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Pourquoi un prêtre toulonnais a-t-il été condamné au bagne?

Mis à jour le 01/02/2020 à 08:25 Publié le 02/02/2020 à 15:00
Le bagne de Toulon.

Le bagne de Toulon. DR

Pourquoi un prêtre toulonnais a-t-il été condamné au bagne?

En 1850, accusé à tort de meurtre, le frère Léotade est enfermé à perpétuité, et meurt sans avoir pu prouver son innocence.

En ce froid matin de janvier – on était le jeudi 24 janvier 1850 exactement – le gardien s’avança dans la cour du bagne de Toulon et procéda à l’appel.
«- Antoine?
- Présent!
- Dufresne?
- Présent!
- Barbier?
- Présent!
- Pierson?
- Présent!
- Bonnafous?»

Bonnafous répondit présent d’une voix presque éteinte. Il était à bout de forces. Il s’avança, tenant à la main le boulet qui était attaché à sa chaîne. Il portait le numéro 3146. Il était coiffé du bonnet vert des condamnés à perpétuité – les autres portaient un bonnet rouge. Il avait 38 ans. Sa maigreur faisait peur.

Comme pour tous les autres détenus, un gardien donna un coup de marteau sur la chaîne afin de vérifier qu’elle «sonnait plein», et qu’aucun coup de lime ne l’avait entamée.

Le groupe de prisonniers dont faisait partie Bonafous allait être conduit vers son lieu de travail quotidien.

Chaque matin, ainsi, les forçats étaient constitués en petits groupes à l’intérieur ou à l’extérieur du bagne. Aujourd’hui, Bonafous et son groupe iraient à la menuiserie de l’arsenal du Mourillon.

Le frère Léotade connu au bagne de Toulon comme Louis Bonnafous.
Le frère Léotade connu au bagne de Toulon comme Louis Bonnafous. DR

Violée, le crâne fracassé

La colonne de forçats traversa la ville, sous bonne escorte, jusqu’à la porte d’Italie. Ils parcoururent ce qu’on appelle aujourd’hui le quai Cronstadt, le cours Lafayette, la rue Courdouan, la place Vallé.

Tout au long du parcours, les badauds jetaient sur eux un regard de curiosité et d’effroi. Ayant franchi la porte d’Italie, le groupe traversa les terrains vagues qui conduisaient au fort Lamalgue. Les prisonniers franchirent le ruisseau de l’Eygoutier.

Tout en marchant, Louis Bonnafous revoyait les épisodes de son histoire. Cela faisait trois ans qu’il repassait sans cesse dans sa tête le film des événements qui l’avaient conduit ici.

Le 16 avril 1847, on avait retrouvé le corps d’une fille de 14 ans, Cécile Combette, violée, le crâne fracassé, gisant dans le cimetière de Saint-Aubin à Toulouse, contre le mur du couvent mitoyen. Louis Bonafous avait été accusé du meurtre.

Il savait, lui, qu’il était innocent. Mais il avait été incapable d’en convaincre le jury et avait été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, et envoyé au bagne de Toulon...

Le groupe de forçats arriva à l’arsenal du Mourillon. Depuis le XVIIIe, on stockait là les bois pour la construction des bateaux.

Il y avait une trentaine d'entrepôts, deux bassins d'immersion et une scierie. Bonafous et ses camarades de misère entreprirent de transporter les poutres et les ranger dans les espaces de séchage.

La surveillance avait été renforcée car quelques mois plus tôt, le 15 mai, sept bagnards s’étaient évadés de cette même menuiserie du Mourillon. Ils avaient été repris près de Fréjus lors d’une fusillade qui avait fait plusieurs morts.

Parmi les rescapés, deux venaient d’être exécutés, quatre jours plus tôt, à titre d’exemple, sur le Champ de Mars à Toulon. Comme les autres forçats, Bonafous était roué de coups quand on le voyait faiblir. Alors, il reprenait son travail, parfois jusqu’à l’épuisement…

Cécile Combette, qui fut assassinée à l’âge de 14 ans.
Cécile Combette, qui fut assassinée à l’âge de 14 ans. DR

Un crime qui avait bouleversé la France

Alors qu’il traînait les billes de bois sous les toits du Mourillon, il revoyait le visage juvénile de Cécile Combette arrivant au couvent où elle avait été tuée. Elle apportait des livres au couvent avec son patron, libraire – un certain Conte. Puis, à un moment, elle avait disparu. On avait perdu sa trace.

Où était-elle allée? Qu’était-elle devenue? On avait arrêté Conte, homme au passé trouble. Mais celui-ci avait accusé deux religieux qui se trouvaient dans le hall au moment de son arrivée au couvent, les frères Jubrien et Léotade. Or, le frère Léotade, c’était lui, Louis Bonnafous. Il s’appelait ainsi au couvent.

L’assassinat de la jeune Cécile prétendument accompli par un religieux avait bouleversé la France, dans un pays baigné d’anticléricalisme depuis la Révolution et le retour de la République. Ce climat n’avait sans doute pas été pour rien dans la décision des jurés...

Lui priait Dieu. Il savait que si la justice des hommes avait été fautive, il aurait droit à celle du Ciel. «Je suis un forçat de Jésus Christ», ne cessait-il de dire.

Le soir venu, le groupe de forçats quitta le Mourillon et prit le chemin du retour. Le crépuscule empourprait les bateaux dans la rade et donnait au lieu une des teintes qu’ont certains tableaux d’Horace Vernet – le peintre du port de Toulon. Louis Bonafous alias frère Léotade traînait les pieds d’épuisement…

La vérification des chaînes, pour contrôler qu’elles n’ont pas été limées.
La vérification des chaînes, pour contrôler qu’elles n’ont pas été limées. DR

Un procès interrompu

Ah, s’il avait mieux su se défendre! Le président du tribunal, Nicolas Doms, procureur du Roi, avait instruit un procès à charge.

Le procès avait duré six mois et avait été interrompu le 23 février au moment où avait eu lieu la «Révolution de février», où le roi Louis-Philippe avait abdiqué et la Deuxième République avait été instituée.

Le procès avait repris en mars. Les témoignages des frères du couvent avaient été si brouillons qu’ils ne l’avaient pas aidé. Les frères pressentaient confusément que le coupable se trouvait au couvent mais faisaient tout pour sauver leur institution.

Le frère Jubrien avait fini par être innocenté. Mais pas lui, le frère Léotade. Il était resté le seul coupable.

Les juges avaient estimé qu’il aurait entraîné Cécile dans une grange – on avait retrouvé des brins de paille dans sa chevelure –, l’aurait violée, assassinée puis aurait jeté son corps dans le cimetière par-dessus le mur après être monté sur une échelle. Des traces d’échelle avaient été trouvées à cet endroit.

«Je n’ai pas fait cela, Messieurs les jurés, je vous le jure!»

Les jurés ne l’avaient pas cru…

L’affaire Bonafous défraya la chronique dans la France entière.
L’affaire Bonafous défraya la chronique dans la France entière. DR

Il demanda à voir un prêtre

Trois ans plus tard, les paroles du procureur résonnaient encore dans sa tête: «J’accuse Bonafous Louis, en religion frère Léotade, d’avoir commis le 15 avril le crime de viol sur la personne de Cécile Combette, en dessous de l’âge de quinze ans; j’accuse Bonafous Louis, en religion frère Léotade, d’avoir commis volontairement le 15 avril un homicide sur la personne de Cécile Combette.»

Lorsqu’il regagna le bagne, en ce soir du 24 janvier 1850, il était à bout de forces. Il se mit à tousser. On le conduisit à l’hôpital du bagne, qui se trouvait au premier étage du bâtiment.

Il sentit que sa fin était proche. Il demanda à voir un prêtre. On fit venir l’abbé Marin. «- C’est l’heure de la confession accordée par le Seigneur au mourant, dit-il.
- Je vous écoute, répondit l’abbé Marin.
- J’aimerais voir une dernière fois le procureur de la République

Pensant qu’en cette heure ultime le frère Léotade pourrait faire une révélation importante, le procureur Revertégat n’hésita pas à se déplacer en personne le lendemain.
«- Avez-vous des révélations à faire?, demanda-t-il à Louis Bonafous.
-Aucune, la seule chose que je tiens à vous dire au moment où je quitte cette vie, c’est que je suis innocent du crime qui m’a été attribué.
-C’est un aveu d’innocence, commenta le père Marin au procureur. Exprimée en ces circonstances, on peut croire en sa totale sincérité.
-Mais, Bonnafous, reprit le procureur, si vous vous déclarez innocent, vous connaissez le nom du coupable?»

Bonnafous ne répondit rien.

Il s’éteignit le lendemain, 27 janvier 1850, qui était un dimanche. Il avait passé dix-neuf mois au bagne de Toulon. Il n’avait pas voulu parler. Il connaissait vraisemblablement le criminel mais n’avait pu le dénoncer.

Peu après, la rumeur publique se renversa à l’égard de Louis Bonafous. Le bruit d’une erreur judiciaire commença à se répandre dans les rues de Toulon. Et comme l’opinion publique peut passer en peu de temps d’un extrême à l’autre, frère Léotade fut bien vite considéré comme un saint.

Un avocat, Jean Cazeneuve, rédigea cinq mémoires pour sa réhabilitation. Mais comme il mettait en cause l'impartialité du président du tribunal et l'acharnement de l'avocat général, il fut condamné à trois mois de prison pour diffamation.

Le public ne connut le mot de la fin qu’au début du XXe siècle dans un ouvrage de Pierre Bouchardon paru en 1926, L’énigme du cimetière de Saint-Aubin, repris en 1957 par le conseiller d’État Henri Puget, en 1977 par Roger Merle, professeur à la faculté de droit de Toulouse, en 2002 par le criminologue Jean-Pierre Fabre dans le Forçat de Dieu (Presses de la Renaissance) et dans un roman historique, La balance et la croix, par le Toulonnais Bernard Soulhol (Presses du midi, 2002).

Un forçat au bagne de Toulon.
Un forçat au bagne de Toulon. DR

Un cuisinier renvoyé

Selon ces auteurs, le coupable était Jean-Joseph Aspe, cuisinier du couvent au moment des faits. Il fut curieusement renvoyé par les moines, peu de temps après. Il aurait avoué son forfait au curé de Miglos et ce dernier en aurait confié le secret à l'évêque de Pamiers.

Ce qui est sûr c’est qu’Aspe commit par la suite un autre crime, en 1866: le meurtre d’une femme qu’il coupa en morceaux. Il finit sa vie au bagne.

Le frère Léotade n’eut jamais droit à un procès en réhabilitation. Le lendemain de sa mort, son corps fut enterré dans la fosse commune au cimetière Saint Lazare, près du fort Lamalgue.

Le temps est passé sur cette affaire comme sur tant d’autres, suscitant comme toujours mille commentaires sur l’imperfection de la justice des hommes…


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