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Privés de stade, le foot n'est "plus vraiment une fête" pour les supporters de l'AS Monaco

A la veille du derby contre Nice, parole aux supporters monégasques qui, depuis le 18 octobre, n’ont pas remis les pieds au stade. Ils nous expliquent ce manque, ce vide, difficile à combler

Thibaut Parat Publié le 02/02/2021 à 09:41, mis à jour le 21/04/2021 à 12:16
"Le stade, c’est comme la maison. Ne plus y aller, c’est clairement un manque, un crève-cœur", résument les supporters de l'AS Monaco Photo archives Cyril Dodergny

Dans une vie normale, ils auraient dû s’époumoner dans les travées du Louis-II pendant 90 minutes. En préambule du match, ils auraient copieusement sifflé l’arrivée du cortège niçois – en scooters par la Moyenne corniche – et sans doute abreuvé les supporters voisins de noms d’oiseaux.

Bref, un derby sans la Covid. Le monde d’avant, quoi. Ce mercredi, pour la réception à huis clos de l’OGC Nice à 21 heures, le stade Louis-II sonnera creux. Une nouvelle fois après ce 18 octobre, contre Montpellier (1-1), dernier match où la jauge de 1.000 supporters était encore valable.

"Le stade, c’est comme la maison. Ne plus y aller, c’est clairement un manque, un crève-cœur", résume Jessica Tchobanian. Cette Monégasque de 31 ans, abonnée "depuis toujours" en Populaires puis en Premières, donnerait cher pour aller clamer son amour au onze du Rocher.

"On a connu des matchs de Coupe de France ou en Ligue 2, terriblement ennuyeux pendant des hivers très froids. À l’époque, on se disait qu’on aurait été bien mieux à la maison. Mais on ne savait pas ce qu’on aurait perdu."

 

"C’est vite chiant"

Michel Sandri, un Enfant du pays, ressent lui aussi un vide difficile à combler: celui de la convivialité qui règne autour de ce ballon rond. "On est un groupe de 6 ou 7 copains, abonnés depuis vingt à trente ans. Les émotions du foot nous manquent: quand on n’est pas d’accord entre nous sur la tactique de l’entraîneur ou sur la performance d’un joueur, quand on chambre les supporters, quand on râle contre l’arbitre, liste-t-il. Je songe à créer un groupe WhatsApp pour qu’on commente les actions de jeu ensemble. Personnellement, je regarde les matchs en streaming." 

Quand celui-ci ne plante pas à cause d’une connexion défectueuse. Suivre un match devant l’écran? Jessica Tchobanian n’y goûte guère.

"Avec le couvre-feu, ce n’est pas possible d’aller le voir chez les amis ou la famille. Et comme je vis seule, c’est vite chiant. Pire, je suis souvent avertie des buts quelques secondes avant à cause des applications de mon smartphone. Maintenant, je désactive les notifications", sourit-elle.

"Plus vraiment une fête"

À Menton, Loïc, 37 ans dont 32 ans de passion pour le club à la diagonale, a instauré un rituel d’avant match avec sa femme et ses deux enfants.

 

"On prépare le dîner ensemble ou le goûter si c’est en aprèsmidi. Honnêtement, à la maison, je retrouve les émotions vécues en match et quelques télécommandes y sont déjà passées, se marre le père de famille. Les victoires à l’aller contre le Paris Saint-Germain (3-2) et à Nice (1-2) m’ont transporté même devant l’écran. Je suis toujours aussi content quand Monaco gagne et mon week-end est toujours aussi pourri quand mon équipe perd."

Au passage, Loïc a une pensée pour les joueurs portant la tunique rouge et blanche.

"Ils n’ont plus ce douzième homme qui peut changer le cours d’un match, ils n’ont plus la beauté des tifos. Le foot, ce n’est plus vraiment une fête. On a l’impression de regarder un
match amateur, sans ambiance, à part qu’il y a un bon niveau."

Et puis, il yaceux qui ont fait la croix sur les déplacements à l’extérieur. "Ces dernières années, je suis allé à Amiens, Bordeaux, Toulouse, Lyon, Nice, Nîmes, Dijon, Nantes et
Paris. Et aussi en Europe à Turin, Dortmund, Londres, Bruges, Lisbonne et Madrid, liste Christophe, un Monégasque de 52 ans, abonné en Tribune Première. On est un groupe de douze et on partait toujours 3 à4jours pour profiter des villes et des restaurants. L’absence du public au stade, c’est frustrant."

"Un mode de vie"

Et que dire desUltras Monaco 1994 (NDLR: Sollicités, les Ultras Monaco 1994 n’ont pas souhaité donnersuite), dont la vie entière est réglée au rythme de leur club. "Sans eux, sans leurs chants, ce n’est pas pareil. On ne retrouve pas cette atmosphère à l’écran", souffle Kevin Viale, habitant de Sanary-sur-Mer et abonné au Louis-II depuis 1999.

 

Michel, abonné en Pesages, embraye: "Pour eux, le football ne se résume pas à un week-end. C’est toute la semaine. C’est un mode de vie avec les déplacements, la préparation des tifos", explique-t-il.

Quand un retour à la normale s’amorcera, que les mesures sanitaires seront, petit à petit, assouplies, que le public retrouvera partiellement les tribunes, pas certains que les ultras monégasques reprennent le chemin de leur tribune. En août dernier, quelques jours avant la reprise du championnat, le groupe s’était fendu d’un communiqué. "Le port du
masque obligatoire, les distanciations et l’impossibilité d’avoir un contact entre nous lors d’une célébration ne sont pas envisageables et difficilement applicables", communiquait-il.

Dimanche, loin de leur base, les hommes de Niko Kovac l’ont emporté 2 à 1 contre Nantes. "L’année du Covid, ils nous font une super saison. On aurait préféré que les matchs à huis clos se déroulent en 2018-2019", charrie Michel.

À l’époque, Monaco avait terminé 17e après une piètre saison. Aux portes de la Ligue 2.

Nicolas Hourcade, sociologue spécialiste des supporters (Ecole Centrale de Lyon): "Le supporter est privé d’une partie de son identité"

Chacun a sa façon de supporter son équipe mais tous évoquent un manque criant de ne plus aller au stade. Comment s’explique ce vide?
Les amateurs de football réagissent différemment à la crise sanitaire en fonction de leurs pratiques préalables. Pour l’amateur qui suivait les matches essentiellement à la télé, le changement n’est pas radical. En revanche, le supporter qui allait régulièrement au stade est privé d’une expérience très importante pour lui. Il est souvent affectivement attaché au stade et à sa tribune, où il a des souvenirs personnels forts. Ne plus y aller lui manque forcément. Il est aussi privé de l’expérience sensible du stade, de l’ambiance, de la proximité avec ses amis et d’autres passionnés. Aller au stade n’est pas simplement un loisir pour le supporter régulier, c’est une partie de son identité, dont il est aujourd’hui privé.

En début de saison, les ultras de Monaco ont refusé de se rendre en tribunes alors qu’ils en avaient la possibilité. Comment expliquez-vous ce boycott?
De nombreux groupes d’ultras ont refusé de revenir au stade en début de saison, d’une part, parce que la jauge réduite obligeait à sélectionner les supporters pouvant aller au stade (ce que ces groupes ne voulaient pas cautionner), et, d’autre part, parce que leurs pratiques d’ultras, faites de chants, de mouvements collectifs (se prendre par les épaules pour sauter tous ensemble, par exemple) et d’embrassades sur les buts ne leur paraissaient pas compatibles avec les gestes barrières. Quelques groupes ultras ont choisi d’aller quand même au stade en respectant tant bien que mal les consignes sanitaires pour continuer à soutenir leur club et à vivre leur passion,
même dans un contexte dégradé.

Avec des stades à huis clos, le regard des grandes instances du football à propos des ultras a-t-il changé?
Cette période montre par l’absurde l’importance du douzième homme. Tout le monde se plaint de son absence. Les supporters eux-mêmes évidemment, mais aussi les joueurs qui regrettent l’absence d’ambiance, les dirigeants qui aimeraient bénéficier des recettes de billetterie et entretenir le lien avec leur public et même les télés qui trouvent que le spectacle n’est plus le même sans supporters. Mais, dans le même temps, le football est devenu une économie avec des enjeux financiers importants, donc le spectacle doit continuer, même sans public, mais avec des artifices (photos, chants enregistrés…) pour faire comme si les supporters étaient présents.

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