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Cannes-Mandelieu: on vous raconte comment est né le golf du grand-duc il y a 130 ans

En 1891, le petit-fils du tsar Nicolas Ier de Russie, a inauguré le parcours de Cannes-Mandelieu.

Romain Maksymowycz Publié le 04/12/2021 à 13:00, mis à jour le 04/12/2021 à 13:24
Le golf de Mandelieu autrefois. (DR)

Cela faisait presque trois ans que le grand-duc Michel de Russie, petit-fils du tsar Nicolas Ier, était venu se réfugier à Cannes. Il avait dû s’exiler après avoir épousé contre le gré de sa famille une femme rencontrée à Nice, Sophie de Merenberg, petite fille de l’écrivain Pouchkine.

Disposant d’une fortune personnelle, il vivait luxueusement, entouré de domestiques, dans la villa Kazbek (ainsi appelée en souvenir d’une ville du Caucase).

Mais il fréquentait également Paris et la Grande-Bretagne et, en particulier, l’Écosse où, à Saint Andrews, patrie du golf, il s’était pris de passion pour ce sport.

"Et si nous créions un terrain de golf à Cannes?", pensa-t-il. Comme il n’était pas homme à garder longtemps une idée en tête sans vouloir la réaliser, le grand-duc s’enquit d’un terrain et le trouva, à l’ouest de la ville, au bord de la Siagne. Au centre, trônait une vieille ferme. C’est là qu’il s’installerait.

 

Il sollicita l’architecte de golf Harry Shapland Colt. Celui-ci huma l’atmosphère du lieu, observa ses pleins et ses déliés, ses bosses et ses creux. Il imagina un circuit, dessina son parcours.

Le quatrième golf en France

À l’automne 1891, le golf de Cannes était né. Il était le premier à être créé par un non-Britannique en dehors du Royaume-Uni. Il était le quatrième créé en France, après ceux de Pau, Biarritz et Dinard.

Le 15 décembre 1891 le journal Le Littoral titrait: "Un nouveau jeu arrive".

La gentry cannoise s’y intéressa. La vieille ferme fut rapidement transformée en club house. Elle existe toujours, avec son allure de luxueux manoir normand, aux façades à colombage.

Les plus hauts dignitaires de l’aristocratie cannoise rejoignirent le grand-duc pour composer le premier conseil d’administration: le grand-duc de Meklenbourg-Schwerin, neveu du roi de Prusse; le prince de Galles, futur roi Edouard VII; le duc de Cambridge; le prince de Thurn et Taxis.

Rapidement, ce conseil d’administration statua sur les demandes d’adhésion du général Chamberlain, militaire qui s’était illustré en Inde, James Gordon-Bennett, propriétaire du New York Herald Tribune, Alphonse de Rothschild, le baron von Stoeckl, qui avait vendu l’Alaska à l’Amérique, les princes Radzwill et Ouroussov, etc. On ne savait plus où donner de la tête dans l’ordre des ducs, des princes ou des barons! Tous se retrouvaient sur le green cannois. Ils tenaient en main des manches de clubs qui, à l’époque, étaient en noyer, ainsi que le raconte l’historien du golf cannois Jean-Bernard Kazmierczak. Les balles étaient faites en caoutchouc naturel de gutta-percha.

 

À l’origine, le golf de Cannes ne comportait que neuf trous. En avance sur les mœurs de l’époque, les femmes y étaient admises. C’est ainsi que l’on vit fleurir sur l’étendue verte de la pelouse cannoise les robes blanches et rouges de ces dames (c’était les couleurs du club de Cannes). Elles se protégeaient avec des ombrelles qui portaient des rayures de mêmes couleurs.

Autour des joueurs s’activaient une foule de caddies. On appelait ainsi les jeunes gens qui portaient le matériel des golfeurs et qui constituaient à leurs pieds le petit tas de sable sur lesquels ils plaçaient leur balle.

Le support qu’on appelle "tee" aujourd’hui n’existait pas à l’époque.

À mi-parcours du trajet, on montait sur une barque pour traverser la Siagne. On tirait sur une corde afin de se retrouver sur l’autre rive.

Près de la berge, le grand-duc avait un abri qui lui servait de nursery pour ses enfants, où il prenait le five o’clock tea en famille. Le petit nuage de lait provenait même d’une vache qui vivait dans l’enceinte du golf. Des grands dîners étaient également organisés. Parfois était à l’œuvre César Ritz en personne, directeur du Grand Hôtel de Monte-Carlo, futur gérant de la fameuse chaîne d’hôtels.

Une gare pour les golfeurs

On se rendait au golf en voitures à chevaux et cabriolets de toutes sortes. Mais un jour, le grand-duc eut une idée: faire construire une gare à proximité du golf. Cela permettrait d’amener les golfeurs à demeure. L’homme d’affaires François Blanc avait fait de même à Monaco pour les joueurs du casino pour lesquels il avait fait construire à Monte-Carlo une gare qui leur était destinée.

 

Le 18 février 1893, la gare de Mandelieu fut inaugurée. La machine à vapeur, empanachée de fumée, s’arrêta au milieu des guirlandes de fleurs et des bouquets de mimosa, la population acclama la descente du train du grand-duc Michel et de son épouse, devenue depuis son mariage comtesse de Torby.

En février 1907, douze des plus grands joueurs de golf du moment sont invités à s’affronter, ainsi que le rapporte André Cottalorda dans son Histoire du sport à Cannes. Tous ces joueurs sont britanniques à part un qui est français: Arnaud Massy. Originaire de Biarritz, ancien joueur de pelote basque passé au golf, il va gagner toutes les parties. Il deviendra la terreur de la gentry, étant par la suite le premier non-Anglais à remporter l’Open britannique – seul Français à avoir réussi cet exploit à ce jour.

En janvier 1922, Lloyd George, Premier ministre anglais, et Aristide Briand, président du Conseil français, viennent s’affronter sur le green cannois. Cela se passe en marge du grand Congrès mondial de la paix qui a suivi la guerre de 14-18, dont nous célébrerons le mois prochain le centenaire dans ces colonnes.

Le grand-duc Michel était encore là pour les accueillir.

Il mourut en 1929. À sa disparition, on salua celui qui avait été un bienfaiteur de Cannes et qui, en dehors du golf, avait posé la première pierre du port de Mandelieu et du tramway de Mandelieu à Cannes, avait également participé au financement de la construction de l’église russe et de l’hôtel Carlton.

Des directeurs prestigieux

Pour lui succéder à la présidence du golf de Cannes, il fallait quelqu’un digne de lui. Ce fut Wester Wemyss, lord de l’Amirauté qui avait représenté la Grande-Bretagne lors de la signature de l’armistice de la Première Guerre mondiale à Rethondes en 1918. Il est décédé en 1933 à Cannes dans sa villa Montbrillant.

 

Le golf de Cannes n’allait pas rester sans président prestigieux. Un autre grand personnage de l’Empire britannique, immensément riche, prit sa suite: Lord Delby. C’est lui qui organisa les festivités de l’Entente Cordiale à Cannes en 1929. Il habitait villa Sansovino, avenue Mauvarre, belle propriété à qui il avait donné le nom de son cheval gagnant du Derby d’Epsom.

Après lui, arriva en 1930 Sir Harry Mallaby Deeley, député conservateur de Londres, passionné de golf, milliardaire ayant acquis sa fortune dans le commerce vestimentaire, mort à Cannes en 1937.

Lui succède le champion de golf Marino Vagliano, richissime descendant d’armateurs grecs. Un événement se produit, en 1938, sous sa présidence. Le golf passa de neuf à dix-huit trous.

C’est aussi Marino Vagliano qui eut à traverser l’atroce période de la Seconde Guerre mondiale. Les Italiens puis les Allemands investissent le lieu. Ils le truffent de mines. Mais lorsqu’un général allemand voulut couper le grand pin parasol que l’on voit toujours s’élever au-dessus du club house, Vagliano lui fit dire: "Mon général, que vous gagniez ou perdiez la guerre, si vous coupez cet arbre vous serez redevable d’un crime devant l’Histoire!" Ainsi le pin fut-il épargné...

Opération déminage

À la Libération, l’opération de déminage du terrain prit des mois.

Peu à peu, la vie reprit son cours, les compétitions internationales aussi.

En 1965, Francis Vagliano, fils du précédent, arrive à la tête du golf. Les présidents d’honneur sont le prince Bertil de Suède et le roi Leopold III de Belgique. Le duc et la duchesse de Windsor viennent prendre le thé, Jerry Lewis et Sean Connery assistent aux compétitions. Sur les vingt-sept hectares de pelouse ombragée de quatre mille pins parasols, la vie du green cannois est redevenue internationale.

 

Le XXe siècle est presque fini lorsqu’en 1997, la famille Camerini devient propriétaire du golf et crée le Old Course de Cannes-Mandelieu, reprenant ainsi l’appellation originelle du golf de Saint Andrews en Écosse.

Sur le tapis vert de la pelouse déployée près de l’étendue bleue de la Méditerranée, les joueurs continuent à pratiquer un sport "qui consiste à frapper une boule de quatre centimètres de diamètre au-dessus d’une autre de 13.000 kilomètres". Qui donnait cette définition du golf? Un joueur qui avait fréquenté le green cannois dans les années trente: Winston Churchill. Ses bons mots valaient bien ses bonnes balles...

ANDRÉ PEYREGNE

magazine@nicematin.fr

Le grand-duc Michel et son épouse. (DR)
Sur le green de Mandelieu. (DR)

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