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"On avait peur, mais on ne disait rien". Cachées avec une centaine de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, elles témoignent

Dimanche, le village de Beuil, dans le Cians, a adhéré au réseau "Villes et Villages des Justes", pour avoir caché une centaine de Juifs entre 1943 et 1944. Elles ont vécu cette période et témoignent.

Antoine Louchez et Sophie Pencenat Publié le 16/11/2021 à 09:00, mis à jour le 16/11/2021 à 06:05
Michèle Kahn (sur l’âne, la plus à droite) en 1944, avec d’autres enfants à Beuil, où elle a été cachée, avec ses parents. DR

Beuil a officiellement adhéré au réseau "Villes et Villages des Justes de France", dimanche. L’aboutissement d’une enquête menée par Michel Rémy, professeur d’anglais à la retraite. Il estime qu’une centaine de personnes ont été cachées au village, entre 1943 et 1944, quand les nazis se sont installés à Nice et se sont mis à traquer les Juifs.

Une centaine de personnes cachées, dans un village de 250 âmes… Et pas de délation.

Dimanche, des personnes qui ont vécu cette époque sont venues, à la demande de l’ancien professeur. Ils étaient enfants. Et tous disent la même chose: "Tout le monde savait mais il ne fallait rien dire".

"Ces enfants, contrairement à 120.000 enfants juifs éliminés en France à cette époque, ont su ce que c’était d’être enfant, ils ont été gardés dans une certaine inconscience, analyse Michel Rémy. Les parents étaient beaucoup plus stressés qu’eux. Mais c’est vrai qu’on leur demandait de ne pas dire trop de choses. Ils ont vécu avec une certaine omerta." Tous se souviennent de cette omerta. Ainsi que des roues jaunes des Allemands, que tout le monde guettait à la fenêtre. Témoignages.

 

Michèle: "Chacun avait des secrets et savait les garder"

Michèle Kahn. Photo S. P..

Michèle Kahn, aujourd’hui écrivaine habitant à Paris, a dû fuir Nice, en septembre 1943. Elle avait trois ans. Sa famille a été dénoncée par la famille de sa concierge. "Le 13 septembre, on est partis avec un ou deux sacs, pour ne pas éveiller les soupçons. On a été cachés la première nuit à l’hôtel du Cians, puis chez le résistant Marcel Pourchier. Depuis la fenêtre, on voyait la route. Les Allemands circulaient en Citroën, avec des roues jaunes."

"Mon père, Sali Wiener, était médecin et les gens l’appelaient ‘‘docteur miracle’’. Le boulanger, dont les enfants étaient souvent malades, nous donnait beaucoup de pain, que mes parents partageaient avec les maquisards. Il s’émerveillait de notre appétit… Chacun avait des secrets et savait les garder, c’est ce qui est exceptionnel dans cette histoire. Les enfants n’en parlaient jamais entre eux. C’était impossible de ne pas savoir: cent personnes dans un si petit village. Tout le monde savait mais ne disait rien."

Josette: "Il fallait partir se cacher dans la montagne"

Josette Finkler. Photo S. P..

Après avoir fui Rouen, Josette Finkler quitte Nice à 12 ans, pour arriver à Beuil, peu avant que les nazis ne se mettent à traquer les Juifs. Le hasard a bien fait les choses. Ils vivaient au village dans une petite maison sans eau ni électricité. Son père est "entré" dans le maquis.

Tout le monde était à l’affût. "Il y avait des gens qui surveillaient la route. Si les Allemands arrivaient, on venait nous avertir. Il fallait partir dans la montagne, dans des bergeries et on y restait 2, 3, parfois 24 heures avec d’autres familles, raconte la Toulonnaise. Puis, les Beuillois allumaient des feux pour nous signaler qu’il n’y avait plus de danger."

"On ne voyait pas grand monde. Moi-même je ne savais pas qu’il y avait tellement de familles cachées dans le village. On ne fréquentait personne mais les gens savaient. On allait à l’épicerie. Je ne pouvais pas aller à l’école. Le curé Ollive me faisait les leçons de français et de latin."

Marie-Louise: "Si les Allemands montaient, le village était cuit"

Marie-Louise Poesy va recevoir le titre de Juste parmi les nations, au nom de ses parents. La famille de Beuillois avait accueilli dans leur maison excentrée deux enfants d’une famille de Juifs qui habitaient dans le cœur du village, à la demande du père. Elle avait 14 ans.

 

"Ils restaient avec nous. On mangeait le petit-déjeuner tous ensemble et quand il faisait beau, ils allaient dans les bois, où leur père les rejoignait et leur faisait les cours. On avait peur. Tout le monde avait peur. Si les Allemands montaient, tout le village était cuit. Mais on en a jamais trop parlé, même entre nous. On savait qu’il ne fallait rien dire, on ne disait rien. Voilà."

Une plaque commémorative a été dévoilée, dimanche. (Photo S. P.)

Une cérémonie et une plaque dévoilée, dimanche

À l’initiative de Michel Rémy, Louis Noble et Guy Raybaud, trois figures emblématiques de Beuil, une cérémonie de grande ampleur s’est déroulée sur la place du village à l’occasion de l’adhésion au réseau "Village des Justes de France", dimanche.

Une plaque commémorative a été dévoilée par le président du conseil départemental Charles-Ange Ginésy, le maire de Beuil, Roland Giraud, et le conseiller régional, Jean-Paul David.

Après que Michèle Kahn, Gérard Wienner et Josette Finkler ont évoqué leurs familles cachées par les villageois, ce fut au tour des autorités de mettre à l’honneur les familles beuilloises qui avaient caché les Juifs pendant cette période: les Dicarlo, Pourchier, Ferraud, Donadeï, Robion, Guibert, Icardo, Guérin, sans oublier le curé Ollive, qui, à l’époque, cachait des Juifs dans l’église même.

Offre numérique MM+

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