Quand Monaco finançait le célèbre Carnaval de Nice

L’événement est né à la fin du XIXe siècle. Bien plus qu’un partenaire financier, la Principauté a reniflé l’occasion d’attirer des touristes et de faire des profits. Ce qui n’a pas plu au voisin français...

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André PEYREGNE Publié le 13/02/2022 à 12:00, mis à jour le 13/02/2022 à 11:08
Illustration d’un char lors du Carnaval de Nice. Photo DR

"Si “Sa Majesté Carnaval” de Nice a pu conquérir sa suprématie, c’est qu’il a trouvé un banquier généreux. Ce banquier vous le connaissez, c’est Monte-Carlo." Voilà ce qu’on pouvait lire en février 1879, dans le journal satirique niçois Le Rabelais.

À cette époque, en effet, la Principauté finançait le carnaval niçois. Elle y voyait son intérêt. Elle estimait que parmi les touristes venus au Carnaval de Nice, beaucoup se rendraient ensuite à Monaco. La Principauté étant en pleine expansion.

Monte-Carlo avait été créé à la fin des années 1860 avec son casino et son Hôtel de Paris et était accessible par le train à partir de 1868. Les visiteurs du Carnaval de Nice constituaient pour la Principauté un vivier de joueurs potentiels – la création du Carnaval de Nice remontant à 1873.

80.000 francs à l’époque

Dans les premières années, la subvention de la Société des Bains de Mer de Monaco était aussi importante... que celle de la ville de Nice. Financièrement, le carnaval appartenait donc un peu et même beaucoup aux Monégasques.

Dans un de ses numéros de février 1888, le célèbre journal parisien Gil Blas, consacré aux loisirs et à la culture, donnait la parole au Roi du Carnaval de Nice : "J’ai eu peur un instant que mon cortège triomphal ne fût pas, cette année, aussi luxueux que les années précédentes. Moi, je suis trop bon prince pour lever sur mes sujets un impôt supplémentaire. Qu’allait-il advenir ? Fort heureusement je reçus une lettre d’un banquier célèbre. On l’appelle Monte-Carlo. Et grâce aux 80.000 francs que Monte-Carlo a mis à ma disposition, je ferai les choses si grandement que ne je le céderai en rien à mes prédécesseurs."

 

Comme l’explique Gaston Grondona ans le numéro 8 des Annales Monégasques, paru en 1984, "entre 1876 et 1914, les recettes des fêtes de Nice dont le carnaval est la pièce maîtresse, se divisent en quatre parties : subventions de la ville de Nice et de la Société des Bains de Mer de Monaco, cotisations des membres du Comité des fêtes de Nice (de 100 à 200 francs par cotisant), souscription du commerce local (hôtels et autres) et recettes des différentes fêtes."

Incident diplomatique

Tout cela se déroulait dans une amitié de façade. En réalité, une rivalité couvait entre Nice et Monaco. Nice jalousait les jeux de Monte-Carlo.

Ainsi, lors du carnaval de 1877, François Blanc, directeur de la S.B.M. et créateur du Casino de Monte-Carlo, apprit-il qu’il devait être représenté de manière ridicule sur l’un des chars du Carnaval de Nice.

Il n’apprécia point la plaisanterie – comme on peut le lire dans un rapport du commissaire du gouvernement Payan, cité par Gaston Grondona : "Monsieur Blanc s’est rendu auprès du duc de Castries, président du Comité des fêtes de Nice, et lui a déclaré que si cette mascarade avait lieu, il retirerait sa subvention. On en a référé au maire de Nice, Auguste Raynaud, qui, paraît-il, n’était pas d’avis d’empêcher la sortie de ce char, mais M. le duc de Castries ayant menacé de donner sa démission s’il devait en être ainsi, l’autorité a consenti à défendre la sortie du char. M. Blanc a fait alors verser les 5.000 francs promis."

Le Duc de Castries, président du Comité des fêtes de Nice, était le beau-frère du président de la République française, l’amiral Mac-Mahon.

 

Comme le rapporte Annie Sidro dans son indispensable ouvrage sur le Carnaval de Nice, c’est le Duc de Castries qui avait obtenu de la compagnie de chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée la création des « trains de plaisir » à destination du Carnaval de Nice. Cela intéressait au plus haut point la Principauté de Monaco. 12.000 voyageurs auraient emprunté, cette année-là, les « trains du plaisir » entre Marseille et Gênes (lire ci-dessous).

Une quinzaine de millions de bénéfices

En 1894-1895, le journal l’Éclaireur de Nice se fâche. Il met en évidence que la subvention monégasque au carnaval niçois est dérisoire par rapport au bénéfice qu’en retire la Principauté: "Pour payer Nice de sa naïveté, Monte-Carlo lui jette chaque année 30.000 francs pour ses fêtes ! 30.000 francs quand Nice lui a fait gagner des centaines de millions. Nice pourrait se passer de ces quelques billets de mille, de cette misère; et si on voulait faire la statistique des joueurs venant de Nice, la Société des Bains de Mer devrait donner 75% de son gain, soit une quinzaine de millions. C’est une honte pour la municipalité de Nice d’accepter une aumône qui paraît payer son silence."

Monaco continuera jusqu’en 1921 à subventionner le Carnaval de Nice. Aujourd’hui, c’est fini.

Dès le début du XXe on pressentait que Monte-Carlo allait se désengager. R. de Souza l’écrit dans son ouvrage, Nice, capitale d’hiver: "Monte-Carlo favorise de moins en moins de son pactole les attractions de la Riviera... sous prétexte qu’il ne peut soutenir contre lui la concurrence des nouveaux casinos de Nice, de Cannes et de Menton."

La vérité est que, désormais, Monaco n’a plus besoin d’attirer les touristes. Ils viennent d’eux-mêmes. La situation s’est même inversée: c’est le voisinage de Monaco qui est devenu un atout pour les villes de la Côte. Ainsi va l’Histoire...

Les "trains de plaisir"

Compte-rendu du Journal de Monaco, le 7 mars 1876:

"Le Carnaval a été, cette année, plus brillant que jamais. À deux pas de la Principauté, Nice et Menton avaient organisé des fêtes superbes. La compagnie Paris-Lyon-Méditerranée avait eu l’heureuse idée de trains de plaisir avec billets aller-retour à 33 % de rabais, valables pour quatre jours.

Aussi la foule de visiteurs a-t-elle été immense à Monaco, qui n’avait de plaisir autre que son casino. Il est bien certain que tous les voyageurs venus à Nice ou à Menton ont fait leur station à Monte-Carlo ; si, pourtant la Principauté n’a pas eu son carnaval chez elle, elle a largement contribué au succès de celui des deux villes par des riches offrandes de l’administration des Bains de Mer.

Six mille francs ont été versés par cette société dans les caisses des comités de Nice et de Menton, 5.000 pour Nice, 1.000 pour Menton. Ils ont servi à fonder un nouveau prix, qu’on a eu la gracieuseté de désigner sous le nom de Prix de Monte-Carlo."

Croquis d’un train du plaisir. Photo DR.

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