols déposée par l'écrivaine et vulgarisatrice scientifique Florence Porcel (les faits dénoncés datant de 2004 à 2008, ils étaient prescrits), le fameux passage de PPDA devant Yann Barthès a réveillé de vieux démons pour vingt-deux autres femmes. Alors que Florence Porcel s'apprêterait à déposer une nouvelle plainte pour une "fellation forcée non consentie" (soit un viol) qui se serait produit en 2009, une nouvelle enquête a été ouverte en parallèle.

Car au-delà de cette affaire PPDA-Porcel, comète très médiatisée qui suivait le sillage du mouvement #MeToo, Libé a interrogé mardi, après avoir eu accès au dossier d'enquête de la Brigade de répression de la délinquance aux personnes (BRDP), huit présumées victimes issues d'une galaxie plus large de femmes de plusieurs générations qui accusent toutes le journaliste, aujourd'hui âgé de 74 ans et officiant sur CNews et LN24, de "viols, agressions ou harcèlement"

Avant que sept de ces plaignantes racontent à visage découvert (une sur huit est restée anonyme) au journal la nature de leur relation avec PPDA et ses comportements répréhensibles, sur plusieurs pages édifiantes aux détails crus, "toutes ont participé à l’enquête menée par la BRDP. Sans avoir été convoquées. Elles ont sollicité spontanément cette unité de la police judiciaire parisienne pour témoigner", précisent les auteurs de l'article. "Les faits allégués s’étalent sur une très longue période, courant de 1985 à 2015. Plusieurs femmes ont terminé leur audition en pleurs, secouées. Certaines insistent sur l’impact néfaste qu’ont eu dans leurs vies les agressions dénoncées."

 

Muriel Reus, 63 ans; Emmanuelle Dancourt, 47 ans; Stéphanie Khayat, 51 ans; Hélène Devynck, 54 ans; Cécile Thimoreau, 56 ans; Aude Darlet, 48 ans; "Chloé", 46 ans, et enfin Cécile Delarue, 43 ans, les huit femmes interviewées ont créé mardi l'association #MeTooMédias, afin notamment de continuer leur combat et relayer celui "des femmes et des hommes qui souffrent silencieusement dans ce milieu médiatique". Journaliste et autrice, Cécile Delarue, l'une des huit plaignantes, a répondu aux questions de Nice-Matin.

L'enquête de Libé insiste sur deux moments fondateurs dans votre décision de vous unir: la plainte de Florence Porcel classée sans suite et le passage de PPDA à "Quotidien", qui met ce jour-là au défi quiconque de parler à visage découvert. Est-ce réellement pour cela que cette "solidarité féminine" s'est soudainement mise en place?

C.D.: C’est assez étrange, parce qu'avant toute cette affaire, j’avais une aversion pour le mot "sororité". Ça semblait sonner complètement creux, un mot à la mode… Mais en quelques mois, j’ai pu découvrir ce que cela pouvait vouloir dire, et comme c’était une expérience extraordinaire, de pouvoir se retrouver "en solidarité" avec d’autres femmes. On ne se connaissait pas. On est en effet devenu toutes très proches les unes des autres.

Ce nouveau "réseau" de femmes victimes de PPDA pourrait avoir tendance à occulter le fait que chacune croyait, pendant de longues années, être seule dans son coin. Comment se rend-on compte que l'on n’est pas seule au monde dans ce type de situations?

Ça s’est fait très doucement, d'abord parce qu'une autre journaliste et moi avons dénoncé des faits sur Twitter. On s’est parlé, puis on a parlé aux enquêteurs en premier, afin d'éviter toute médiatisation au début. Puis d’autres femmes nous ont contactées et on a décidé de former un groupe de discussion. Peu à peu, le groupe s’est étoffé.

 

S'attaquer à une "icône" des Français a-t-elle rendu les choses encore plus difficiles?

Bien sûr. C’est comme une triple peine. Il y a ce qui t’es arrivée. Ensuite, il y a la difficulté d’en parler et de demander justice. Et dans notre cas, il y a, en plus, le fait que cette personne était célèbre et que tout serait scruté sous l’angle du "elles font ça parce qu’elles veulent être reconnues".

Mais qui a envie d’être reconnue pour cela? Au contraire, on se met en danger professionnellement. On m’a longtemps dit "tu vas te griller, tu n’as rien à gagner". Et c’est d’autant plus difficile pour les personnes qui travaillent encore au sein du groupe TF1, ou peuvent être amenées à le faire.

On a l'impression qu'il est toujours trop tôt ou tard pour porter plainte et s'exprimer à ce sujet, que ce n'est jamais le bon moment... Pourquoi les agressions sexuelles sont-elles à ce point écartées de la conversation?

Parce que c’est déjà très difficile d’admettre qu’on a été victime d’une agression sexuelle. Personne n’a envie d’être une victime. Et puis, tout autour vous dit que "non, en fait, c’est tout à fait acceptable". J’ai découvert avec cette histoire que des amies, ma voisine de bureau par exemple, avaient été agressées. On ne se l’était même pas raconté entre nous! Alors de là à porter plainte ou en parler à la DRH… Et puis les représentants syndicaux a l’époque, c’était Jean-Pierre Pernaut et Claire Chazal... Mais ceci dit, certaines femmes, parmi nous, ont parlé. Et rien ne s’est passé. Rien n’a changé.

Dans Libé, on a aussi l'impression de lire le portrait d'une époque "où tout était permis", "où tout le monde savait"... et acceptait sans rien dire. Est-ce que vous pensez que les choses ont changé dans les rédactions, et plus généralement dans les entreprises?

J’aimerais le croire. De tout mon cœur. Mais le fait qu’on ait eu autant de mal à se faire entendre montre qu’on a peut-être pas tant que cela envie de changer les choses.

 

Ces témoignages de femmes "établies" semblent également avoir une dimension altruiste. On sent que vous ne le faites pas que pour vous. Quel est le message que vous souhaitiez faire passer avec cette nouvelle asso, #MeTooMédias?

Il est temps que les temps changent. Cela fait quatre ans que le phénomène  #MeToo a bouleversé le monde, et ce n’est que maintenant que notre histoire est connue et entendue. Bien sûr que cet homme n’était pas le seul, bien sûr que cela continue. Nous aimerions partager ce qu’on a pu comprendre du système avec d’autres femmes, ou même des hommes, qui ont pu subir des comportements inacceptables. Comme le formidable mouvement de Marie Portolano et des journalistes sportives a pu le montrer, il y a un énorme problème dans les médias et nous avons le devoir de montrer l’exemple. Ça suffit.

Sur un plan plus personnel, qu'attendez-vous de ce témoignage? Diriez-vous que les agissements de PPDA ont freiné ou influencé le chemin qu'a pris votre carrière au fil des ans? Avez-vous gardé des "séquelles"?

C’est étrange de parler de séquelles, mais je pense que le fait d’avoir dû travailler sous la coupe d’un tel personnage dès le début de ma carrière a, bien sûr, donné un fil à ma façon de voir le monde professionnel. Comme toutes les femmes de ma génération, j’ai fait avec. Louvoyer malgré les embûches des "dragueurs lourds" et autres "il pense que les filles peuvent pas bosser comme les hommes, mais il est sympa", pour continuer à faire mon boulot. Ce n’était que le début. On se construit une carapace, on se dit que ça va, on gère… Mais je pense à toute l’énergie que mes consœurs et moi ont dû développer à tenter d’éviter ces embûches: quel temps perdu pour rien!

Vous avez deux fils, comment les élevez-vous pour qu'ils construisent un monde moins sexiste?

Je crois, oui, que je fais tout ça pour mes fils. Je ne veux pas qu’ils grandissent dans un monde à deux vitesses, où il est normal que les femmes soient toujours vues comme des objets différents, sexuels. Je pense, en plus, que vivre dans une société patriarcale et machiste n’est pas non plus un cadeau pour les hommes, c’est un poids. En fait, je crois que c’est simple d’élever des enfants qui ne soient ni misogynes ni racistes : il suffit de donner l’exemple.

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