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Air Cocaïne: le procès de la dernière chance s'ouvre ce lundi à Aix, 8 ans après

L’affaire de stups la plus spectaculaire de la dernière décennie revient devant la justice. Jugés en appel, six accusés, dont les pilotes des vols à destination de Saint-Tropez, ont un mois pour convaincre.

Eric Marmottans Publié le 07/06/2021 à 08:48, mis à jour le 07/06/2021 à 08:50
Le procès s’ouvre ce lundi matin à Aix-en-Provence. Photo Dominique Leriche

Le procès en appel de l’affaire "Air Cocaïne" s’ouvre ce lundi matin à Aix-en-Provence. Le verdict devrait être rendu après cinq semaines de débats, le vendredi 9 juillet.

L’affaire porte sur une série de trois vols transatlantiques suspects, programmés entre le 5 décembre 2012 et le 19 mars 2013.

Le dernier voyage, entre Punta Cana et Saint-Tropez, avait été interrompu par une opération de police, très médiatisée, en République dominicaine. Les autorités locales avaient alors annoncé la saisie de 700,49 kg de cocaïne.

 

L'affaire en 8 dates

Été 2012
Le Toulonnais Frank Colin rencontre "Rayan" à Saint-Tropez. Les deux hommes s’entendent sur l’organisation d’un trafic international de stups.

5-9 décembre 2012
Première rotation suspecte entre Puerto Plata et Saint-Tropez où dix lourdes valises sont réceptionnées par "Rayan" et un complice.

28 février-4 mars 2013
Second voyage suspect entre la France et l’Équateur. Au retour, l’avion ne se rend pas à Saint-Tropez et atterrit au Bourget, sans chargement.

19 mars 2013
La troisième rotation est interrompue par une opération policière à Punta Cana. Les pilotes Pascal Fauret et Bruno Odos, l’intermédiaire Alain Castany et le passager Nicolas Pisapia sont interpellés. 700 kilos de cocaïne sont saisis.

14 août 2015
Les quatre Français sont condamnés à vingt ans de prison en République dominicaine. Ils font appel et restent libres assignés dans le pays.

18-22 octobre 2015
Les pilotes sont "exfiltrés" lors d’une opération organisée par des soutiens, dont Christophe Naudin. Ils seront placés quelques mois en détention provisoire en France.

18 février - 5 avril 2019
Premier procès en France. La cour d’assises des Bouches-du-Rhône acquitte deux accusés et condamne les sept autres. Frank Colin ne fait pas appel.

6 juin - 7 juillet 2021
Procès en appel à Aix-en-Provence.

Le retour des pilotes

Le Toulonnais Frank Colin, impliqué dans l’organisation de ces rotations pour le compte d’un trafiquant surnommé "Rayan", n’a pas contesté sa condamnation, le 5 avril 2019, à douze ans de réclusion.

En revanche, les deux pilotes aux commandes du Falcon 50 lors de chaque trajet, et les deux dirigeants de la compagnie qui a commercialisé les vols, maintiennent ne pas avoir eu connaissance de la véritable nature du projet de leurs clients.

Pascal Fauret, Bruno Odos, Pierre-Marc Dreyfus et Fabrice Alcaud ont ainsi fait appel de leur condamnation à six ans de prison.

Le commanditaire présumé

De la même manière, Ali Bouchareb, accusé d’avoir joué un rôle de commanditaire, dément être le "Rayan" rencontré à l’été 2012 par Frank Colin à Saint-Tropez. Il avait écopé de dix-huit ans de réclusion en première instance.

 

Ce "Rayan" avait notamment participé à la réception de dix lourdes valises, en provenance de Puerto Plata (République dominicaine), sur le tarmac de l’aéroport du golfe de Saint-Tropez, le 9 décembre 2012.

Michel Ristic, soupçonné d’avoir participé à ce trafic, avait été acquitté au bénéfice du doute lors du premier procès en avril 2019. Mais lui aussi sera rejugé à compter de ce lundi, le parquet général ayant fait appel.

Ces six protagonistes sont présumés innocents. Ils comparaissent libres devant la cour d’assises spécialement formée (c’est-à-dire sans jurés populaires) des Bouches-du-Rhône, à l’exception d’Ali Bouchareb. Il encourt, au titre de la récidive et s’il était reconnu coupable, la réclusion criminelle à perpétuité.

Christophe Naudin: "Cette affaire est une triste mascarade"

Christophe Naudin, expert en sûreté aérienne, est l’un des protagonistes de l’opération "Dîner à Paris" qui a consisté à faire sortir de République dominicaine les pilotes Pascal Fauret et Bruno Odos.

Condamnés à vingt ans de prison par un tribunal de Saint-Domingue, les deux hommes avaient été laissés libres dans l’attente de l’issue de leur recours. Ils sont rentrés clandestinement en France à l’automne 2015.

Cette "exfiltration" a valu à Christophe Naudin de croupir dans des geôles égyptiennes - il a été interpellé au Caire à la demande de Saint-Domingue - puis dominicaines.

Convaincu de l’innocence des pilotes et de leurs anciens employeurs, Christophe Naudin règle ses comptes dans Air Cocaïne: les dessous d’une mystification (éditions L’Archipel). Un récit sans concession.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre?
Il y a plusieurs injustices dans cette affaire, il y a l’injustice incompréhensible que Pascal Fauret, Bruno Odos ont subie. Et il y a l’injustice que j’ai subie à partir du moment où nous les avons fait sortir de République dominicaine. Pourquoi l’État français m’a laissé tombé comme il a laissé tomber Pascal et Bruno? De quoi a peur l’État français? On ne comprend pas. La République dominicaine ne représente rien, elle n’est rien au plan mondial. Pourquoi la diplomatie française prend-elle l’habitude d’abandonner des compatriotes aux mains de justices qui sont chaotiques et plus que douteuses?

Vous présentez la République dominicaine comme un narco-État avec des fonctionnaires corrompus…
Je l’affirme. Je l’ai vu et je le savais avant. Avant d’aller chercher Pascal et Bruno, j’avais eu des relations avec la République dominicaine puisque, à la demande de l’ancien président Leonel Fernández, j’avais audité deux de leurs quatre aéroports principaux, dont celui de Punta Cana. Je décris des fonctionnaires qui sont à 100% corrompus. L’État n’a pas les moyens de les payer correctement. Pour pouvoir vivre dans une société où globalement les prix sont les mêmes qu’en France, il leur faut des revenus complémentaires. Dans les basses couches de la société, ils les obtiennent par le trafic de stupéfiants et dans les hautes couches, ils sont corrompus financièrement. La République dominicaine est un trampoline de la drogue, entre l’Amérique du Sud, qui est le producteur, et la côte est de l’Amérique du Nord, l’Europe et la Russie.

Comment expliquez-vous la faiblesse que vous reprochez à la diplomatie française?
C’est un fait de géopolitique globale, c’est la même chose avec l’Iran, avec l’Indonésie, avec l’Inde… Des pays qui ont des relations conflictuelles avec la France utilisent des affaires pseudo-judiciaires, c’est-à-dire sans fondement, pour emprisonner des Français et provoquer un dialogue avec la France. On a le cas très dernièrement en Iran avec un journaliste accusé d’espionnage pour avoir fait des photos avec un drone.

Comment vous êtes-vous convaincu de l’innocence de Pascal Fauret et Bruno Odos?
Au départ, je reçois une information qui concerne une infraction liée à l’aéronautique, mon domaine de compétence. Je n’ai pas d’éléments mais je suis quand même étonné : il se trouve que je connais l’un d’entre eux, et je suis assez surpris qu’il puisse avoir trempé dans une affaire de cette nature. Au fur et à mesure que des éléments commencent à être donnés, je m’aperçois que le quantum de drogue déclarée ne colle pas avec le nombre de valises. Le rapport poids/nombre de valises n’est pas cohérent : 700 kg dans vingt-six valises ça ne tient pas. Tout est monté, tout est fictif là-bas. L’affaire a été montée de toutes pièces.

Quel regard portez-vous sur le volet français de l’affaire?
Les interlocuteurs de SN-THS (la compagnie qui a commercialisé les vols suspects, Ndlr) étaient probablement intéressés par le fait de ramener de la drogue. Mais je pense également que SN-THS ne s’en est pas aperçu. La compagnie a signalé, à la demande des pilotes, à l’OCRTIS (l’ancien office anti-stups, Ndlr) que leur client était bizarre, mais celui-ci n’était pas connu pour être un trafiquant. À ce moment-là, qu’est-ce que vous voulez faire? Un refus de vente ? Une rotation transatlantique, c’est quand même 100.000 euros. C’est beaucoup d’argent pour une petite compagnie aérienne. Ils ont fait leur travail et ils se sont fait avoir.

Le procès qui s’ouvre à Aix fait cohabiter deux hommes déjà condamnés dans des affaires de stups avec quatre accusés qui n’ont pas un profil de délinquants. Craignez-vous que cela les desserve?
Bien sûr que je le crains. Un fantasme tiers-mondiste veut que tout le monde, quel que soit son milieu, soit impliqué dans les trafics. Ça existe en République dominicaine où les gens sont impliqués, à divers degrés, à tous les niveaux de l’État. Mais ici, ça n’existe pas. Ici, ce que l’on appelle les gros bonnets, ce sont toujours des voyous, pas des hommes politiques ou des chefs d’entreprise. Dans notre affaire, il y a eu une volonté de faire cette démonstration que tout le monde était impliqué, alors que les faits démontrent que les pilotes n’ont pas fait de trafic, ne se sont pas enrichis et ne sont pas devenus des voyous.

Dans votre livre, vous ne ménagez pas la juge d’instruction chargée de l’affaire…
Elle n’est pas défendable, elle n’a pas fait son métier. Elle a exercé son pouvoir dans un esprit de vengeance (...) La juge d’instruction a repris les éléments dominicains comme s’ils étaient fiables. Dans mon livre, il y a tous les éléments. Ce n’est pas une contre-enquête, ça n’est pas mon rôle, mais quand on reprend simplement les faits tels qu’ils sont, on s’aperçoit que cette affaire est une triste et pathétique mascarade.

Vous dites qu’à l’issue du procès Air Cocaïne, vous allez vous engager pour la cause des expatriés incarcérés à l’étranger. Comment les aider?
Exactement, mais je ne vais pas me substituer à la diplomatie et aux justices des autres pays. Il y a des Français qui vont commettre des saloperies à l’étranger… Mais à partir du moment où un Français se déclare innocent, la France doit très sérieusement étudier la question. Ne serait-ce que dans le cadre de la coopération judiciaire en demandant à examiner l’ensemble des pièces, et en les contestant si nécessaire (...) Il faut que l’on modifie notre spectre diplomatique. Si on l’avait fait, il n’y aurait pas d’affaire Air Cocaïne avec Pascal et Bruno. On aurait dit aux Dominicains: "Donnez-nous les preuves et on va faire le nécessaire. Si elles sont recevables, on extradera nos ressortissants."

Expert en sûreté aérienne, Christophe Naudin a été l’un des acteurs de l’exfiltration des deux pilotes. AFP.

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