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De l'opportuniste au trafiquant professionnel... Portrait d'un passeur italien de 47 ans domicilié dans les Alpes-Maritimes

Le tarif d’un passage de la frontière franco-iltalienne? Entre 50 et 200 euros. Une manne pour laquelle une industrie s’est mise en place.

Christophe Perrin Publié le 27/11/2021 à 17:20, mis à jour le 27/11/2021 à 12:12
A Vintimille, ces jeunes migrants refoulés à la frontière attendent de pouvoir retenter leur chance. Photo Cyril Dodergny

On trouve des têtes de réseau - rarement interpellées -, des lieutenants, des rabatteurs (notamment à Milan et Vintimille) et des passeurs, nombreux, très nombreux. Ces petites mains chargent les candidats à l’exil sur le parking d’un supermarché ou près d’une gare.

Depuis cet été, à Nice, le tribunal correctionnel est confronté quasi quotidiennement à des dossiers d’individus pris en flagrant délit et jugés en comparution immédiate. Voici quelques exemples récents.

Le pianiste italien et l’intermédiaire kurde

Trois jeunes étrangers expliquent avoir versé chacun 50 euros pour passer de Vintimille à Nice. Un Italien de 47 ans, qui se présente comme pianiste, les a embarqués dans sa Mercedes avant d’être intercepté à La Turbie. Les policiers ont découvert une liasse de 400 euros.

Ce qui leur laisse penser que le suspect n’en est peut-être pas à son coup d’essai. Il dit avoir succombé à la demande d’un intermédiaire kurde. "Il m’a expliqué qu’il s’agissait de parents à lui. J’ai accepté dans un moment de faiblesse. Je suis désolé, j’ai fait une grosse bêtise."

Le prévenu a demandé un délai pour préparer sa défense. Dans l’attente de son procès fixé en décembre, il a été placé en détention provisoire conformément aux demandes du procureur. Outre une peine de prison ferme, il risque de se voir confisquer sa voiture.

Un serveur âpre au gain

Entre août et septembre, Abdelhak est soupçonné d’avoir transporté une douzaine de fois des clandestins dans son 4x4. Prix du voyage: entre 50 et 100 euros par personne. Contacté via une messagerie, Abdelhak venait chercher "les clients" à Vintimille.

Naïma, sa compagne, elle-même en situation irrégulière en France, était parfois sa passagère. Etait-ce pour éviter d’éveiller les soupçons? Ce passeur, domicilié dans les Alpes-Maritimes travaille dans la restauration et déclare plus de 2.500 euros de salaire mensuel.

Le prévenu se perd dans ses explications. Il affirme qu’il est allé chercher le frère de sa compagne à Vintimille. Le frère n’est jamais venu. Il a accepté de transporter trois jeunes en errance.

"Ce qui est singulier dans ce dossier c’est son extrême banalité, avec une version très convenue… Le motif serait humanitaire, un concours de circonstances. La téléphonie invalide ces explications", remarque le procureur Jean-Philippe Navarre.

 

Jusqu’à six ans de prison ferme

Si les peines oscillent entre quelques mois avec sursis à deux ans de prison pour les passeurs, les responsables du trafic, eux, peuvent être condamnés à des peines de quatre à six ans de prison.

Ils ont généralement été arrêtés à l’issue d’investigations menées de concert par des enquêteurs français et italiens. Ce fut le cas pour un Afghan, au début de l’année, qui serait parvenu, en quelques mois, à rapatrier dans son pays natal 100.000 euros de profit.

Avec un compatriote et un complice tunisien, il aurait facilité l’entrée de 2.000 étrangers sans papiers en cinq mois. Certaines nuits, jusqu’à cent personnes étaient débarquées par le réseau avant qu’elles ne s’égayent dans la nature au péril de leur vie.

De véritables go fast étaient organisés à la manière des trafiquants de drogue. La consigne donnée aux chauffeurs était claire: passer coûte que coûte, ne jamais s’arrêter même si les forces de l’ordre l’ordonnent. Vingt personnes composaient cette association de malfaiteurs. Le parquet avait demandé contre eux jusqu’à huit ans d’emprisonnement.

Le procureur Xavier Bonhomme. Photo Nice-Matin.

"En septembre, un passeur jugé par jour"

Le procureur Xavier Bonhomme et son adjoint Jean-Philippe Navarre font le point sur le phénomène des passeurs qui, chaque semaine, sont condamnés par le tribunal correctionnel de Nice.

Avez-vous ressenti à votre niveau une augmentation de la pression migratoire?
En septembre, nous avions quasiment chaque jour un passeur jugé en comparution immédiate. Je suis toujours prudent avec les chiffres. Il y a une évidente augmentation de la pression migratoire avec 30.000 à 40.00 personnes cette année (dont 90% sont réadmis en Italie). Mais il y a aussi un maillage impressionnant, de plus en plus serré à la frontière grâce au travail des gendarmes et des policiers. J’ai pu le vérifier sur le terrain. Et je peux aussi vous confirmer que tous les trains en provenance d’Italie sont arrêtés et contrôlés.

Les passeurs présentent des profils très différents...
On a un quart de Français qui viennent parfois de Marseille, Paris, Toulouse…

Des passeurs de pays de l’Est, du Maghreb, d’Afghanistan… Il faut aussi rappeler qu’à chaque fois nous faisons le distinguo entre les candidats à l’exil et ceux qui exploitent leur détresse. Contre les passeurs, il faut une réponse ferme. Il y a deux grandes catégories: des quidams qui agissent par opportunisme et des passeurs au sein de réseaux très organisés. C’est pourquoi la réponse judiciaire varie. Le passeur peut être jugé en comparution immédiate après quarante-huit heures de garde à vue.

On décide aussi, parfois, d’ouvrir une information judiciaire quand on sent qu’on est en face d’un véritable trafic d’êtres humains.

Nous pouvons lancer des équipes communes d’enquête ce qui permet, par exemple, à des policiers italiens et français de travailler en concertation totale. Ce fut le cas au printemps : nous avons travaillé sur une trentaine de passeurs liés à une organisation criminelle. Les Italiens ont, de leur côté, enquêté dans la même procédure sur les organisateurs des passages, ce qui permet un échange d’informations en direct.

Les peines de prison prononcées sont très variables.

La politique du parquet est de requérir des peines d’emprisonnement contre des passeurs qui se font de l’argent sur la détresse de personnes qui fuient leur pays. Il peut aussi, dans certains cas, ne pas poursuivre s’il est démontré qu’il s’agit d’un transport à but humanitaire sans contrepartie financière.

On confisque dans certains cas la voiture qui a servi à la commission de l’infraction. Les sanctions varient en fonction du profil du passeur, du nombre de trajets qu’il a pu effectuer entre la France et l’Italie, de son comportement lors de l’interpellation.

On tient compte aussi des conditions de transport des personnes qui sont parfois indignes.

La semaine dernière, nous avons eu une affaire avec huit personnes dans une Twingo ! Certains c andidats à l’exil sont entassés dans le coffre, jetés sur l’autoroute à des endroits très dangereux. Cela est aussi pris en compte au moment de la sanction. Certains ont été condamnés à des peines de quatre ans de prison, voire plus.

La nationalité des candidats à l’exil?
Cela évolue en fonction de l’actualité internationale.

Sachant que la nationalité est souvent invérifiable puisque ces personnes sont démunies de pièces d’identité. D’où les difficultés également pour l’autorité administrative.

Récemment, un passeur, un Tunisien vivant à Nice,a été relaxé. Le tribunal a estiméqu’on ne savait pasdans cette procéduresi les trois mineurs transportésétaient ou non en situation irrégulière.

Quarante-huit heures de garde à vue c’est très court puisque vous devez recourir à des interprètes pour le passeur et les étrangers transportés, parfois dans des langues rares.

Il faut auditionner toutes ces personnes, leur notifier leurs droits, appeler un avocat, un médecin, exploiter les téléphones avec parfois la nécessité là encore de demander l’aide d’un interprète…

Les mineurs ont été mis à l’abri, c’était la priorité.

Les enquêteurs se sont concentrés sur le passeur.

Offre numérique MM+

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