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Il lutte contre la torture dans toutes les prisons d'Europe, cet avocat monégasque recueille les confidences des détenus

Pour le compte du comité anti-torture du Conseil de l’Europe, le Monégasque Régis Bergonzi a visité pendant 12 ans de nombreux lieux de détention pour enquêter sur les cas de maltraitance.

Thibaut Parat Publié le 21/10/2021 à 09:50, mis à jour le 21/10/2021 à 10:20
La dernière inspection de Régis Bergonzi aura duré seize jours en Russie. Photo Jean-François Ottonello

En Principauté, on le connaît davantage pour porter la robe d’avocat et défendre les justiciables. Il veille, aussi, activement sur les intérêts de la profession en tant que bâtonnier de l’Ordre. Mais, ces douze dernières années, Régis Bergonzi a revêtu une troisième casquette, plus méconnue: celle d’expert indépendant au CPT, un organe du Conseil de l’Europe.

Trois lettres pour désigner le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants.

Travail d’enquête

Depuis 2009, donc, le représentant monégasque a sillonné "l’Europe des 47" en quête de dysfonctionnements, contraires à l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme.

Dans des lieux improbables, à des années-lumière de sa vie et du microcosme monégasque. En Belgique, en Italie, en France mais aussi en Moldavie, Roumanie et, récemment, la Russie de Poutine.

 

"Une à deux fois par an, je visitais des prisons, des commissariats de police, des centres de rétention pour étrangers, des établissements psychiatriques, des zones aéroportuaires, des lieux pour hommes, mineurs, femmes, transsexuels", liste-t-il.

La moitié du temps, sa délégation débarquait à l’improviste. Un effet de surprise destiné à éviter les dissimulations des administrations visitées. Avec une lettre d’accréditation des ministres locaux en main, gage de liberté d’action, Régis Bergonzi avait carte blanche.

À l’instar d’un enquêteur, il déroulait le fil de la bobine. "On creuse pour trouver les traces de mauvais traitements. On choisit qui on veut entendre, les parties du site que l’on souhaite visiter, les registres et documents que l’on veut consulter. Je me rendais souvent dans les quartiers disciplinaires et d’isolement, là où se trouvaient potentiellement les ‘‘meilleurs candidats’’ pour être maltraités", confie-t-il.

Des entretiens confidentiels, à l’abri des oreilles indiscrètes de surveillants ou prisonniers à la botte de l’administration pénitentiaire. Des tête-à-tête qui pourraient en rebuter plus d’un. Régis Bergonzi n’a jamais été menacé physiquement. "Nos interlocuteurs savent qu’on est là pour améliorer leurs conditions de détention. C’est là notre meilleure protection".

Il y a bien eu des intimidations dissimulées. "Pour nous dissuader, les gardes nous répétaient souvent qu’il était très risqué de s’entretenir avec tel ou tel individu… que nous nous empressions alors d’interroger", sourit-il.

Des exemples parlants

Ses diverses missions l’amèneront à dénoncer, dans un rapport rendu public, le sort des internés psychiatriques en Belgique, laissés pour compte, sans soins dignes de ce nom. "Ce sont les plus vulnérables. S’ils se plaignent, on aura tôt fait de considérer qu’ils perdent la tête. Dans un arrêt de condamnation, la Cour européenne des droits de l’Homme a cité notre rapport", se félicite-t-il.

 

Il découvrira, aussi, une vidéo de gardiens se défoulant sur un détenu. Interrogera un célèbre roi de l’évasion français dans la prison de très haute sécurité de Vendin-le-Vieil.
Dans les prisons des pays de l’Est, il constatera parfois la différence flagrante de traitement entre les plus éminents membres de la hiérarchie criminelle "vory v zakone" et le reste des détenus. "Un homme et son garde du corps se trouvent dans une cellule avec chaîne hi-fi, aquarium et frigo. Dans la cellule attenante, de la même superficie, s’entassent une vingtaine de détenus", raconte-t-il.

"Après ces visites, vous pouvez faire lancer des enquêtes, dénoncer les faits au procureur local. Éventuellement, on revient sur place pour voir si la situation a changé, si les mesures demandées ont été mises en place."

La question des humiliés

À l’issue de chaque inspection, d’épais projets de rapports sont établis grâce aux notes des membres du CPT, puis sont adoptés en assemblée plénière à Strasbourg. Là même où tout un volet administratif se joue, où sont édictées bon nombre de normes, où évoluent les standards.

Avant de raccrocher pour de bon à la fin de l’année, Régis Bergonzi veut consacrer toute son énergie à la question brûlante des "humiliés", ces détenus généralement violés puis mis au ban de l’univers carcéral parfois depuis leur adolescence.

Douze années de sa vie qu’il n’oubliera jamais. "J’ai acquis de très nombreuses connaissances sur la nature humaine, qui me passionne, dans ce qu’elle a de plus abîmée, de plus abjecte. Mais aussi dans ses aspects les plus nobles. Je ne me serai pas investi douze années si ces missions n’aboutissaient à rien sur le terrain. Ce sont des avancées qui se jouent sur le temps. Si la Turquie n’en est plus à l’âge de Midnight Express, c’est notamment grâce au CPT."

Ce que dit l'article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme

"Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.", article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme (signée en 1950).

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